L’ATTACHÉ.
Enfin, c’est un souper par petits orangers! C’est admirable!
METTERNICH, modestement.
Eh! oui!--Quant aux affaires graves...
(A un laquais.)
Allez dire que c’est assez de danses slaves!
(Le laquais sort en courant par la gauche. Revenant à l’attaché.)
Je ne les remets pas à demain, moi. Je pars Avant souper. Je dois répondre aux Hospodars. On m’attend.
(A un autre laquais, lui désignant l’intérieur du théâtre.)
Les festons par là sont un peu pingres!
(Revenant à l’attaché.)
Organiser un bal, c’est mon violon d’Ingres: Puis, quand le bal est bien bondissant et riant, Je vais te retrouver, Question d’Orient! J’aime régler des sorts de peuples et des danses, Arbitre de l’Europe...
L’ATTACHÉ, s’inclinant.
Et de ses élégances!
GENTZ, qui est entré depuis un moment avec une femme en domino, masquée, s’avançant vers eux, un peu gai.
C’est très juste!... Arbiter elegantiarum!
METTERNICH, se retournant.
Tiens! vous parlez latin? Qu’avez-vous bu?
GENTZ, titubant très légèrement.
Du rhum.
METTERNICH.
On a dû, chez Fanny, rester longtemps à table! Oh! cette liaison!... Vous n’êtes plus sortable!
GENTZ, avec indignation.
Moi, Fanny?... C’est fini!
METTERNICH, incrédule.
Ah?
(Apercevant le préfet de police qui le cherche.)
Sedlinsky!
GENTZ, la main sur son cœur.
Fini!
SEDLINSKY, à Metternich.
Un mot!
(Il lui parle bas.)
GENTZ, continuant de parler à Metternich, qui s’est éloigné.
Fini!
(Le domino qui était avec lui vient le prendre sous le bras. Il se retourne et changeant de ton.)
J’eus tort de t’amener, Fanny! Si l’on savait que grâce à moi... Quelle imprudence! Une danseuse...
FANNY.
Ici, c’est pour moi que je danse!
(Elle pirouette. L’attaché français la regarde avec admiration.)
GENTZ, vivement.
On te reconnaîtra!... tâche de danser mal!
METTERNICH, à Sedlinsky.
Un complot, dites-vous?
SEDLINSKY.
Pour le duc, dans ce bal.
METTERNICH, souriant.
Je n’ai plus peur...
GENTZ, suivant Fanny qui s’éloigne en dansant.
Encor faudrait-il que j’apprisse Pourquoi tu voulus tant venir ici?
FANNY.
Caprice!
(Elle sort en valsant. Gentz la suit. L’attaché français aussi.)
METTERNICH, à Sedlinsky.
Je n’ai plus peur du duc. J’ai tué son orgueil. On ne le verra pas au bal. Il est en deuil.
SEDLINSKY.
Mais on conspire!
METTERNICH, gaiement.
Ah! bah!
SEDLINSKY.
Des femmes.
METTERNICH, haussant les épaules.
Quelques pecques!
SEDLINSKY.
De grandes dames!...
METTERNICH, ironique.
Oh!...
SEDLINSKY.
... Polonaises et Grecques: La princesse Grazalcowich!
METTERNICH.
Grazalcowich?... C’est terrible!
(A un laquais qui passe.)
Donnez-moi donc une sandwich!
SEDLINSKY.
Vous riez?... Chut!...
(Il lui désigne un groupe de dominos mauves qui entrent mystérieusement.)
Fuyant l’éclat de la torchère, Les voici, cherchant l’ombre, et chuchotant...
(Il entraîne Metternich derrière un des orangers.)
SCÈNE II
LES DOMINOS MAUVES,--METTERNICH et SEDLINSKY, cachés.
PREMIER DOMINO, à un autre.
Ma chère, Que c’est doux de courir pour lui quelque danger!
DEUXIÈME DOMINO, avec délice.
Conspirons!
TROISIÈME DOMINO.
Ses cheveux sont d’un or si léger!
(Ces conspiratrices ont toutes un petit accent grec ou polonais.)
LA PREMIÈRE.
Oui, ma chère, on dirait que son front s’environne D’un halo... dans lequel commence une couronne!
UNE AUTRE.
Oh! et son double charme inattendu, troublant, De Bonaparte blond, ma chère, et d’Hamlet blanc!
PLUSIEURS, avec volupté.
Conspirons!
LA PREMIÈRE, gravement.
Mais, d’abord, à Vienne, je conseille De faire faire, en or, chez Stieger, une abeille!
LA DEUXIÈME, impétueusement.
A Vienne?... Ce serait tout à fait idiot! Faisons faire à Paris cela, chez Odiot!
UNE AUTRE, solennellement.
Et je propose, moi, sur toutes nos toilettes, D’avoir toujours un gros bouquet de violettes!
TOUTES, avec enthousiasme.
Oh! c’est cela, Princesse!
UNE QUI N’A ENCORE RIEN DIT, inspirée.
