‹ L'Aiglon: Drame en six actes, en versChapitre 34 sur 60 · L’EMPEREUR. - L’EMPEREUR.

L’EMPEREUR. - L’EMPEREUR.

Il le faudrait!

METTERNICH.

Moi, je viendrai ce soir lui parler.

L’EMPEREUR, d’une voix brisée de vieillard.

Quelle peine Il me cause!...

METTERNICH, lui offrant son bras pour l’aider à se lever.

Venez...

L’EMPEREUR, qui maintenant marche courbé, appuyé sur sa canne.

Oui... ce soir...

METTERNICH.

Cette scène Ne peut se reproduire!...

Elle m’a fait du mal! --Oh! cet enfant!...

METTERNICH, l’emmenant.

Venez...

(Ils sortent. On entend encore la voix de

L’EMPEREUR, qui répète, plaintive et machinale.)

Cet enfant!...

(Puis plus rien. La nuit est venue tout à fait. Le parc est profondément bleu. Le clair de lune s’est arrêté sur le balcon.)

SCÈNE V

LE DUC, seul.

(Il entr’ouvre tout doucement la porte de sa chambre. Il regarde si l’Empereur et Metternich sont partis. Il cache quelque chose derrière son dos. Il écoute un instant: le palais est silencieux; par la fenêtre ouverte, il ne monte du parc qu’une fanfare affaiblie de retraite autrichienne, qui s’éloigne dans les arbres. Le duc découvre l’objet qu’il tient: c’est un des petits chapeaux de son père. Il descend, le portant religieusement, et, sur le coin de la table que couvre une grande carte d’Europe à demi déroulée, il le pose d’un geste décidé, en disant à mi-voix:)

Le signal!

(Les appels de trompettes achèvent de mourir au loin. Le duc rentre dans sa chambre. Derrière lui, le clair de lune envahit la pièce, installe son mystère, glisse jusqu’à la table que soudain, il éclaire vivement. Alors, sur la blancheur éblouissante de la carte, le petit chapeau devient excessivement noir.)

SCÈNE VI

FLAMBEAU, puis un domestique et SEDLINSKY.

FLAMBEAU, entrant à droite.

Voici l’heure.

(Il descend en regardant autour de lui.)

Signal! y es-tu?... Hum!... Peut-être?...

(Il répète solennellement, imitant les intonations du duc.)

«Flambeau, tu ne peux pas ne pas le reconnaître!»

(Il cherche.)

Est-ce en haut? est-ce en bas?--Est-ce noir? est-ce blanc? --Est-ce grand?... ou petit?...

(En cherchant, il arrive devant la table, aperçoit le chapeau, sursaute.)

Ah! le...

(Et avec un sourire de ravissement, faisant le salut militaire.)

Petit et grand!

(Il remonte vers la fenêtre.)

Mais la Comtesse, au fait, du fond du parc, me guigne, Si le signal est là, je dois lui faire signe...

(Il a déjà tiré son mouchoir de sa poche pour l’agiter, mais il le rentre vivement.)

Oh! non! un drapeau blanc la fait se trouver mal!

UN DOMESTIQUE, traversant la pièce, une petite lampe à la main, et se dirigeant vers l’appartement du duc.

La lampe de travail du duc...

FLAMBEAU, bondissant et la lui prenant des mains.

Mais, animal, Elle file!... Il lui faut un peu de brise fraîche!...

(Il sort sur le balcon.)

On lève en l’air trois fois... On arrange la mèche...

(Il tourne soigneusement la petite clef et rend la lampe au domestique.)

Et ça va!... comprends-tu?

LE DOMESTIQUE, s’éloignant en haussant les épaules.

Ce n’est pas malin?

FLAMBEAU.

Si.

(Le domestique entre chez le duc, Flambeau redescend en se frottant les mains, et, s’arrêtant devant le petit chapeau, lui dit avec une respectueuse familiarité.)

Tout sera prêt demain!

SEDLINSKY, entrant par la porte du fond, à droite.

Le duc?

FLAMBEAU, lui montrant la chambre de gauche.

Là.

SEDLINSKY.

Veille ici. --Poste de confiance.

FLAMBEAU.

Oui, oui.

SEDLINSKY.

Montre-t’en digne.

(Il le regarde.)

C’est toi le Piémontais?

(Flambeau fait signe que oui.)

Tu connais la consigne?

FLAMBEAU.

Être là, chaque nuit.--J’y suis.

SEDLINSKY.

Et que fais-tu?

FLAMBEAU.

Dès que dans le château de Schœnbrunn tout s’est tu,

(Il montre les portes de droite.)

