‹ Jusqu’à l’âmeChapitre 3 sur 12 · Scène IV

Scène IV

LUCIEN, ROBERT

Robert. — Vous m’avez fait appeler, mon père ?

Lucien. — Oui, mon enfant. Asseyez-vous. J’ai des choses graves à vous dire. (Robert s’assied. Un silence d’embarras et d’attente.) Aimez-vous beaucoup Louise ?

Robert, avec étonnement et sans élan. — Ma mère ?… Certainement, j’aime ma mère.

Lucien. — Mais l’aimez-vous beaucoup ? Par exemple, seriez-vous prêt pour elle à un grand sacrifice ?

Robert. — On n’a pas besoin d’aimer beaucoup pour faire de grands sacrifices.

Lucien. — Pourquoi ne répondez-vous pas à ma question ?… Vous ne l’aimez donc pas beaucoup ?…

Robert. — Je l’aime… Beaucoup ? je ne sais pas… Il y a des moments, oui, où je l’aime beaucoup. Quand je lis ses livres. Dans ses livres, les mères sont si bonnes, si tendres !… Pourquoi a-t-elle plus de cœur dans ses livres que dans la vie ?…

Lucien. — Les livres sont de la vie facile et qui s’exprime sans entraves, de la vie en liberté.

Robert. — En quoi n’est-elle pas libre d’aimer son enfant ?… Oui, mon père, pourquoi entre elle et moi y a-t-il toujours une gêne ?… Vous ne direz pas qu’elle vient de moi, cette gêne. Je suis un être qui se retire facilement devant la réserve d’autrui, mais qui arrive toujours tout prêt à se donner. (Un silence.) Tenez, dans ses livres, les parents et les enfants se tutoient, égaux par l’amour. Vous vous tutoyez vous deux, parce que vous vous aimez beaucoup. Vous me parlez moins affectueusement, parce que vous m’aimez moins… Non, je ne l’aime pas beaucoup. On aime comme on est aimé. Et je suis aimé froidement, par devoir.

Lucien. — Vous vous trompez, mon fils, et vous êtes injuste. Louise n’a pas de devoirs envers vous. Louise n’est pas… (Un long silence.)

Robert. — Qu’est-ce que Louise n’est pas ?… Qu’est-ce que vous hésitez à dire ?… Et comment une mère n’a-t-elle pas de devoirs…

Lucien. — Précisément, Louise n’est pas votre mère… Voulez-vous qu’elle le devienne ?

ROBERT, d’un accent profond. — Ma mère est morte. (Un silence.) Ah ! j’aime autant cela. Au moins, j’ai eu une mère.

Lucien. — Votre mère n’est pas morte.

Robert. — Alors pourquoi ne suis-je pas auprès d’elle ? D’où vient que j’aie toujours vécu ici, chez des étrangers ?

Lucien. — Vous n’êtes pas chez des étrangers. Vous êtes chez votre père.

Robert. — Louise n’est pas ma mère. Ma mère est vivante. Je suis chez mon père… Je ne comprends plus rien à vos paroles. De grâce, expliquez-vous.

Lucien. — Mon fils, je le sens, vous allez me condamner.

Robert. — On n’a jamais le droit de condamner. Surtout à mon âge. Quand Jésus dit : « Que celui qui est sans péché jette la première pierre », si un enfant de dix-neuf ans s’était baissé vers les cailloux de la route, Jésus l’aurait arrêté d’un geste et d’un sourire. « Toi, mon fils, attends au moins d’avoir été tenté. »

Lucien. — Robert, vous pensez noblement. Vous allez comprendre ma vie et, sans condamner ni justifier mon passé, vous jugerez avec moi de ce que doit être mon avenir.

Robert. — Si je vois quelque vérité certaine, je la dirai. Sinon, je dirai : Je ne sais pas…

Lucien. — Écoute, mon fils, ta mère… Oh ! je n’aurais jamais cru que certaines choses fussent si difficiles à dire…

Robert. — Ma mère ?…

Lucien. — Ta mère vit, mais… Tu es de ceux à qui on peut tout dire, de ceux qui reçoivent sans faiblesse et sans colère le choc de toutes les vérités, de ceux…

Robert. — De grâce, mon père, parlez.

Lucien. — Ta mère vit, mon enfant, mais, si tu la connaissais, tu ne l’aimerais point.

Robert. — Pourquoi ?

Lucien. — Parce que tu aimes les intelligences.

Robert. — J’aime surtout les cœurs.

Lucien. — L’un ne va guère sans l’autre, mon ami.

Robert. — Ce que vous dites est invraisemblable. Pourquoi l’auriez-vous épousée ?

Lucien. — Je ne sais plus. Elle était jolie, je crois. Un coup de passion… Mais bientôt l’existence devint insupportable. Elle ne comprenait rien, et elle se plaignait toujours… Oh ! passer sa vie à entendre geindre !

