XVII
Les jours passaient.
Sougraine était content. S'il ne pouvait sans danger chercher ses deux garçons il pouvait, au moins, voir sa fille. Il pourrait un jour se faire connaître à elle, car par sa position elle le protégerait.... Elle allait se marier avec un homme puissant!... Quelle chance! Après tout, son affaire n'aurait pas si mal tourné.... Il entra dans un hôtel et but un peu sec. Il fallait saluer la bonne fortune. Quand il sortit il rencontra Leroyer.
--Viens prendre un verre de vin, lui dit-il, la Langue muette a la joie au coeur, et puis il a de l'argent.
Il montra un rouleau de billets de banque.
La Longue chevelure le regarda tout surpris.
--Je ne te croyais pas si riche, Langue muette, lui dit-il....
--Riche et heureux!... On n'a pas dit le dernier mot.
La Langue muette, grisé par le vin, par la satisfaction d'avoir extorqué une bonne poignée de dollars et le bonheur d'avoir retrouvé, dans une position fort honorable, un enfant qu'il n'avait jamais connu, s'abandonnait aux délices du moment. De taciturne qu'il avait été il devenait jovial, de méfiant il se faisait expansif. La Longue chevelure suivait avec une certaine curiosité les phases de son ivresse. L'homme qui boit perd tout contrôle sur lui-même et devient indiscret. Il ne voit plus les choses telles qu'elles sont, mais transformées de mille façons selon les caprices de son imagination ou l'humeur de son caractère. Il se croit plus fort et plus roué que tous les hommes ensemble et ne craint plus de les provoquer. Il se vante et ne souffre pas qu'on le mette en parallèle avec d'autres. Ce qu'il fait, nul ne le ferait mieux, ce qu'il ne fait pas, on aurait tort de le tenter. Il trahit souvent ceux qui ont mis en lui leur confiance et il se trahit lui-même.
--Mon frère La Langue muette a peut-être assez bu, observa La Longue chevelure.
--La Langue muette peut boire encore et garder toujours la prudence du serpent, répondit Sougraine. Il n'a que des amis, et des amis puissants.
--Il est bon d'avoir des amis, surtout de savoir les garder, répliqua La Longue chevelure.
--L'amitié de la Langue muette est recherchée comme un trésor et sa puissance est grande, répondit avec ostentation, l'Abénaqui.
Il ouvrait la porte aux confidences. La Longue chevelure profita de l'occasion.
--Ton influence et ton amitié sont bien payées si j'en juge par ce que je vois, dit-il.
--La Langue muette n'a qu'à parler et l'or tombe dans ses mains comme une pluie. La Langue muette a ses secrets. Il tient dans ses mains la destinée de plusieurs. Mais il ne parlera pas.
--La Langue muette n'était ni si riche, ni si puissant il y a quelques jours, alors qu'il me demandait quelques misérables écus pour faire le voyage de Québec à Bécancour.
--La Longue chevelure était bien pauvre la veille du jour où il trouva des diamants bruts dans les Montagnes-Noires....
--Qui t'a dit cela? Langue muette.
--La Longue chevelure, lui-même, à Los Angeles.
Le sioux s'approcha de l'Abénaqui et le regarda fixement dans les yeux.
L'Abénaqui perdait contenance. Il s'apercevait tout à coup qu'il n'avait pas eu la prudence du serpent.
--Tu as bien vieilli depuis vingt-ans, Sougraine, mais tu n'as pas acquis la sagesse. Je t'ai dit que tu buvais trop....
Sougraine fut un instant abasourdi.
--Si la Longue chevelure a reconnu Sougraine, qu'il ne le trahisse point, supplia-t-il.
--La Longue chevelure n'est pas un traître!... mais d'où te vient tant d'argent et tant de gaieté?...
--Sougraine a retrouvé un enfant.... Tu sais? l'enfant de la jeune canadienne qui le suivit aux Montagnes Rocheuses.... C'est une fille. Tu l'as vue, tu la connais. Elle est belle, elle est riche, elle va épouser un ministre, monsieur Le Pêcheur.
--Que dis-tu là, Langue muette? Mademoiselle Léontine est ton enfant?... Tu ne te moques pas de moi?... Mais comment sais-tu cela?...
--Voilà ce que la Langue muette aura la sagesse de taire.
Un éclair traversa l'esprit du siou; c'était un souvenir limpide de certains incidents de la soirée de madame D'Aucheron.
--Sougraine, sois prudent. Je te quitte, mais pour te revoir bientôt.
Il voulait avoir le coeur net de cette affaire mystérieuse, le beau siou, et il se rendit chez madame D'Aucheron. Le Pêcheur prenait justement congé des dames. Elles se tenaient debout près de la porte où s'engouffrait un petit vent froid qui les faisait frissonner sous leur châles de laine.
--Au revoir, ma charmante amie, disait-il à Léontine. A bientôt, pour ne plus jamais vous quitter.
--Tu y vas un peu vite, toi, pensa le siou. C'est la fille de Sougraine. Eh bien! nous allons voir; c'est une partie à deux....
Il entra.
Tout en causant il envisageait madame D'Aucheron qui, sous son regard perçant, rougissait comme une jeune fille. Elle ne soupçonnait plus aucun danger. Elle croyait que l'heure redoutable était passée. En cherchant un peu on trouve toujours, sous l'empreinte de l'âge, quelques traces de la jeunesse. Le voile épais que les années étendent sur nos fronts devient transparent et nous apercevons tout à coup les traits que nous avions oubliés.
La Longue chevelure se dit à part lui:
--C'est bien elle.
Il profita des paroles qu'il avait entendues en arrivant, pour amener la conversation sur le mariage de mademoiselle Léontine, et, malgré les protestations de madame D'Aucheron, il n'eut pas de peine à comprendre le rôle de victime de la pauvre enfant. Son coeur n'était pas là. Elle ne l'avait pas repris. Elle savait peut-être le triste secret de sa mère, et s'offrait en expiation.