‹ L'affaire SougraineChapitre 46 sur 68 · TROISIÈME PARTIE - I

TROISIÈME PARTIE - I

LES ASSISES CRIMINELLES

La chasse aux caribous n'est pas un frivole amusement, certes! et chaque hiver on voit sortir de nos murs, pour se diriger vers la chaîne des Laurentides, plus d'un chasseur bien emmitouflé, le fusil à l'épaule, l'imagination pleine de fantastiques panaches qui dansent sur des têtes effarées. Les neiges sont hautes, les chemins, durs, le froid, piquant, et il est bon d'aspirer l'air vivifiant de nos climats rigoureux. La glace, sous son éblouissant et incorruptible manteau, tient dans une impuissance absolue toutes les souillures du sol.

Aux reflets du soleil les cristaux de la neige étincellent comme une poussière de diamants, et sur les plaines d'une blancheur éclatante se déroule sans fin l'azur foncé d'un ciel pur...

Le notaire Vilbertin et D'Aucheron, son ami, traversaient la ville dans une carriole mollement rembourrée. D'autres suivaient. C'étaient Dupotain, Landau, Griflard, la Longue chevelure. Puis une voiture remplie de provisions de toutes sortes fermait le cortège. Ceux qui connaissaient la coutume du notaire et son goût pour la chasse n'eurent pas de peine à deviner qu'il s'en allait relancer le caribou dans nos montagnes pittoresques.

Le parti de chasseur descendit la côte d'Abraham, traversa St. Sauveur et suivit le chemin de la petite rivière. Il passa par Lorette, St. Augustin, le Pont Rouge, entra dans la chaîne des Laurentides, laissa derrière lui Ste Catherine, atteignit et dépassa St. Raymond, au fond de sa charmante vallée, sur les bords de la rivière Ste Anne....

La dernière habitation disparut derrière un coteau de neige, au bout des terrains à demi-défrichés, et les chasseurs s'enfoncèrent dans la forêt sombre, infinie, où les montagnes, les rochers, les lacs et les vallons se succèdent toujours, toujours jusqu'aux défrichements du lac St. Jean et, par de là, jusqu'à la mer de glace. Les grands sapins, les pruches, les épinettes avec leurs larges palmes vert sombre couvertes de blancs flocons, ressemblaient à ces vieux rois du nord que nous montrent les légendes scandinaves--vieux rois drapés dans leurs manteaux sombres garnis d'hermine, et couronnés de chevelures d'argent. Les chasseurs marchaient à la file et les raquettes laissaient sur la neige molle une empreinte qu'on eût dit produite par le pied d'un animal énorme ou le sillage d'un vaisseau dans une mer d'écume. Sougraine conduisait la marche. Il connaissait bien ces lieux qu'il avait mille fois parcourus. La Longue chevelure, alerte et souple comme un cerf, le suivait. Puis les chasseurs de la ville, Vilbertin, D'Aucheron, Landau, Dupotain, Griflard. Puis encore les hommes de peine, ceux qui emmenaient le bagage sur des traînes sauvages, ou le portaient sur leur dos. Le soir, on dressait la tente, on allumait le feu, on faisait des lits de sapins, sur lesquels on étendaient de chaudes couvertes de laine, et, après avoir bu un peu sec et mangé avec appétit, on s'endormait profondément.

On découvrit après quelques jours un superbe ravage, et l'on but à la santé de l'animal complaisant dont la piste allait être un guide sûr. La marche dura plusieurs heures encore avant que l'on pût apercevoir un superbe caribou.

Il était couché sous un magnifique sapin, et s'amusait à mordre les petites branches vertes qui pendaient comme des guirlandes au-dessus de lui. A l'approche de la caravane il dressa l'oreille et tourna la tête. Il flaira le danger et son oeil doux s'alluma subitement. Il se leva tremblant. Une clameur fit retentir les bois; les chasseurs étaient presque à portée du fusil. Alors, rapide comme l'éclair, rejetant, son panache mobile afin de ne point s'embarrasser dans les rameaux des arbres, il s'élança à travers les couches mouvantes de la neige. Une poursuite acharnée et sans trêve commença. La Longue chevelure, avait pris les devants. C'était lui, au reste, qui devait tirer le premier. Vilbertin, l'on ne savait pourquoi, avait demandé qu'il en fût ainsi. Sougraine le suivait. Le caribou distança d'abord ses ennemis, mais la fatigue le gagna peu à peu dans cette course sans merci, sur ces neiges molles et profondes....

