L’UN D’EUX.
Je crois...
UN AUTRE, hochant la tête avec gravité.
... Dans l’intérêt du parti...
UN TROISIÈME.
Filons vite!
(Leur nombre diminue immédiatement. Le reste sort avec une lenteur plus décente. D’Otrante a pris le bras de Marmont. Ils causent avec de grands gestes nobles. On entend:
... Se réserver... Plus tard... Le moment opportun...
Et il n’y a plus personne.)
FLAMBEAU, à Sedlinsky.
Et maintenant, rouvrez les yeux!... Il en reste un!
LE DUC.
Oh! fuis! pour moi!...
FLAMBEAU.
Pour vous?...
(Après une seconde d’hésitation, il va suivre les autres.)
Mais SEDLINSKY, à qui un des policiers vient de parler bas, crie:
Halte!
(On barre le chemin à Flambeau. Dix pistolets se braquent sur lui. Sedlinsky au policier qui lui a parlé:)
C’est lui!
LE POLICIER.
Peut-être.
(Il tire de sa poche un papier qu’il passe à Sedlinsky en disant.)
Réclamé par Paris...
SEDLINSKY, parcourant des yeux le signalement, à la lueur d’une lanterne sourde que tient le policier.
Comment le reconnaître?
(Il lit.)
Nez moyen... front moyen... œil moyen...
FLAMBEAU, goguenard.
Pas moyen!
SEDLINSKY, feignant de lire à la suite.
Deux balles... dans le dos.
FLAMBEAU, bondissant.
Ça, c’est faux!
SEDLINSKY, souriant.
Je sais bien.
FLAMBEAU, voyant qu’il s’est trahi.
Je suis perdu.--C’est bon.--Du luxe! Une débauche! Fleurissons l’arme avant de la passer à gauche.
LE DUC, à Sedlinsky.
Le livrer à la France!
SEDLINSKY.
Oui.
LE DUC.
Comme un criminel? Vous n’avez pas le droit!
SEDLINSKY.
Mais nous le prendrons.
LE DUC.
Ciel!
FLAMBEAU.
Il était immoral que tu t’accoutumasses A ne jamais purger, Flambeau, tes contumaces!
SEDLINSKY, qui vient de consulter de nouveau le signalement.
Il n’est pas décoré, d’ailleurs.--Port illégal!
(A un policier, lui désignant la boutonnière de Flambeau.)
Otez-lui donc ce rouge!
FLAMBEAU.
Otez. Ça m’est égal.
(D’un géranium prestement cueilli, il refleurit le revers de son pardessus.)
Ça repousse tant que je veux sur ma pelure!
SEDLINSKY.
Otez-lui son manteau!
(On arrache à Flambeau le manteau qu’il avait emporté du bal, et il apparaît dans son uniforme de grenadier. Sedlinsky sursaute.)
Hein? Quoi?
FLAMBEAU, souriant.
J’ai plus d’allure.
LE DUC, avec angoisse.
Mais que va-t-on te faire?
FLAMBEAU, froidement.
A Ney, que lui fit-on?
LE DUC.
Non! ce n’est pas possible!
FLAMBEAU.
Un feu de peloton! --Rrrran!
LE DUC, poussant un cri.
Ah!
FLAMBEAU.
J’ai toujours fait aux balles la risette; Mais ces françaises-là... non, pas de ça, Lisette!
(Et sa main, doucement, gagne sa poche.)
LE DUC, courant à Sedlinsky, suppliant.
Vous n’allez pas livrer cet homme?
SEDLINSKY.
Sans surseoir.
FLAMBEAU.
Séraphin, c’est la fin! Flambé, Flambeau! Bonsoir!
(Sans qu’on s’en aperçoive, il a tiré et ouvert son couteau. Il a l’air de se croiser tranquillement les bras; sa main droite, où brille la lame, disparaît sous son coude gauche, on voit les bras se resserrer sur la poitrine, pour appuyer. Et il reste debout, très pâle, les bras croisés.)