Et risquons un retour Vers les modes Empire!
LA PREMIÈRE, vivement.
Oh! le soir! pas le jour!
UNE AUTRE.
Ah! ma chère, ces tailles courtes sont infâmes!
TOUTES A LA FOIS.
Les ruchés!... les bouillons!... Mais, ma chère!...
METTERNICH, qui surgit en riant.
Ah! Mesdames!
TOUTES, avec un cri d’effroi.
Ah! Dieu!
METTERNICH, riant aux éclats.
Continuez ce complot étonnant! Conspirez!... conspirez!... ah! ah!...
(Il sort en riant toujours, suivi de Sedlinsky. Son rire se perd. Aussitôt les conspiratrices, dispersées comme pour une fuite, se rapprochent sur la pointe du pied, se mettent en bouquet autour de celle qu’on a appelée Princesse.)
LA PRINCESSE.
Et maintenant Que grâce à ce petit papotage frivole Le soupçon éveillé par Sedlinsky s’envole, Prouvons-leur qu’auprès des Machiavels féminins Les Metternich les plus Metternich sont des nains!
TOUTES.
Oui...
LA PRINCESSE.
Chacune sait bien, ce soir, quel est son rôle?
TOUTES.
Oui...
LA PRINCESSE.
Disséminons-nous dans le bal!
(Les dominos mauves s’éparpillent.)
SCÈNE III
TOUTES SORTES DE MASQUES, GENTZ, L’ATTACHÉ FRANÇAIS, FANNY ELSSLER, etc. puis TIBURCE et THÉRÈSE DE LORGET.
UN GROUPE DE MASQUES, poursuivant, à travers les colonnades, un masque à grand nez qui se sauve.
Qu’il est drôle! Ce doit être Sandor!--Non! non! c’est Furstemberg!
UN CROCODILE, les arrêtant pour leur montrer quelque chose au-dehors.
Et cet ours, qui, là-bas, valse sur du Schubert!
(Toute la bande se précipite vers le côté où l’Ours est signalé.)
GENTZ, qui s’est assis sur le banc, entouré de plusieurs jolies femmes, et en regardant passer d’autres.
En quoi, la triste Elvire?
UNE COLOMBINE.
En étoile.
GENTZ, pour lui faire plaisir.
En veilleuse.
LA COLOMBINE.
Et Thécla, l’hypocrite?
GENTZ, riant.
En Fanchon la Mielleuse.
L’ATTACHÉ FRANÇAIS, traversant la scène à la poursuite de Fanny Elssler.
Pas moyen de savoir quel est ce domino! Est-ce une Anglaise?
FANNY, fuyant.
Ya.
L’ATTACHÉ, sursautant.
Une Allemande?
FANNY.
No!
(Elle disparaît. L’attaché aussi.)
LA COLOMBINE, assise près de Gentz.
Le vicomte est en Doge?
UNE CLÉOPÂTRE.
Oui... grande dalmatique!...
GENTZ.
Mais alors la baronne est en Adriatique?
(Tiburce est entré avec Thérèse. Il est en Capitan Spezzafer. Thérèse porte une souple tunique d’un bleu glacé d’argent, sur laquelle retombent des lys d’eau et de longues herbes luisantes: elle est en source.)
TIBURCE.
Ma sœur, vous n’allez plus à Parme?
THÉRÈSE.
Oh! Si! Mais pour Voir ce bal, la duchesse a retardé d’un jour.
(Montrant une femme masquée qui passe dans le fond, accompagnée d’un homme en domino.)
C’est elle, avec Bombelles... oui... cette cape verte!...
TIBURCE, d’un ton agressif.
Tant mieux que vous partiez! Noblesse oblige!... et certes Je n’aurais plus longtemps souffert vos aparté Avec votre petit Monsieur Buonaparte!
THÉRÈSE, hautaine.
Plaît-il?
TIBURCE.
Nous nous vantons de ce que nos aïeules N’aient pas, avec les rois, toujours été bégueules, Car l’on peut ramasser un mouchoir sans déchoir Lorsqu’un lys est brodé dans le coin du mouchoir! Mais l’honneur ne saurait admettre une batiste Portant la fleur ou le frelon bonapartiste.
(Menaçant.)
Malheur au fils de l’Ogre...
THÉRÈSE.
Hein?
TIBURCE, galamment ironique.
S’il croquait nos sœurs!
THÉRÈSE.
Mon frère, vous avez des mots...
TIBURCE, avec un petit salut sec.
Avertisseurs.
(Il s’éloigne. Thérèse le suit des yeux, puis, haussant les épaules, se joint à un groupe qui passe.)
UN OURS, entrant avec une Chinoise à son bras.
A quoi donc voyez-vous que je suis diplomate?
LA CHINOISE.
Mais à votre façon d’arrondir votre patte!
L’OURS, tendrement.
Lorsque vous m’aimerez...
LA CHINOISE, lui donnant un coup d’éventail sur la patte.
Vous vendez votre peau!
(A ce moment passe une énorme personne déguisée en petite bergère Louis