‹ L'Aiglon: Drame en six actes, en versChapitre 32 sur 60 · L’EMPEREUR.

L’EMPEREUR.

Je veux, pour Dietrichstein, tout de suite, signer Un nouveau règlement.

(A Metternich.)

Écrivez!

METTERNICH, s’asseyant à la table et cherchant des yeux de quoi écrire.

L’encrier?

LE DUC.

Sur la table, le mien;--je permets qu’on s’en serve.

METTERNICH.

Où donc?... Je ne vois pas...

LE DUC.

La tête de Minerve. En bronze et marbre vert.

METTERNICH, regardant partout.

Je ne vois rien.

LE DUC, désignant la console de droite, sur laquelle il n’y a rien.

Alors, Prenez l’autre, là-bas, dont s’allument les ors, Dans le grand nécessaire...

METTERNICH, effaré, passant la main sur le marbre de la console.

Où?

L’EMPEREUR, regardant le duc avec inquiétude.

Quels encriers?

LE DUC, immobile, les yeux fixes.

Sire, Ceux que mon père m’a laissés!

L’EMPEREUR, tressaillant.

Que veux-tu dire?

LE DUC.

Oui... par son testament!...

(Il désigne encore un coin de la console sur lequel il n’y a rien.)

Et là, les pistolets, Les quatre pistolets de Versaille,--ôtez-les!

L’EMPEREUR, frappant sur la table.

Ah! çà!

LE DUC.

Ne frappez pas la table avec colère: Vous avez fait tomber le glaive consulaire!

L’EMPEREUR, avec effroi regardant autour de lui.

Je ne vois pas tous ces objets...

LE DUC.

Ils sont présents! --«Pour remettre à mon fils lorsqu’il aura seize ans!» On ne m’a rien remis!... Mais malgré l’ordre infâme Qui les retient au loin, je les ai: j’ai leur âme... L’âme de chaque croix et de chaque bijou! Et tout est là: j’ai les trois boîtes d’acajou, J’ai tous les éperons, toutes les tabatières, Les boucles des souliers, celles des jarretières; J’ai tout, l’épée en fer et l’épée en vermeil, Et celle dans laquelle un immortel soleil A laissé tous ses feux emprisonnés, de sorte Qu’on craint, en la tirant, que le soleil ne sorte! J’ai là les ceinturons, je les ai tous les six!...

(Et sa main indique, à droite, à gauche dans la pièce, à des places vides, les invisibles objets.)

L’EMPEREUR, épouvanté.

Taisez-vous! taisez-vous!

LE DUC.

«Pour remettre à mon fils Lorsqu’il aura seize ans!»--Père, il faut que tu dormes Tranquille, car j’ai tout,--même tes uniformes! Oui, j’ai l’air de porter un uniforme blanc. Eh bien! ce n’est pas vrai, c’est faux: je fais semblant!

(Il frappe sur sa poitrine, sur ses épaules, sur ses bras.)

Tu vois bien que c’est bleu, que c’est rouge,--regarde! Colonel?... Allons donc!... lieutenant dans ta Garde! Je bois aux trois flacons que portaient vos chasseurs! Père qui m’as donné les Victoires pour sœurs, Vous n’aurez pas en vain désiré que je l’eusse Le réveille-matin de Frédéric de Prusse, Qu’à Potsdam vous avez superbement volé! Il est là!--son tic-tac, c’est ma fièvre!--je l’ai! Et c’est, chaque matin, c’est lui qui me réveille, Et m’envoie, épuisé du travail de la veille, Travailler à ma table étroite, travailler, Pour être chaque soir plus digne de régner!

L’EMPEREUR, suffoquant.

De régner!... de régner!... N’ayez plus l’espérance Qu’un fils de parvenu puisse régner en France, Après nous avoir pris dans notre sang de quoi Avoir un peu plus l’air que son père d’un roi!

LE DUC, blême.

Mais à Dresde, pardon, vous savez bien, j’espère, Que vous aviez tous l’air des laquais de mon père.

L’EMPEREUR, indigné.

De ce soldat?

LE DUC.

Pour peu qu’il la leur demandât, Les empereurs donnaient leur fille à ce soldat!

L’EMPEREUR, avec les gestes de quelqu’un qui chasse un cauchemar.

C’est possible!--Je ne sais plus!--Ma fille est veuve!

LE DUC, se dressant devant lui, d’une voix terrible.

Quel malheur que je sois encor là, moi, la preuve!

(Ils sont face à face, se regardant avec des yeux ennemis.)

L’EMPEREUR, reculant tout d’un coup, avec un cri de regret.

Oh! Franz! nous nous aimions pourtant, te souviens-tu?

LE DUC, sauvagement.

Non! non! Si je suis là, c’est qu’on vous a battu! Vous ne pouvez avoir pour moi que de la haine, Puisque je suis Wagram vivant qui se promène!

(Et il marche à travers la pièce, comme un fou.)

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