Je donne un double tour de clef à ces deux portes. Je retire les clefs.

SEDLINSKY.

Bon.--Ces clefs, tu les portes Toujours sur toi?

FLAMBEAU.

Toujours.

SEDLINSKY.

Et tu ne dors?...

FLAMBEAU.

Jamais.

SEDLINSKY.

Et tu montes la garde?...

FLAMBEAU, montrant le seuil de la chambre du prince.

A cette place.

(Le domestique est ressorti de chez le duc et s’en est allé par la droite.)

SEDLINSKY.

Mais C’est l’heure. Ferme.

FLAMBEAU, allant fermer à clef la porte du premier plan.

On ferme!

SEDLINSKY.

Ote les clefs.

FLAMBEAU, retirant la clef et la mettant dans sa poche.

On ôte!

SEDLINSKY, sortant par la porte du second plan pour laisser Flambeau s’enfermer.

Nul, hormis l’Empereur, n’a ces clefs!--Pas de faute! Veille!

FLAMBEAU, refermant la porte sur lui, à double tour, avec un sourire.

Comme toujours!

SCÈNE VII

FLAMBEAU, seul.

(Il retire la clef de la seconde porte comme de la première, l’empoche;--puis, vivement et silencieusement, aux deux portes, rabat d’un coup de pouce la petite pièce de cuivre qui couvre l’entrée de la clef en disant tout bas.)

Et baissons pour la nuit Les paupières des trous de serrure,--sans bruit!

(Sûr de ne pas être guetté par là, il prête l’oreille une seconde, et se met à déboutonner son habit de livrée.)

LA VOIX DE SEDLINSKY, à travers la porte.

Bonsoir, le Piémontais!

FLAMBEAU, tressaille et recroise d’un mouvement instinctif sa livrée qui commençait à s’ouvrir. Mais un coup d’œil vers les portes bien closes le rassure, et, haussant les épaules, il répond flegmatiquement, en retirant sa livrée qu’il plie et pose par terre, dans un coin.

Bonsoir, Monsieur le comte!

(Il apparaît, déjà moins gros, dans son gilet de livrée, en panne galonnée, à manches. Et il se met en devoir de déboutonner ce gilet.)

LA VOIX DE SEDLINSKY.

Et maintenant, monte la garde!

FLAMBEAU, superbement, en retirant d’un coup le gilet qui le grossissait encore.

Je la monte!

(Il apparaît, maigre et nerveux, sanglé dans son vieux frac bleu de grenadier: les basques relevées par-derrière sous le gilet, retombent; la silhouette se trouve complétée par la blancheur de la culotte et des bas de livrée.)

LA VOIX DE SEDLINSKY, s’éloignant.

Allons! C’est bien! bonsoir!

FLAMBEAU, avec un petit salut ironique de la main vers la porte fermée.

Bonsoir!...

(Il grandit d’une coudée, défripe en deux tapes son uniforme, étire ses bras chevronnés, remonte les épaulettes aplaties; passe dans ses cheveux coiffés et poudrés le gros peigne de ses doigts écartés pour les relever en héroïque broussaille; marche vers la console de gauche, saisit parmi les souvenirs qui l’encombrent le sabre-briquet qu’il passe, le bonnet à poil qu’il coiffe, le fusil qu’il fait sauter dans sa main; s’arrête une seconde devant la haute psyché pour rabattre ses moustaches à la grenadière, gagne en deux enjambées la porte du prince, tombe au port d’armes...)

Et c’est ainsi Que soudain redressé, délarbiné, minci, Enfermé jusqu’à l’aube, impossible à surprendre, Fronçant sous son bonnet son gros sourcil de cendre, Se tenant dans son vieil uniforme bien droit, --L’arme au bras et la main contre le téton droit, Dans la position fixe et réglementaire,-- Gardant le fils ainsi qu’il a gardé le père, --C’est ainsi que debout, chaque nuit, sur ton seuil, Se donnant à lui-même un mot d’ordre d’orgueil, Fier de faire une chose énorme et goguenarde, Un grenadier français monte, à Schœnbrunn, la garde!

(Il se met à se promener de long en large, dans le clair de lune, comme un factionnaire.)

C’est la dernière fois.

(Avec un coup d’œil sur la chambre du prince.)

Tu ne l’auras pas su.-- C’est pour moi seul. C’est du vrai luxe,--inaperçu!

(Il s’arrête, l’œil jubilant.)

S’offrir un pareil coup pour n’éblouir personne, Mais pour se dire, à soi tout seul: «Elle est bien bonne!»