Robert. — Elle souffrait, sans doute. Il eût fallu la consoler.

Lucien. — Il y a des gens qui geignent pour geindre.

Robert. — Peut-être parce qu’on refuse d’entendre leurs plaintes. Ils insistent pour qu’on s’occupe d’eux. Ils appellent désespérément la tendresse qui se dérobe, la tendresse qu’ils découragent eux-mêmes maladroitement… parce qu’il leur semble, à ces êtres trop simples et trop bons, qu’il n’est pas nécessaire d’être adroit, qu’il suffit d’aimer pour être aimé et d’avoir besoin de consolation pour être consolé… (Comme à lui-même.) Ils valent mieux que moi, pauvre orgueilleux, qui me retire à la moindre apparence de froideur… Mon petit chien pleure jusqu’à ce que je le caresse. Quand il pleure trop longtemps, c’est moi qui ai tort… (À Lucien.) Mais, mon père, continuez, je vous prie. Si je puis prononcer quelque parole utile, c’est seulement quand je saurai.

Lucien. — Eh bien ! voici. Votre mère rendait la vie commune impossible… Pourtant je supportai tout… longtemps… près de deux ans… avec impatience, oh ! oui, mais sans songer à me délivrer… je n’espérais rien… je jugeais de tout par le peu que je voyais. Je croyais toutes les femmes également nulles. Mais un jour, un éblouissement… J’avais rencontré Louise… Puisque vous avez lu ses livres, vous ne refuserez pas à Louise une intelligence supérieure… Mon esprit, tout de suite, fut étonné, charmé. Puis, peu à peu — comment ? je ne sais : les origines sont toujours des mystères, — nous nous aimâmes. Nous sommes des âmes de franchise. L’ignoble situation qui nous permettait la vie d’apparence régulière, l’ignoble situation que le monde eût feint d’ignorer, nous n’en voulûmes point. Nous quittâmes Paris pour nous aimer librement dans ce repli perdu des montagnes.

Robert. — Pardon, mon père, si je vous interroge. Mais pourquoi avez-vous privé ma mère de son fils ? A-t-elle d’autres enfants auprès d’elle ?

Lucien. — Non. Mais j’eus le droit… et le devoir… de vous garder près de moi. La veille de mon départ, j’interrogeai votre mère : « Si, ne pouvant plus vivre ensemble, nous nous séparions, désirerais-tu que je te laisse Robert ? » Eh bien !… savez-vous ce qu’elle répondit, cette mère… De son accent le plus hargneux, elle dit : « Je ne voudrais plus rien voir qui pût te rappeler à mes yeux ! »

Robert. — Croyez-vous équitable, mon père, de condamner sur un mot arraché au dépit ? Pauvre maman, elle n’avait pas même pris votre question au sérieux.

Lucien. — Mon fils, vous êtes en train de plaider contre vous-même. Vous n’auriez pas été heureux auprès d’elle et cet esprit étroit vous eût élevé bien médiocrement. Les nobles pensées dont vous l’excusez et la plaignez, vous en seriez incapable sans l’admirable éducation que vous devez à ma pauvre Louise… envers qui vous vous montrez un peu ingrat. C’est elle qui est votre véritable mère, la mère de votre esprit.

Robert. — Tout à l’heure, mon père, n’avez-vous pas manifesté quelque hésitation devant l’avenir ?

Lucien. — Oui, mon enfant. (Un silence.) Ma situation et celle de Louise viennent de changer brusquement… affreusement… Après tant d’années… nous ne pouvions plus guère nous y attendre… voilà qu’elle est enceinte… Certes, l’enfant nous sera une grande joie, mais il nous impose des devoirs nouveaux. Tu sais combien la société est peu accueillante aux enfants naturels ?…

Robert. — Oui, mon père.

Lucien. — Pour éviter à cet enfant… à ton frère… de plus nombreuses chances de malheur… ne te semble-t-il pas que je dois épouser Louise ?

Robert. — Le pouvez-vous ?

Lucien. — Si ta mère y consent, le divorce sera facile.

Robert. — Si elle y consent, c’est qu’elle est bonne et intelligente. Vous espérez, donc vous vous trompiez en affirmant le contraire tout à l’heure.

Lucien. — Elle n’est ni bonne, ni intelligente, malheureusement. Je ne lui dirai pas la vérité. Elle refuserait par esprit de vengeance. Je n’obtiendrai son consentement… qu’en la trompant.

Robert. — On n’a pas le droit de tromper… Ne vous semble-t-il pas qu’il vaut mieux vous en remettre à elle, vous adresser à sa générosité ?

Lucien. — Puisque je te dis que c’est un esprit étroit, puisque je te dis qu’elle n’obéirait qu’à des mobiles haineux.

Robert. — Il faut lui faire comprendre…

Lucien. — Elle en est incapable.

