L’ATTACHÉ.
Si pourtant, avant vous, j’étais dans le... Royaume?
LE DUC.
Saluez de ma part la colonne Vendôme.
(Il sort. Le rideau tombe.)
ACTE V
LES AILES BRISÉES.
Une plaine. Quelques buissons bas; un tertre dont l’herbe frissonne d’un vent éternel; une petite cabane construite de débris d’affûts et de caissons et qu’entourent de maigres géraniums; la route qui passe; le poteau de la route, rayé des couleurs autrichiennes; et c’est tout. Des champs et du ciel, des épis et des étoiles. Une plaine. Une plaine immense. La plaine de Wagram.
SCÈNE PREMIÈRE
LE DUC, FLAMBEAU, PROKESCH.
(Tous les trois, immobiles dans leurs manteaux, attendent. Silence,--pendant lequel on entend le vent souffler.)
LE DUC, ouvrant son manteau pour que le vent s’y engouffre, et le refermant brusquement.
Tiens! je prends de ton vent, Wagram, dans mon manteau!
(A Flambeau qui regarde, sur la route, vers la gauche.)
Les chevaux?
FLAMBEAU.
Pas encor. Nous arrivons trop tôt.
LE DUC.
Au premier rendez-vous que me donne la France, Je dois, comme un amant, arriver en avance!...
(Il se met à se promener de long en large et arrive devant le poteau. Il s’arrête.)
Leur poteau!... jaune et noir!... Ah! je vais donc pouvoir Marcher sans rencontrer un poteau jaune et noir! Sur de doux poteaux blancs des noms charmants vont luire. Oh! lire: Chemin de Saint-Cloud! au lieu de lire:
(Il monte sur une pierre pour lire l’écriteau.)
Route de Grosshofen!
(Tout d’un coup se souvenant.)
Tiens! mais... mon régiment Se rend à Grosshofen, à l’aurore!
FLAMBEAU.
Comment?
LE DUC.
J’ai donné l’ordre hier, quand j’ignorais encore...
FLAMBEAU.
Nous serons loin lorsqu’ils passeront,--à l’aurore.
(Un homme sort de la petite cabane, un vieux paysan, à barbe blanche, et manchot.)
LE DUC.
Cet homme?
FLAMBEAU.
Il est à nous. Sa cabane nous sert De rendez-vous.--Ancien soldat. Dans ce désert Explique la bataille aux étrangers.
LE PAYSAN, apercevant un groupe, étend machinalement sa main vers l’horizon, et commence, d’une voix de guide.
A gauche...
FLAMBEAU, s’avançant.
Non; moi, je la connais!
(Le paysan, le reconnaissant, sourit et salue. Flambeau allume son petit brûle-gueule français à la longue pipe allemande du vieux.)
PROKESCH, à Flambeau.
Qu’est-ce qui le débauche Du service autrichien?
LE PAYSAN, qui a entendu.
Monsieur, j’étais mourant. Je me traînais par là. Napoléon le Grand Vint à passer...
FLAMBEAU.
Toujours il parcourait la plaine Le lendemain.
LE PAYSAN.
Le grand Empereur prit la peine D’arrêter son cheval, et devant lui,--devant...-- Il me fit amputer par son docteur.
FLAMBEAU.
Yvan.
LE PAYSAN.
Donc, si son fils s’ennuie à Vienne,--qu’il émigre! Moi, je l’aide!...
(A Flambeau, fièrement, en tapant sur sa manche vide.)
Le bras--coupé--devant lui!
FLAMBEAU.
Bigre! On n’a pas tous les jours la satisfaction D’avoir le bras coupé devant Napoléon!
LE PAYSAN, avec un geste résigné.
La guerre!...
(Les deux vétérans se sont assis sur le petit banc qui tient à la cabane, et côte à côte, ils fument, laissant de temps en temps échapper rêveusement un mot.)
On se battait!...
FLAMBEAU.
On mourait.
LE PAYSAN.
Nous mourûmes.
FLAMBEAU.
On allait!...
LE PAYSAN.
Nous aussi.
FLAMBEAU.
On tirait, dans des brumes!...
LE PAYSAN.
Nous aussi.
FLAMBEAU.
Puis après, quelque officier noirci Venait nous dire: On est vainqueur!
LE PAYSAN.
A nous aussi.
FLAMBEAU, se levant, indigné.
Hein?
(Il hausse les épaules et souriant.)
Au fait!...
(Et serrant la main au vieux.)
Si quelqu’un nous entendait!
LE DUC, immobile, au fond.
J’écoute.
LE PAYSAN, philosophiquement, regardant ses fleurs.
Bah! mes géraniums poussent bien!
FLAMBEAU, hochant la tête.
Je m’en doute!
(Il montre le coin où fleurissent les géraniums.)
Tiens! à cet endroit même: onze petits tambours!
LE DUC, se rapprochant.
Onze petits tambours?...