(Il reprend sa promenade.)

A leur barbe!--à Schœnbrunn!... Je me trouve insensé!... Je suis content!... Je suis ravi!...

(On entend un bruit de clef dans une serrure, à droite.)

Je suis pincé!

SCÈNE VIII

FLAMBEAU, METTERNICH.

FLAMBEAU, bondissant hors du clair de lune et se réfugiant dans l’angle sombre au fond, à gauche.

Qui donc s’est procuré la clef?

(La porte s’ouvre.)

METTERNICH entre. Il a pris en traversant un des salons un lourd candélabre d’argent tout allumé dont il s’éclaire. Il referme la porte en disant d’un ton résolu.

Non, cette scène Ne se reproduira jamais!

FLAMBEAU, le reconnaissant avec stupeur.

Népomucène!

METTERNICH, allant vers la table et bas, d’un air préoccupé.

Oui... ce soir... lui parler... sans témoin importun...

(Il pose le candélabre sur la table, et, en le posant, voit le petit chapeau.)

Tiens! je ne savais pas que le duc en eût un.

(Souriant.)

--Ah! c’est l’archiduchesse encor qui dut lui faire Passer ce souvenir...

(S’adressant au chapeau.)

Te voilà,--Légendaire! Il y avait longtemps que...

(Avec un petit salut protecteur.)

Bonjour!

(Ironiquement, comme si le chapeau s’était permis de réclamer.)

Tu dis?... Hein?...

(Il lui fait signe qu’il est trop tard.)

--Non! Douze ans de splendeur me contemplent en vain Du haut de ta petite et sombre pyramide: Je n’ai plus peur.

(Il touche du doigt et riant avec impertinence.)

Voici le bout de cuir solide Par lequel on pouvait, sans trop te déformer, T’enlever, tout le temps, pour se faire acclamer! --Toi, dont il s’éventait après chaque conquête, Toi, qui ne pouvais pas, de cette main distraite, Tomber sans qu’aussitôt un roi te ramassât, Tu n’es plus aujourd’hui qu’un décrochez-moi-ça, Et si je te jetais, ce soir, par la croisée, Où donc finirais-tu, vieux bicorne?

FLAMBEAU, dans l’ombre, à part.

Au musée.

METTERNICH, tournant le chapeau dans ses mains.

Le voilà, ce fameux petit!... Comme il est laid! On l’appelle petit: d’abord, est-ce qu’il l’est?

(Haussant les épaules et de plus en plus rancunier.)

Non.--Il est grand. Très grand. Énorme. C’est en somme Celui, pour se grandir, que porte un petit homme!... --Car c’est d’un chapelier que la légende part: Le vrai Napoléon, en somme...

(Retournant le chapeau et l’approchant de la lumière pour lire, au fond, le nom du chapelier.)

C’est Poupart!

(Et tout d’un coup, quittant ce ton de persiflage.)

--Ah! ne crois pas pour toi que ma haine s’endorme! Je t’ai haï, d’abord, à cause de ta forme, Chauve-souris des champs de bataille! chapeau Qui semblais fait avec deux ailes de corbeau! A cause des façons implacables et nettes Dont tu te découpais sur nos ciels de défaites, Demi-disque semblant sur le coteau vermeil L’orbe à demi monté de quelque obscur soleil! A cause de ta coiffe où le diable s’embusque, Chapeau d’escamoteur qui, posé noir et brusque, Sur un trône, une armée, un peuple entier debout, Te relevais, ayant escamoté le tout! A cause de ta morgue insupportable; à cause De ta simplicité qui n’était qu’une pose, De ta joie, au milieu des diadèmes d’or, A n’être insolemment qu’un morceau de castor; A cause de la main rageuse et volontaire Qui t’arrachait parfois pour te lancer à terre; De tous mes cauchemars que dix ans tu peuplas; Des saluts que moi-même ai dû te faire, plats; Et, quand pour le flatter je cherchais l’épithète, Des façons dont parfois tu restas sur sa tête!

(Et tous ces souvenirs lui remontant, il continue, dans une explosion de haine clairvoyante.)

Vainqueur, neuf, acclamé, puissant, je t’ai haï, Et je te hais encor vaincu, vieux et trahi! Je te hais pour cette ombre altière et péremptoire Que tu feras toujours sur le mur de l’histoire! Et je te hais pour ta cocarde arrondissant Son gros œil jacobin tout injecté de sang; Pour toutes les rumeurs qui de ta conque sortent, Grand coquillage noir que les vagues rapportent, Et dans lequel l’oreille écoute, en s’approchant, Le bruit de mer que fait un grand peuple en marchant! Pour cet orgueil français que tu rendis sans bornes, Bicorne qui leur sert à nous faire les cornes!

