‹ Jusqu’à l’âmeChapitre 6 sur 12 · Scène VII

Scène VII

LES MÊMES, ROBERT

(La nuit commence)

Robert entre aux derniers mots de Lucien. Il entend. Il a un frémissement. Il se calme et il dit, s’adressant à Lucien. — Je vous apporte une bonne nouvelle. Le médecin répond de sa vie.

Louise. — Ah ! du moins, je n’aurai pas tué…

Robert. — Il vous serait bien pénible d’avoir tué ?

Louise. — Oh ! Robert…

Lucien. — Robert, pourquoi prononces-tu d affreuses paroles dont tu sens toi-même l’injustice ?

Robert, à Louise. — Madame, vous êtes toujours bien prompte à chercher des solutions dans la mort.

Louise, méprisante. — Vous nous écoutiez, Robert.

Robert. — Je suis entré comme mon père disait : « Mourons ensemble. » C’est tout ce que j’ai entendu. Mais il n’est pas difficile de deviner que la première pensée vient de vous.

Louise. — Eh bien ?

Robert. — Comment voulez-vous que je croie sincère votre joie de n’avoir pas tué une personne, au moment où vous vous préparez à en tuer… (Le geste de Robert désigne son père, puis le ventre de Louise. Ce dernier mouvement doit être clair, sans tomber pourtant dans une précision ridicule. La première partie du geste a été faite en prononçant les derniers mots. La seconde a lieu pendant un silence, d’ailleurs très court. Robert détache énergiquement le mot suivant.) trois ?

Louise, commence un geste instinctif vers son ventre, geste à peine ébauché. Elle relève la main pour dire avec quelque hauteur. — Il y a une différence entre un suicide et un meurtre.

Lucien. — Tu ne vois donc pas, Robert, toute l’horreur de notre situation ! D’un instant à l’autre, on peut arrêter ma pauvre Louise. Et le scandale !… Et cet enfant à qui il ne faut point permettre de venir dans le malheur… Tu es un homme, mon fils, et l’idée de la mort ne doit point te paraître si épouvantable…

Robert. — Ce n’est pas l’idée de la mort qui m’épouvante : c’est l’idée du suicide.

Louise. — Pourquoi ?… Le suicide est la plus belle mort, c’est la mort libre.

Lucien. — Non, Louise, tu disais mieux tout à l’heure. Nous ne sommes pas responsables de ce qui arrive. Nous mourons, tués par une fatalité logique.

Robert, gravement. — Vous ne devez pas mourir.

Lucien. — Pourquoi ?

Robert. — Pourquoi ?… Je ne sais pas… je ne sais pas encore… Il me semble que je vais savoir… Mais je suis sûr que vous ne devez pas mourir.

(Il fait nuit noire.)

Lucien. — Que devons-nous faire ?

Robert. — Je ne sais pas ce que vous devez faire. La conscience dit rarement : « Fais ceci. » Le plus souvent, elle arrête au bord des actions. La conscience, c’est quelqu’un qui dit : « Non. » Il faut se détourner de ce qu’elle défend et lui poser d’autres questions jusqu’à ce qu’elle cesse de dire : « Non. »

Louise. — C’est parce qu’elle répond « Non » à toutes les questions sur ma vie que je dois mourir. Puis-je me laisser arrêter ? Non. Puis-je subir la générosité de celle à qui j’ai fait du mal ? Non…

Robert. — Je crois que vous confondez conscience et orgueil.

Louise. — … Puis-je laisser venir un enfant qui n’aura point de père ? Non.

Robert. — Quand la conscience répond « Non » à toutes nos questions, c’est sans doute qui n’y a rien à faire pour le moment ; que nous devons, avec la prudence de ne pas remuer, attendre la chute prochaine de la foudre.

Louise. — Quelle philosophie lâche !

Robert. — Non, non… Nous ne savons pas tout ce que sait la vie. Nous ignorons presque toutes les données du moindre problème. Quand nous ne trouvons pas la solution, attendons que… Dieu… les Forces… je ne sais pas… ce qui tient toutes les données… apporte la réponse.

Louise. — Attendre que le nœud gordien se dénoue de lui-même !… Il vaut mieux le trancher. La résolution est une vertu, Robert.

Robert. — Se tuer, ce n’est pas de la résolution. C’est de l’impatience, c’est de l’affolement.

Louise. — Non, quand notre mort empêche des malheurs.

Robert, vivement. — Le suicide n’empêche jamais rien.

Louise. — Que dis-tu, mon fils ?

Robert, lentement. — « Le suicide n’empêche jamais rien. » J’ai dit sans bien savoir. Mais maintenant les mots que, dans l’obscurité, mon tâtonnement a rencontrés font de la lumière… Attendez, attendez. Il me semble que je vois… « Le suicide n’empêche jamais rien. » Les destins sont des obstinés. (À partir de cette phrase, Louise montre une émotion inquiète et grandissante.) Ils exigent que nous fassions notre chemin jusqu’au bout. Si nous nous dérobons, la prochaine existence nous ramène sur le même obstacle. Oh ! n’empêchons pas les problèmes de se résoudre : on nous les poserait de nouveau.

Louise. — Quelles paroles étranges ! Je sens remonter en moi comme une ancienne angoisse.

Robert. — L’angoisse, l’angoisse qui nous étreint ? Non, elle n’est pas nouvelle… Ô mon père, vous qui êtes un peu ma mère, vous nous l’avez déjà imposée… plusieurs fois… cette souffrance… Les paroles que nous disons, il me semble que j’en entends quelques-unes rouler d’écho en écho… d’un passé si lointain. Les gestes que nous faisons, il me semble — comme si nous étions entre deux glaces — les voir multipliés — à l’infini.

Lucien. — J’ai peur.

Robert. — Oh ! je vous en prie, ne mourez pas !… je vous en prie, ne recommençons pas cette douleur !

Louise. — Les vagues linéaments de ce qu’il croit voir, je crois aussi les voir. Est-ce de la folie ?

Robert. — La folie, la folie !… Oui, il me semble ; oui, je vois… La dernière fois, ne suis-je pas devenu fou de votre mort ? Oh ! ne me rendez pas fou de nouveau.

Lucien. — Calme-toi, mon fils, calme-toi.

Robert. — Mais il me semble que ces choses se passaient en des pays de mollesse, au bord de lacs de volupté. Il faut vaincre cette fois, au milieu de ces montagnes héroïques. Il faut faire comme la montagne, ne pas avoir peur, ne pas s’écrouler dans les abîmes, parce qu’il passe un orage… Oh ! triomphons aujourd’hui. Le combat recommencerait peut-être sur la lâcheté des rives.

Louise. — Tout ce qu’il voit, il me semble aussi, dans des incertitudes de brume, le voir. Oh ! je ne veux pas risquer de recommencer cette abominable lutte… Robert, Robert, soyez content, nous vivrons.

Robert. — Ah ! les glaces disparaissent, et c’est pour la dernière fois que nous faisons les gestes douloureux. Ah ! cet horrible présent n’est plus de l’avenir.

(Il se jette dans les bras de son père.)

RIDEAU

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