FLAMBEAU.
Je les revois toujours! --C’étaient, sous leurs shakos, onze boucles pareilles Entre l’écartement naïf de leurs oreilles; Onze, qui sans savoir ni le but ni le plan, Marchaient, heureux de vivre, en faisant ran plan plan! On les blaguait un peu, car, ayant su lui plaire, Ils étaient les chouchous de notre cantinière; Mais lorsqu’ils tricotaient la charge, ces tapins, Lorsqu’ils tapaient, pareils à des petits lapins, Sur leurs onze tambours de leurs vingt-deux baguettes, Ce tonnerre faisait frémir nos baïonnettes, Dont les zigzags d’acier semblaient dire, dans l’air: «Nous n’avons pas pour rien la forme d’un éclair!» --C’est là que le crachat d’un gros tousseur de bronze Prit ces onze tambours en file, et...
(Avec un geste qui fauche.)
Tous les onze!
(Il se tait une seconde, pieusement, et reprend plus bas.)
Il fallait voir la cantinière!...--ah! sacrebleu!-- Elle avait relevé son grand tablier bleu, Comme ces vieilles font qui glanent dans la plaine, Et, folle, elle glanait des baguettes d’ébène.
(Secouant son émotion.)
... Mais de parler de ça, ça vous enroue!...
(Toussant pour s’éclaircir la voix.)
Hum! Hum!
(Il cueille un géranium, et avec une brusque gaieté.)
Recette pour changer un vil géranium En Légion d’honneur: on ôte trois pétales!
(Il arrache trois pétales; les deux qui restent forment un minuscule papillon rouge, et il le place à la boutonnière de son pardessus en lui disant.)
Hein? Sur mon beau revers de velours, tu t’étales?...
(Au duc, lui désignant du menton cette décoration improvisée.)
C’est bien celle que tu me donnas, Monseigneur?
LE DUC, mélancoliquement.
Je l’ai donnée en rêve!...
FLAMBEAU.
Et je la porte en fleur.
(Depuis un instant, au fond, des hommes à grands manteaux arrivent, se serrent la main, se groupent.)
SCÈNE II
LES MÊMES, MARMONT, LES CONSPIRATEURS.
UNE OMBRE, se détachant du groupe et descendant vers le duc et Flambeau.
Sainte-Hélène.
FLAMBEAU, répondant.
Schœnbrunn.
LE DUC, reconnaissant celui qui s’est avancé.
Marmont!
MARMONT, s’inclinant.
Duc, bonne chance!
LE DUC, désignant ceux qui restent au fond.
Ces ombres?
MARMONT.
Vos amis.
LE DUC.
Ils restent à distance?
MARMONT.
C’est que de déranger Votre Altesse ils ont peur, Et, Sire, que déjà vous êtes l’Empereur.
LE DUC, frissonne, et après un silence.
Empereur?... Moi?... Demain?... Je te pardonne, traître! J’ai vingt ans et je vais régner! ... Ah! mon Dieu! que c’est beau d’avoir vingt ans et d’être Fils de Napoléon premier!
Ce n’est pas vrai que je suis faible et que je tousse! Je suis jeune, je n’ai plus peur! Empereur?... Moi?... Demain?...--Comme la nuit est douce!...
LA VOIX D’UN CONSPIRATEUR, arrivant.
Schœnbrunn.
UNE AUTRE VOIX, répondant.
Sainte-Hélène.
LE DUC.
Empereur!...
Ah! je la sens ce soir assez vaste, mon âme, Pour qu’un peuple y vienne prier! Il me semble que j’ai pour âme Notre-Dame!...
UNE VOIX.
Sainte-Hélène.
UNE AUTRE.
Schœnbrunn.
LE DUC.
Régner!...
Régner!--C’est dans ton vent dont le parfum de gloire Commence à me rapatrier, Qu’au moment de partir je devais venir boire, Wagram, le coup de l’étrier!
Régner!--Qu’on va pouvoir servir de grandes causes, Et se dévouer à présent! Reconstruire, apaiser, faire de belles choses!... Ah! Prokesch, que c’est amusant!
Prokesch, tous ces vieux rois dont les âmes sont sourdes, Oh! comme ils doivent s’ennuyer! J’ai les larmes aux yeux. Je me sens les mains lourdes Des grâces que je vais signer!
Peuple qui de ton sang écrivis la Légende, Voici le fils de l’Empereur! Oh! toute cette gloire il faut qu’il te la rende, Et qu’il te la rende en bonheur!
Peuple, on m’a trop menti pour que je sache feindre! J’ai trop souffert pour t’oublier! Liberté, Liberté, tu n’auras rien à craindre D’un prince qui fut prisonnier!
La guerre, désormais, ce n’est plus la conquête, Mais c’est le droit que l’on défend!... (Ah! Je vois une mère, au-dessus de sa tête, Élever vers moi son enfant!)