(Il a rejeté le chapeau sur la table, et penché maintenant sur lui:)

Et je te hais pour Béranger et pour Raffet, Pour les chansons qu’on chante, et les dessins qu’on fait, Et pour tous les rayons qu’on t’a cousus, dans l’île! Je te hais! je te hais! et ne serai tranquille Que lorsque ton triangle inélégant de drap, Râpé de sa légende enfin, redeviendra Ce qu’en France il n’aurait jamais dû cesser d’être: Un chapeau de gendarme ou de garde champêtre! Je te...

(Il s’arrête, saisi par le silence, l’heure, le lieu. Et avec un sourire un peu troublé.)

Mais tout d’un coup... C’est drôle... Le présent Imite le passé, parfois, en s’amusant...

(Passant la main sur son front.)

De te voir là comme une chose familière, Cela m’a reporté de vingt ans en arrière; Car c’était là, toujours, qu’il te posait ainsi Lorsqu’il y a vingt ans il habitait ici!

(Il regarde autour de lui avec un frisson.)

C’était dans ce salon qu’on faisait antichambre; C’était là qu’attendant qu’il sortît de sa chambre, Princes, ducs, magyars, entassés dans un coin, Fixaient sur toi des yeux humiliés, de loin, Pareils à des lions respectant avec rage Le chapeau du dompteur oublié dans la cage!

(Il s’éloigne un peu, malgré lui, en fixant ce petit chapeau dont le mystère noir devient dramatique.)

Il te posait ainsi!... C’était comme aujourd’hui... Des armes... des papiers... On croirait que c’est lui Qui vient de te jeter, en passant, sur la carte; Qu’il est encore ici chez lui, ce Bonaparte! Et qu’en me retournant, je vais,--sur le seuil,--là, Revoir le grenadier montant la garde...

(Il s’est retourné d’un mouvement naturel, et pousse un cri en voyant, debout devant la porte du duc, Flambeau qui, d’un pas, est rentré dans le clair de lune.)

Ha!

(Un silence. Flambeau, immobile, monte la garde. Ses moustaches et ses buffleteries sont de neige. Les petits boutons à l’aigle étincellent sur sa poitrine. Metternich recule, se frotte les yeux.)

--Non.--Non.--Non.--C’est un peu de fièvre, qui dessine!... Mon tête-à-tête avec ce chapeau m’hallucine!...

(Il regarde, se rapproche. Flambeau est toujours immobile, dans la pose classique du grenadier au repos, les mains croisées sur le coude de la baïonnette qui jette un éclair bleu.)

La lune construit-elle un spectre de rayons? Qu’est-ce que c’est que ça?... Voyons! voyons! voyons!

(Il marche sur Flambeau, et d’une voix brève.)

Oui... quel est le mauvais plaisant?

FLAMBEAU, croisant la baïonnette.

Qui va là?

METTERNICH, faisant un pas en arrière.

Diable!

FLAMBEAU, froidement.

Passez au large!

METTERNICH, avec un rire un peu forcé, voulant approcher.

Oui... oui... la farce est impayable... Mais...

FLAMBEAU, croisant la baïonnette.

Qui va là?

METTERNICH, reculant.

Très drôle!

FLAMBEAU.

Un pas, vous êtes mort!

METTERNICH.

Mais...

FLAMBEAU.

Plus bas!

METTERNICH.

Permettez!

FLAMBEAU.

Plus bas!--L’Empereur dort.

METTERNICH.

Comment?

FLAMBEAU, mystérieusement.

Chut!

METTERNICH, furieux.

Mais je suis le chancelier d’Autriche! Mais je suis tout! Mais je peux tout!

FLAMBEAU.

Mais je m’en fiche!

METTERNICH, exaspéré.

Mais je veux voir le duc de Reichstadt, et...

FLAMBEAU.

Ah! ouat!

METTERNICH, n’en pouvant croire ses oreilles.

Comment: ah! ouat?

FLAMBEAU.

Reichstadt? Connaissons pas, Reichstadt! D’Auerstaedt! d’Elchingen! c’est des ducs, c’est notoire; Reichstadt, c’est pas un duc: c’est pas une victoire!

METTERNICH.

Mais on est à Schœnbrunn, voyons!

FLAMBEAU.

Si l’on y est?... Grâce au nouveau succès, on y a son billet! Et l’on s’y reprépare, avec des ratatouilles, A ré-administrer au monde des tatouilles!

METTERNICH.

