‹ L'affaire SougraineChapitre 8 sur 68 · VII

VII

Rodolphe souffrait. Les paroles de l'instituteur étaient tombées sur son coeur comme des gouttes de plomb fondu. Il s'éveillait au milieu d'un beau rêve et la réalité cruelle se montrait tout à coup à son âme confiante comme ces spectres horribles que la nuit apporte l'on ne sait d'où, sur ses vagues de ténèbres. Pourquoi lui avoir caché avec tant de précaution une affaire aussi grave? Mais pourquoi surtout l'avoir invité à cette soirée, s'il doit y rencontrer un rival heureux? Non, Léontine n'est pas si méchante que cela. Son âme droite n'a pas médité une pareille tromperie. L'amour ne s'est pas éteint dans son coeur, puisqu'il brillait encore dans ses paupières tout à l'heure. Il se cramponnait à l'espérance.

Les deux jeunes filles sortirent de la petite chambre. L'heure avançait, le froid, le vent, la neige augmentaient d'instant en instant. Il fallait rentrer avant que la neige s'amoncelât sur les trottoirs. Rodolphe proposa à son amie de l'accompagner.

--Je ne saurais refuser un si brave compagnon, répondit-elle. C'est surtout maintenant que la tempête gronde que j'ai besoin de son appui.

Rodolphe la regarda avec de grands yeux chargés de tristesse. Elle eut un profond tressaillement et comme l'intuition d'un malheur.

--Il sait, pensa-t-elle, ce que je n'osais lui apprendre. J'aurais voulu pourtant souffrir seule.

Ils sortirent, après s'être bien enveloppés dans leur vêtement de fourrure. La brise leur fouettait le visage.

--Que ne puis-je me moquer des orages du coeur comme de ces orages de la nature? observa Rodolphe.

--Je vous croyais courageux, répondit Léontine.

--Courageux, je le suis quand je sais d'où vient le danger et où se cache l'ennemi.

--Je voulais vous éviter d'inutiles alarmes et des tourments insensés.

--Mais si vous m'aviez dit: Lutte, combat et espère, j'aurais, avec le plus grand bonheur, bravé tous les périls, repoussé toutes les attaques, brisé tous les obstacles.

--La valeur, dans ces batailles de l'amour, consiste souvent à beaucoup souffrir en silence. Je vous ai dit d'espérer.

--Mais depuis quand veut-on vous faire épouser ce ministre?

--Duplessis vous a dit que c'est un ministre.

--Pas à moi, à madame Villor.

--Et vous m'avez trouvée bien....

--Bien discrète pour le moins.

--Vous avez dû me décocher un autre qualificatif.

--Ma foi! j'étais tellement ahuri que je ne cherchais nullement les noms que vous méritiez. Quand j'eus repris un peu possession de moi-même, je ne trouvai encore que les doux noms que vous savez.

--Vous avez eu raison de ne pas douter de moi. Je ne sacrifierai jamais mon amour et la paix de mon âme à un sentiment de vanité. Je respecte la volonté de mes parents cependant; mais j'espère qu'ils respecteront aussi cette chose divine et sans prix que le bon Dieu a mise dans l'âme de chacun: la liberté d'aimer.

Les deux jeunes amoureux se séparèrent à la porte de M. D'Aucheron. Léontine rentra tout émue. Elle n'avait pas encore parlé un langage si ferme et si plein de tendres promesses. Rodolphe, la figure au vent, rayonnait de bonheur.

Le professeur Duplessis fut bien chagrin de n'avoir pas ménagé la sensibilité du docteur. Il ne savait pas, lui, qu'il aimait Léontine.

Il rassura de nouveau madame Villor contre les duretés du notaire et s'en retourna en songeant à tout le bien que l'on pourrait faire et que l'on ne fait pas.

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