D’autres noms, désormais, je veux qu’on s’émerveille Que Wagram et que Rovigo; Mon père aurait voulu faire prince Corneille: Je ferai duc Victor Hugo!
Je ferai... je ferai... je veux faire... je rêve...
(Il va et vient, s’enivrant, s’enfiévrant; on s’écarte avec respect.)
Ah! je vais régner! J’ai vingt ans! Une aile de jeunesse et d’amour me soulève! Ma Capitale, tu m’attends!
Soleil sur les drapeaux! multitudes grisées! O retour, retour triomphal! Parfum des marronniers de ces Champs-Élysées Que je vais descendre à cheval!
Il m’acclamera donc, ce grand Paris farouche! Tous les fusils seront fleuris! --On doit croire embrasser la France sur la bouche, Lorsqu’on est aimé de Paris!
Paris! j’entends déjà tes cloches!
UNE VOIX.
Sainte-Hélène.
UNE AUTRE.
Schœnbrunn.
LE DUC.
Paris! Paris! je vois... Je vois déjà, dans l’eau troublante de la Seine, Le Louvre renverser ses toits!
Et vous qui présentiez à mon père les armes. Dans la neige et dans le simoun, Vieux soldats, sur mes mains je sens déjà vos larmes!... Paris!
UNE VOIX dans l’ombre.
Sainte-Hélène.
UNE AUTRE.
Schœnbrunn.
FLAMBEAU, au duc qui, épuisé, chancelle.
Qu’avez-vous?
LE DUC, se raidissant.
Moi?... Rien! rien!
PROKESCH, lui prenant la main.
Vous brûlez!
LE DUC, bas.
Jusqu’aux moelles!...
(Haut.)
--Mais ça s’en va quand je galope! Et les étoiles Scintillent comme des molettes d’éperons! Et voici des chevaux! et nous galoperons!
(On vient d’amener des chevaux. Flambeau prend par la bride celui qui est destiné au duc et le lui amène.)
PROKESCH, à Marmont, lui montrant les conspirateurs.
Pourquoi ces gens sont-ils venus?
MARMONT.
Mais pour qu’on sache Qu’ils ont trempé dans le complot!...
LE DUC.
Une cravache!
UN CONSPIRATEUR, lui en tendant une et se présentant, dans un salut.
Le vicomte d’Otrante!
LE DUC, avec un léger recul.
Hein? le fils de Fouché?
FLAMBEAU.
Ce n’est pas le moment d’en être effarouché!
(Il arrange le cheval.)
L’étrier long?
LE DUC.
Non, court.
UN AUTRE CONSPIRATEUR, saluant.
Cet homme qui s’incline, C’est Goubeaux, le meilleur agent de la cousine De Votre Majesté...
(Il salue encore.)
Goubeaux.
LE DUC.
Bien.
GOUBEAUX, resaluant.
L’agent chef.
UN AUTRE CONSPIRATEUR, qui s’est vite avancé.
Pionnet!... Je représente ici le roi Joseph; C’est moi qui de sa part apportai les subsides...
LE DUC, à Flambeau qui dispose les brides.
Le filet seulement!
UN AUTRE CONSPIRATEUR, s’avançant et saluant.
J’ai disposé les guides, Les relais. Vous pourrez, au village prochain, Vous déguiser.
(Il salue en se nommant.)
Morchain.
FLAMBEAU.
Oui, oui, Machin!
LE CONSPIRATEUR, criant.
Morchain!
UN AUTRE.
On m’a chargé des passeports: besogne ingrate!... Voilà!
(Il remet les passeports à Flambeau et ajoute avec satisfaction.)
C’est merveilleux, aujourd’hui, comme on gratte!
(Il salue.)
Guibert!
TOUS, parlant à la fois autour du cheval.
Goubeaux!... Pionnet!... Morchain!...
FLAMBEAU, les repoussant.
Nous comprenons!
UN D’EUX, saisissant l’étrier pour le tenir au duc.
Feu votre père avait la mémoire des noms!
UN AUTRE, se précipitant, et se nommant.
Borokowski! C’est moi--que Monseigneur s’informe!-- Qui fis faire pour la comtesse l’uniforme!
LE DUC, nerveux.
C’est bon! c’est bon! de tous je me souviendrai bien! Et mieux encor de celui-là--qui ne dit rien!
(Il désigne, de la cravache, un homme qui est resté dédaigneusement à l’écart enveloppé dans son manteau.)
Ton nom?
(L’homme se découvre, s’avance, et le duc reconnaît l’attaché français.)
Quoi! vous ici?
L’ATTACHÉ, vivement.
Pas en partisan, Prince; En ami seulement!... Certes pour que je vinsse Il fallut...
FLAMBEAU.
A cheval! Le ciel blanchit vers l’Est!
LE DUC.
J’empoigne la crinière!--Alea jacta est!
(Il met le pied à l’étrier.)