‹ L'affaire SougraineChapitre 15 sur 68 · XIV

XIV

Comme ils sortaient les douze coups de minuit tombaient sur le timbre de bronze de la pendule du salon. D'Aucheron dit au ministre.

--Vous voyez qu'on y va rondement. Pas de midi à quatorze heures. La porte, voilà mon argument.

--La porte! c'est ce que nous disons aux employés récalcitrants ou inutiles. La porte! c'est la base de mon système d'économie.

On entendit rire et parler au dehors.

--Les voilà, s'écria madame D'Aucheron.

--Qui? demandèrent plusieurs voix.

--Les sauvages! vous allez voir.

On crut qu'elle devenait folle. Un instant après, on comprit bien qu'elle disait vrai quand on vit entrer au salon dix visages cuivrés.

--Que viennent faire ici ces gens? demanda le notaire à son voisin.

--Du diable! si je le devine.

--Mes amis, commença D'Aucheron, j'ai cru, ou plutôt madame D'Aucheron a pensé vous faire une agréable surprise, en vous donnant le spectacle assez rare d'une danse de guerre sauvage.

--Par des gens guère sauvages, souffla l'un des invités à son voisin.

On applaudit à outrance aux paroles de monsieur D'Aucheron.

--Alors, dit-il, permettez-moi de vous présenter mes nouveaux hôtes, des Abénaquis de Bécancour, des chasseurs distingués. Et d'abord: Metsalabanlé, le chef. Je ne sais pas les noms de chacun, mais je vous les présente tous. Il en est deux toutefois, continua-t-il, dont je puis décliner les noms magnifiques, c'est la Langue muette d'une tribu que je ne connais point et....

--C'est un nom de femme, ça, dit un malin.

--Et la Longue chevelure, un sioux. Ces deux derniers arrivent des Montagnes Rocheuses. Ils sont très féroces, ajouta-t-il en riant. Ils enlèvent la chevelure de leurs prisonniers et boivent le sang dans leur crâne.

Les femmes frémissaient tout en riant. Madame D'Aucheron reconnut l'indien dont elle avait admiré le bon goût et lui adressa le plus honnête sourire.

La Longue chevelure promena ses grands yeux noirs sur l'assistance, et les fixa un moment sur Léontine qui se trouvait par hasard assez près de lui. La jeune fille ne put s'empêcher de tressaillir sous ce regard profond. La Langue muette regardait avidement madame D'Aucheron qui s'était mise à gesticuler en parlant avec chaleur et à rire aux éclats.

Ces indiens s'étaient revêtus de leurs costumes de fête. Ils étaient couverts de verroteries, de plaques d'étain, de plumes éclatantes. C'était d'un effet curieux. Mais un seul, la Longue chevelure captiva bientôt tous les regards. Il étincelait comme un soleil. On eût dit que de ses vêtements s'échappait une poussière de feu. Il était couvert de diamants. Ce fut un cri d'admiration quand on s'aperçut de l'étonnante richesse de son costume.

Déjà certaines femmes rêvaient de feux et d'étincelles. Pas les femmes aimantes, les vaniteuses.

Madame D'Aucheron se flattait de garder un souvenir. Pas comme Didon, soyons franc.

--Quand on a tant de pierres précieuses on peut bien en donner une, pensait-elle.

Léontine admirait surtout l'étrange beauté de cet Indien, et la douceur de son regard lui plaisait mieux que l'éclat de ses diamants.

La danse fut exécutée avec grâce, souplesse, langueur ou vivacité, selon le rhythme et l'idée qui se développaient. Le chant était remarquablement juste, cadencé, les gestes, très variés. On menaçait les ennemis absents, on piétinait sur les cadavres, on scalpait les têtes, on chantait le triomphe, on pleurait les morts.

Quand ils eurent fini la salle retentit de longs applaudissements. On leur offrit à boire. On dut rester dans le grand salon, tout le monde voulant être où ils étaient.

--Quelle idée ingénieuse vous avez eue, madame D'Aucheron! affirmaient toutes les femmes. Votre bal fera époque: on en parlera longtemps.

La conversation était générale. Tout le monde parlait à la fois, mais quand un Indien prenait la parole, le silence se faisait. Il semblait que ces gens-là devaient parler autrement que les autres et dire des choses étranges.

Les Indiens sont un peu comme le commun des mortels, ils restent où ils se trouvent bien. L'heure du réveillon sonna et l'on se mit à table. La présence des sauvages amusait tellement les invités que D'Aucheron, modifiant son programme avec l'assentiment général, fit mettre dix nouveaux couverts.

Madame D'Aucheron riait toujours, parlait à tout le monde, sans trop savoir ce qu'elle disait. On l'approuvait sans trop savoir pourquoi.

L'Honorable Le Pêcheur la conduisit à la place d'honneur. La Longue chevelure offrit son bras à mademoiselle Léontine. C'est Madame D'Aucheron qui le voulut ainsi. Tout le monde prit place autour de la table somptueusement servie.

On sut manger et boire. Deux choses qu'il est pourtant fort difficile de bien faire. Il y eut des santés: A la reine, au lieutenant-gouverneur, au gouvernement, à l'hôte distingué, à la presse qui éclaire le monde, aux dames qui le charment, aux Indiens!

A la reine, on chanta God save the Queen avec accompagnement d'orchestre. L'excellente mère de famille qui règne depuis bientôt cinquante ans sur un grand peuple, dût sentir ses entrailles palpiter. Au lieutenant-gouverneur, un flatteur dit avec emphase le contraire de sa pensée; au gouvernement, le ministre répondit avec verve et s'enfonça jusqu'au cou dans une nouvelle théorie sur l'économie; à l'hôte distingué, tous les estomacs remplis voulurent témoigner leur reconnaissance; à la presse qui éclaire le monde, on prôna longuement le bien qu'elle produit, on n'eut pas le temps de signaler le mal. C'eût été trop long, du reste. L'un des journalistes les plus enthousiasmés parla de son indépendance en termes magnifiques, et, quand il eut fini, il entra en négociation avec le ministre au sujet de la vente de ses principes.... Aux dames, on dit tout le bien qu'on n'en pensait point; aux indiens, Metsalabanlé adressa quelques mots de remercîment à monsieur D'Aucheron, puis exprima l'espoir que sa tribu dispersée pourrait, grâce au gouvernement, se réunir de nouveau.

Page 1