Robert. — Nul n’est incapable de comprendre. Quelques-uns sortent plus difficilement de leur point de vue personnel. Mais on peut toujours les entraîner à examiner une situation avec impartialité. Elle récriminera d’abord, je le crois aussi. Mais il est impossible qu’elle n’entende pas raison à la fin… Je désire vous accompagner auprès d’elle, mon père, et, si vous le permettez, c’est avec elle que probablement je resterai. Vous autoriserez le fils du passé à s’attacher au passé… D’ailleurs, n’y aura-t-il pas là-bas une pauvre femme à soutenir et à consoler pendant que vous vous ferez ici un avenir heureux ?

Lucien. — Et si elle m’empêche de le construire, cet avenir ?

Robert. — Je crois que vous devrez attendre.

Lucien. — Attendre… c’est impossible… Réfléchis donc, mon fils… Il faut que je sois marié avant… avant que… ton frère…

Robert. — Mais pourquoi voulez-vous qu’elle ne la comprenne pas, cette nécessité ? L’idée du bonheur d’un enfant remue au cœur de toute femme des sentiments maternels… Et vous saurez montrer, par l’accent de votre demande, que vous songez à l’enfant seul, que votre exigence ne provient d’aucun égoïsme, d’aucun souci de vous-même. Elle verra que vous accomplissez un devoir, elle accomplira aussi son devoir.

Lucien. — Elle sentira que j’aime toujours Louise. Elle se vengera sur le pauvre innocent de Louise et de moi.

Robert. — Oui, d’abord, avant de réfléchir, il est probable qu’elle ne verra que vous deux ; et elle vous verra comme des ennemis auxquels il serait bon de faire du mal. Mais les pensées hostiles ne durent guère en présence d’une douleur. Et il ne peut plus être un ennemi, celui qui s’en remet à vous, qui vous fait juge.

Lucien. — Elle jugerait durement.

Robert. — Non. La haine parle la première. Mais elle se satisfait et s’épuise en paroles. Ensuite la conscience juge.

Lucien. — La conscience des êtres simples ne juge que les autres, et elle condamne volontiers. Ta mère nous trouve coupables ; sa vengeance lui paraîtra un châtiment légitime.

Robert. — Non, parce que vous vous avouerez coupable. (Un geste de protestation de Lucien. Robert continue d’un ton plus souriant.) Puisque vous dites qu’elle est restée une enfant, vous lui accorderez la puérile vanité de pardonner.

Lucien. — Je ne puis m’humilier devant elle. Je ne suis pas plus coupable qu’elle. Les circonstances ont tout fait.

Robert. — Je vous en prie, mon père, examinez les choses froidement, comme s’il s’agissait d’un autre. Vous verrez alors que vous êtes un peu coupable envers elle, puisque vous avez agi de telle sorte qu’elle vous croit coupable. Le devoir, c’est peut-être de ne point abattre ou irriter les faibles sous l’impression d’une injustice… Vous avez exigé d’un être que vous prétendez inférieur autant que d’un égal. Envers une enfant, vous avez agi sans ménagement, sans vous préoccuper de l’idée que vous alliez troubler sa raison et briser toutes ses forces morales… Vous avez fait une promesse, et vous ne l’avez point tenue…

Lucien. — Je ne pouvais la tenir.

Robert. — Ne dites pas cela, mon père. C’est cette pensée même qui est toute votre faute… Ou plutôt votre faute est double. Vous vous êtes engagé imprudemment, sans bien songer à quoi…

Lucien. — Est-il juste qu’une imprudence de jeunesse pèse sur toute une vie ?

Robert. — Sur deux vies, mon père. Sur la vie de l’imprudent et sur la vie d’une enfant qui crut en lui. La faute — si faible soit-elle — est d’un seul, et elle a fait deux malheureux.

Lucien. — Pourquoi ne dis-tu pas trois ? Pourtant — je le sens bien, malgré le calme noble de tes paroles, — depuis que tu sais, tu souffres autant que moi… Ah ! mon fils, viens m’embrasser. Tu ne songes jamais à toi-même. Ton âme est belle. Je t’aime.

ROBERT, l’embrassant. — Votre seconde faute — combien difficile à éviter ! — fut de penser à vous. Si vous aviez songé à elle, à elle qui souffrait, puisqu’elle se plaignait ; si vous aviez été le consolateur ; si vous n’aviez pas eu d’impatience, mais de la bonté ; si vous aviez daigné ouvrir cette âme fermée !… Je suis sûr qu’elle est encore belle, derrière ses remparts d’ignorance et de haine… Ah ! mon père, malgré l’imprudence du début, vous pouviez faire du bonheur avec ce que vous aviez. (Un coup de feu au dehors. Lucien se précipite à la fenêtre et l’ouvre. Robert le suit.)

Lucien. — Mon Dieu ! Blanche !…

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