Quoi? Comment? Que dit-il? Un nouveau succès?

FLAMBEAU.

Bœuf!

METTERNICH.

Mais nous sommes le dix juillet mil huit cent...

FLAMBEAU.

Neuf!

METTERNICH.

Je ne deviens pas fou!

FLAMBEAU, tout d’un coup descendant vers lui.

D’où sortez-vous?... C’est louche!

(Sévère.)

--Pourquoi n’êtes-vous pas encor dans votre couche?

METTERNICH, se redressant.

Moi?

FLAMBEAU, le toisant.

Qui donc a laissé passer cet Artaban? Le Mameluck? Il a pris ça sous son turban?

METTERNICH.

Le Mameluck?

FLAMBEAU, scandalisé.

Alors, tout se démantibule?

METTERNICH.

Mais...

FLAMBEAU, n’en revenant pas.

Vous entrez, la nuit, dans le grand vestibule?

METTERNICH.

Mais je...

FLAMBEAU, de plus en plus stupéfait.

Vous franchissez le salon de Rosa Sans voir le voltigeur que l’on y préposa?

METTERNICH.

Le volt...?

FLAMBEAU.

Vous traversez la petite rotonde, Sans qu’un pareil toupet, un yatagan le tonde? Le salon blanc n’est pas de sous-offs habité Qui, sur le poêle en or, font du punch et du thé? Vous ne rencontrez pas quelques vieilles barbiches Dans la pièce aux chevaux, dans la pièce aux potiches? Et dans la galerie, alors, les brigadiers Trouvent tout naturel que vous vous baladiez?

(Au comble de l’indignation.)

On peut donc traverser le cabinet ovale Sans que le Maréchal du Palais vous avale?

METTERNICH, reculant sous cette abondance inquiétante de détails précis.

Le maréchal?...

FLAMBEAU.

Ce dogue, alors, c’est un carlin?

METTERNICH.

Mais j’entre...

FLAMBEAU.

Ce palais, alors, c’est un moulin? --Et quand vous arrivez au bout de l’enfilade, Personne?... Le portier d’appartement... malade? Et le valet de chambre?... absent?... Et le gardien Du portefeuille?... où donc s’est-il mis?... dans le sien?

METTERNICH.

Mais...

FLAMBEAU.

Au lieu d’être là pour vous chercher des noises, L’aide de camp de nuit, que fait-il?... des Viennoises?

METTERNICH.

Mais...

FLAMBEAU.

Et le moricaud de garde? il prie Allah?... Eh bien! mais c’est encore heureux que je sois là! --Quel service!... Oh! oh! oh! s’il y met sa lorgnette, Je crois qu’il y aura d’l’oignon, d’l’oignon, d’l’oignette!

METTERNICH, hors de lui, et voulant passer pour atteindre la poignée dorée d’une sonnette, au mur.

Je vais...

FLAMBEAU, s’interposant, terrible.

Ne bougez pas! Vous le réveilleriez!...

(Avec attendrissement.)

--Il dort sur son petit traversin de lauriers!

METTERNICH, tombant assis dans un fauteuil, près de la table.

Ah! je raconterai ce rêve!... Il est épique!

(Il approche un doigt de la flamme d’une des bougies, et le retirant vivement.)

Mais cette flamme...

FLAMBEAU.

Brûle!

METTERNICH, tâtant la pointe de la baïonnette que Flambeau ne cesse de lui présenter.

Et cette pointe...

FLAMBEAU.

Pique!

METTERNICH, se relevant d’un bond.

Mais je suis réveillé!... Mais je...

FLAMBEAU.

Chut! restez coi!

METTERNICH, avec, une seconde, l’angoisse d’un homme qui se demande s’il a rêvé quinze ans d’histoire.

Mais Sainte-Hélène, alors?... Waterloo?...

FLAMBEAU, tombant sincèrement des nues.

Water... quoi?

(On entend bouger dans la chambre du duc.)

L’Empereur a bougé!

METTERNICH.

Lui!

FLAMBEAU.

Saperlipopette! Vous devenez plus blanc qu’un cheval de trompette!

(Prêtant l’oreille au pas qui s’est rapproché de la porte.)

C’est lui! Sa main tâtonne au battant verrouillé... Il va sortir. Voilà!

(Avec désespoir.)

Vous l’avez réveillé.

METTERNICH.

Non, il ne se peut pas que ce soit lui qui sorte! Il ne va pas ouvrir lentement cette porte!... C’est le duc de Reichstadt, voyons! je n’ai pas peur! Je sais que c’est le duc! j’en suis sûr.

(La porte s’ouvre.)