Les chasseurs s'aperçurent, aux traces irrégulières qu'il laissait maintenant, que ses forces le trahissaient, et qu'il faiblissait par instant pour reprendre aussitôt courage. Eux-mêmes aussi se sentaient gagner par la fatigue, et l'espoir seul d'un prochain triomphe animait leur courage. Tout à coup deux détonations retentirent; elles furent suivies de deux gémissements. Puis la forêt sonore, réveillée un instant comme en sursaut, retomba dans son morne silence.

Le caribou était tombé, mais non loin de lui, quelques pas en arrière, celui qui l'avait blessé gisait aussi grièvement atteint.

Les chasseurs arrivèrent tour à tour en poussant des cris de joie; mais à la vue de la Longue chevelure affaissé sur la neige et couvert de sang, leurs joyeuses clameurs se changèrent en lamentations.

--Comment cet accident est-il arrivé demanda l'un des chasseurs?

--C'est ma carabine répondit Sougraine. L'indien ne sait pas comment, par exemple. Il courait, il courait.... il y a tant de petites branches.... Tu sais.

--On n'est jamais assez prudent à la chasse, reprit, en forme de maxime, le gros notaire qui arrivait tout essoufflé.

Et il échangea avec Sougraine un regard mystérieux.

La balle était entrée en plein corps un peu au-dessus de la hanche. Le siou, malgré la douleur que lui faisait éprouver sa blessure, n'avait pas perdu connaissance. On le coucha bien enveloppé dans de chaudes couvertures de laine, sur des branches molles au-dessous d'un arbre épais qui lui faisait un excellent abri, en attendant la traîne aux provisions sur laquelle on le mettrait pour le ramener aux plus prochaines habitations.

Le caribou gisait à quelques pas plus loin. Quand les chasseurs l'entourèrent il voulut se lever pour fuir encore, mais sa tête retomba sur la neige ensanglantée, et ses grands yeux doux s'arrêtèrent sur eux pleins de larmes. Qui peut deviner à quoi songe la bête, au moment où elle se sent expirer sous les coups de l'homme? Ne pouvant raisonner sa douleur, ni s'en expliquer la cause, elle doit en souffrir davantage. L'homme, parfois, domine par la force de sa volonté, les souffrances qui le tuent. Sa pensée l'emporte dans une région supérieure. L'esprit impose silence à la matière.

Le retour fut long et pénible. Sur une traîne, la Longue chevelure, sur l'autre le caribou. Et les hommes peinaient à tirer parmi les broussailles, à travers les arbres de ces régions désertes, par dessus les montagnes, ou à travers les vallons les deux longues traînes sauvages.

On laissa le malade à St. Raymond, dans la première maison que l'on trouva. Puis on fit avertir le médecin qui accourut aussitôt. Le médecin, c'était Rodolphe Houde. Le notaire avait insisté pour qu'on transportât le blessé à Québec, sous prétexte qu'il y serait mieux soigné, mais les autres furent d'avis qu'il ne supporterait pas un plus long voyage et que ce serait très imprudent de l'exposer à de nouvelles fatigues. Le notaire céda. Il supplia Rodolphe de lui envoyer des nouvelles chaque jour, si c'était possible. Il était bien chagrin, le bon notaire, de ce qu'un pareil accident fût arrivé dans une partie de plaisir commencée sous d'aussi heureux auspices. Il croyait bien que jamais il ne retournerait à la chasse. Cela lui faisait prendre en aversion l'amusement le plus cher de sa vie. La vie d'un homme, il faut y songer, c'est d'un grand prix.

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