FLAMBEAU, d’une voix sonore.

L’Empereur!

(Il présente les armes.--Metternich se rejette en arrière.--Mais au lieu de la terrible petite silhouette trapue que ce grenadier de la Garde présentant les armes faisait presque attendre, c’est, sur le seuil, l’apparition chancelante d’un pauvre enfant trop svelte, qui a quitté ses livres pour venir en toussant voir ce qui se passe, et qui s’arrête, blanc comme son habit, en levant sa lampe de travail,--rendu plus féminin par son col dégrafé d’où s’échappe du linge, et par ses cheveux plus blonds sous l’abat-jour.)

SCÈNE IX

LES MÊMES, LE DUC, puis des LAQUAIS.

METTERNICH, se précipitant vers lui avec un rire nerveux.

Ah! ah! c’est vous! c’est vous! c’est vous! C’est Votre Altesse! Ah! que je suis heureux!

LE DUC, ironiquement.

D’où vient cette tendresse?

METTERNICH.

Non! vraiment, je croyais--tant c’était réussi!-- Qu’un autre allait sortir!

FLAMBEAU, comme sortant du rêve auquel il s’est pris lui-même.

Je le croyais aussi!

LE DUC, se retournant vers lui, et apercevant avec épouvante son uniforme.

Dieu! qu’as-tu fait?

FLAMBEAU.

Du luxe!

METTERNICH, qui a gagné la sonnette, sonnant et appelant.

A moi!

LE DUC, à Flambeau.

Fuis!

FLAMBEAU, courant vers le fond.

La fenêtre!

LE DUC, voulant le retenir.

La sentinelle va tirer sur toi!

FLAMBEAU.

Peut-être!

LE DUC.

C’est long, d’ici les bois!

METTERNICH.

Et si, pendant qu’il court, On lui tire dessus...

FLAMBEAU.

Ça me semblera court!

LE DUC, vivement, apercevant la livrée de Flambeau à terre.

Mets ta livrée!

METTERNICH, courant et posant son pied dessus.

Ah! non!

FLAMBEAU, dédaigneusement.

Gardez cette guenille! Est-ce qu’un papillon se remet en chenille?

(Et le fusil en bandoulière, gardant, par défi, tout son attirail, il s’élance sur le balcon.)

Au revoir!

LE DUC, le suivant.

Mais c’est fou!

FLAMBEAU, vite et bas au duc.

Chut! Je gagne le trou De Robinson!--Au bal de demain!

(Il enjambe la balustrade.)

LE DUC.

Mais c’est fou!

FLAMBEAU, disparaissant.

J’y serai!

LE DUC, lui criant à voix basse.

Pas de bruit!

METTERNICH, en le voyant disparaître.

Oh! pourvu qu’il se luxe Quelque chose!...

(On entend la voix de Flambeau entonner tranquillement dans la nuit le Chant du départ: La victoire en chantant...)

LE DUC, terrifié.

Hein?

METTERNICH, stupéfait.

Il chante?

LE DUC, se penchant au balcon avec angoisse.

Oh! que fais-tu?

LA VOIX DE FLAMBEAU, dans le parc.

Du luxe!

(Il continue: ... nous ouvre la carrière...

Une détonation. La chanson s’interrompt. Seconde de silence et d’attente. Puis, la voix reprend gaiement, plus lointaine: La liberté...)

LE DUC, avec un cri de joie.

Manqué!...

(Metternich se précipite derrière lui sur le balcon et suit des yeux, dans le parc, la fuite de Flambeau.)

METTERNICH, avec dépit.

Comme il s’est bien, dans l’ombre, reconnu!

LE DUC, fièrement.

Il connaît le pays: il est déjà venu.

METTERNICH, à plusieurs laquais qui viennent d’entrer par la droite, les congédiant du geste.

Trop tard! Retirez-vous! Plus rien pour mon service!

(Les laquais sortent.)

SCÈNE X

METTERNICH, LE DUC.

LE DUC, à Metternich, d’un ton presque menaçant.

Et demain, pas un mot au préfet de police!

METTERNICH, avec un sourire.

Je ne raconte pas les tours qu’on m’a joués.

(Et tandis que le duc, lui tournant le dos, se dirige vers sa chambre, il continue nonchalamment:)

Que m’importent d’ailleurs vos grognards dévoués? Vous n’êtes pas Napoléon.

LE DUC, qui déjà rentrait chez lui, s’arrêtant, hautain.

Qui le décrète?

METTERNICH, montrant le petit chapeau sur la table.

Vous avez le petit chapeau, mais pas la tête.

LE DUC, avec un cri de douleur.

Ah! vous avez encor trouvé le mot qu’il faut Pour dégonfler l’enthousiasme!... Mais ce mot Ne sera pas cette fois-ci le coup d’épingle Qui crève, ce sera le coup de fouet qui cingle! Je me cabre, et m’emporte aux orgueils les plus fous! Pas la tête, m’avez-vous dit?...

(Il marche sur Metternich, et les bras croisés.)

Qu’en savez-vous?

METTERNICH, contemple un instant ce prince dressé la devant lui, dans sa rage juvénile plein de confiance et de force,--puis, d’une voix coupante.

Ce que j’en sais?...

(Il prend sur la table le candélabre allumé, va vers la grande psyché, et haussant la lumière.)

Regardez-vous dans cette glace! Regardez la longueur morne de votre face! Regardez ce fardeau si lourd d’être si blond, Ces accablants cheveux! mais regardez-vous donc!

LE DUC, ne voulant pas aller à la glace, et s’y regardant, malgré lui, de loin.

Non!

METTERNICH.

Mais tout un brouillard fatal vous accompagne!

LE DUC.

Non!

METTERNICH.

Mais à votre insu, c’est toute une Allemagne Et c’est toute une Espagne en votre âme dormant, Qui vous font si hautain, si triste, et si charmant!

LE DUC, détournant la tête, et attiré pourtant vers le miroir.

Non! non!

METTERNICH.

Rappelez-vous vos doutes de vous-même! Vous, régner? Allons donc!... Vous seriez, doux et blême, Un de ces rois qui vont s’interrogeant tout bas, Et qu’il faut enfermer pour qu’ils n’abdiquent pas!

LE DUC, saisissant, pour essayer de l’écarter, le candélabre que Metternich lève devant la glace.

Non! non!

METTERNICH.

Vous n’avez pas la tête d’énergie, Mais le front de langueur, le front de nostalgie!

LE DUC, se regardant, et passant sa main sur son front.

Le front?...

METTERNICH.

Et Votre Altesse, avec égarement, Sur ce front d’archiduc passe une main d’infant!

LE DUC, regardant sa main, avec effroi, dans la glace.

Ma main?...

METTERNICH.

Regardez-les, ces doigts tombants et vagues, Qu’on a, dans des portraits, déjà vus, sous des bagues!

LE DUC, cachant sa main.

Non!

METTERNICH.

Regardez vos yeux par lesquels vos aïeux Vous regardent...

LE DUC, face à face avec son image, les yeux élargis.

Mes yeux?...

METTERNICH.

Regardez-les, ces yeux Dans lesquels d’autres yeux, déjà vus dans des cadres, Rêvent à des bûchers ou pleurent des escadres! Et vous, si scrupuleux, si consciencieux, Osez aller régner en France, avec ces yeux!

LE DUC, balbutiant pour se rassurer.

Mais, mon père...

METTERNICH, d’une voix implacable.

Vous n’avez rien de votre père!

(Et ramenant de force vers la glace le candélabre que la main crispée du duc ne lâche plus.)

Mais cherchez! cherchez donc! approchez la lumière! --Il a voulu, jaloux de notre sang ancien, Venir nous le voler, pour en vieillir le sien; Mais ce qu’il a volé, c’est la mélancolie, C’est la faiblesse, c’est...

LE DUC.

Non, je vous en supplie!

METTERNICH.

Regardez-vous pâlir dans le miroir!

LE DUC.

Assez!

METTERNICH.

Sur votre lèvre, là, vous la reconnaissez, Cette moue orgueilleuse et rouge de poupée? C’est celle qu’eut, en France, une tête coupée: Car ce qu’il a volé, c’est aussi le malheur! --Mais haussez donc le candélabre!

LE DUC, défaillant.

Non! J’ai peur!

METTERNICH, presque à son oreille.

Peux-tu te regarder, la nuit, dans cette glace, Sans voir, derrière toi, monter toute ta race? --Vois c’est Jeanne la Folle, au fond, cette vapeur! Et ce qui, sous la vitre, arrive avec lenteur, C’est la pâleur du roi dans son cercueil de verre!...

LE DUC, se débattant.

Non! non! c’est la pâleur ardente de mon père!

METTERNICH.

Rodolphe et ses lions, dans un affreux recul!

LE DUC.

Des armes! des chevaux! c’est le Premier Consul!

METTERNICH, désignant toujours dans le miroir, quelque sombre aïeul.

Le vois-tu fabriquer de l’or dans une crypte?

LE DUC.

Je le vois fabriquer de la gloire, en Égypte!

METTERNICH.

Ha! ha! et Charles Quint! le spectre aux cheveux courts, Qui meurt d’avoir voulu s’enterrer!

LE DUC, perdant la tête.

Au secours, Père!...

METTERNICH.

L’Escurial! les fantasmagories! Les murs noirs!

LE DUC.

Au secours, les blanches boiseries! Compiègne! Malmaison!

METTERNICH.

Tu les vois? tu les vois?

LE DUC, désespérément.

Roule, tambour d’Arcole, et couvre cette voix!

METTERNICH.

La glace se remplit!

LE DUC, courbé, se défendant du geste comme si quelque vol terrible s’abattait sur lui.

Au secours, les Victoires! A moi, les aigles d’or contre les aigles noires!

METTERNICH.

Mortes, les aigles!

LE DUC.

Non!

METTERNICH.

Et crevés, les tambours!

LE DUC.

Non!

METTERNICH.

Et la glace glauque est pleine de Habsbourgs, Qui te ressemblent tous!

LE DUC, hors de lui, cherchant à arracher le candélabre que Metternich maintient.

Je casserai la glace!

METTERNICH.

D’autres! d’autres encore arrivent!

LE DUC, brandissant le lourd candélabre que Metternich vient enfin de lui abandonner, et en frappant, d’un geste insensé, le miroir.

Je la casse!

(Il frappe avec rage; la psyché s’effondre, les bougies s’éteignent; la nuit se fait, dans un grand bruit d’éclats de verre. Le duc se jette en arrière, délivré, avec une clameur de triomphe.)

Il n’en reste pas un!

METTERNICH, déjà sur le seuil, se retourne, et avant de sortir.

Il en reste un toujours!

LE DUC chancelle à ces mots, et fou de terreur, il crie dans la nuit.

Non! non! ce n’est pas moi! pas moi!

(Mais sa voix s’étrangle, il bat l’air de ses bras, tourne dans l’ombre, et tombe, lamentable blancheur, devant le miroir brisé, en appelant.)

Père! au secours!...

Rideau.

ACTE IV

LES AILES MEURTRIES

Le rideau s’ouvre, au murmure des violons et des flûtes, sur une fête dans les Ruines Romaines du parc de Schœnbrunn.

Ces ruines sont, naturellement, aussi fausses que possible; mais construites par un agréable archéologue, adossées le plus heureusement du monde à une colline boisée, vêtue de mousses abondantes, caressées d’admirables feuillages, elles sont belles dans la nuit, qui les agrandit et les poétise.

Au fond, au milieu de pittoresques décombres, une large et très haute porte romaine s’arrondit, et laisse voir, en perspective, sous son arc ébréché, une avenue de gazon qui s’élève, comme un chemin de velours, jusqu’à un lointain carrefour bleuâtre, où semble l’arrêter un geste blanc de statue.

Devant cette porte s’allonge un petit vivier d’eau dormante, et des divinités de pierre se cachent dans des roseaux.

Et ce sont des colonnades à demi écroulées à travers lesquelles on voit passer des masques; des escaliers que montent et descendent tous les personnages de la Comédie Italienne. Car la fête est costumée, la mode étant aux Redoutes, aux dominos, aux capes vénitiennes, aux étranges chapeaux chargés de plumes, aux grandes collerettes, aux loups noirs barbus de dentelle, sous lesquels on aime à s’intriguer.

Deux gros orangers taillés en boules; contre une de leurs caisses, un banc rustique.

Un peu partout, des fragments de bas-reliefs, des fûts de colonne enthyrsés de lierre, des têtes gisantes, de marbres décapités.

Les lampions sont rares et d’un vert discret de ver luisant; on n’a pas abîmé le clair de lune.

La partie du parc réservée à la fête a été close par du treillage, et on aperçoit, à droite, la sortie, où des valets de pied remettent aux gens qui partent leurs manteaux.

A gauche, au tout premier plan, une porte de branches enguirlandées est celle d’un petit théâtre. C’est de ce côté, vers le fond, que s’étend la fête; c’est par là qu’on danse, il arrive de la coulisse une lumière plus vive et des bouffées de musique.

L’orchestre invisible joue des valses de Schubert, de Lanner, de Strauss,--et les joue à la Viennoise, avec la plus énervante grâce.

SCÈNE PREMIÈRE

DES MASQUES,--puis METTERNICH et L’ATTACHÉ FRANÇAIS, GENTZ, SEDLINSKY, FANNY ELSSLER.

UN MANTEAU VÉNITIEN, à un autre, lui montrant les masques qui passent.

Quel est ce fou?

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