SEDLINSKY.
Marchons!
(On pousse Flambeau pour qu’il marche.)
LE DUC.
Mais qu’a-t-il donc? Il chancelle?
UN POLICIER, grossièrement.
Il titube!
FLAMBEAU, envoyant d’un revers de main le chapeau du policier à vingt pas.
Le duc vous parle! Otez cette espèce de tube!
(Dans le geste qu’il fait, il découvre sa poitrine: elle est tachée de rouge, à gauche.)
LE DUC.
Flambeau! tu t’es tué!
FLAMBEAU.
Pas du tout, Monseigneur! Mais je me suis refait la Légion d’honneur!
(Il tombe.)
LE DUC, s’élançant devant lui et arrêtant Sedlinsky et les policiers qui vont pour le relever.
Je ne veux pas qu’un seul de vos hommes le touche! Ce clair soldat touché par un policier louche!... Je ne veux pas.--Laissez-nous seuls.--Allez-vous-en!
FLAMBEAU, d’une voix étouffée.
Monseigneur...
SEDLINSKY, désignant à ses hommes le vieux paysan qui s’est approché de Flambeau avec émotion.
Emmenez ce gueux de paysan!
(On sépare les deux vieux soldats et on entraîne l’Autrichien.)
LE DUC.
J’attendrai là mon régiment. L’aube est prochaine!... L’étendard saluera de son bouquet de chêne Sur l’air triste et guerrier que mes hongrois joueront...
(Il regarde Flambeau.)
Et ce sont des soldats qui le ramasseront!
SEDLINSKY, bas à un policier.
Les chevaux?
LE POLICIER, bas.
Supprimés.
SEDLINSKY.
Bien. Alors qu’on le laisse! Il ne peut fuir.
(Haut, avec une affectation de douceur.)
On peut céder à Son Altesse...
LE DUC, violemment.
Allez-vous-en!
SEDLINSKY, reculant, et d’un ton de condoléances.
Oui... oui... je comprends votre émoi!
LE DUC, le balayant du geste.
Je vous chasse!
SEDLINSKY, voulant se redresser.
Pardon...
LE DUC, montrant la plaine de Wagram.
Je suis ici chez moi!
(Sedlinsky et ses hommes s’éloignent.)
SCÈNE V
LE DUC, FLAMBEAU.
FLAMBEAU, se soulevant sur les poignets.
C’est drôle tout de même,--ici--sur cette terre, Où je me suis déjà fait tuer pour le père, De venir retomber pour le fils aujourd’hui!
LE DUC, agenouillé près de lui, avec désespoir.
Non! ce n’est pas pour moi que tu meurs, c’est pour lui! Pas pour moi! pas pour moi! je n’en vaux pas la peine!
FLAMBEAU, avec égarement.
Pour lui?
LE DUC, vivement.
Mais oui, pour lui!
(Et dans une brusque inspiration.)
C’est Wagram, cette plaine!
(Il lui crie tout bas.)
Wagram!
FLAMBEAU, rouvrant des yeux vagues.
Wagram!...
LE DUC, d’une voix pressante, essayant de ramener dans le passé cette âme qui vacille.
Vois-tu Wagram?... Reconnais-tu La plaine, la colline et le clocher pointu?
FLAMBEAU.
Oui...
LE DUC.
Sens-tu, sous ton corps, la terre qui tressaille? C’est le champ de bataille!... Entends-tu la bataille?
FLAMBEAU, dont les yeux se réveillent.
La bataille!...
LE DUC.
Entends-tu ces confuses rumeurs?
FLAMBEAU, se cramponnant à cette belle illusion.
Oui... Oui... c’est à Wagram, n’est-ce pas, que je meurs?
LE DUC.
Vois-tu passer, traînant son cavalier par terre. Ce cheval schabraqué d’une peau de panthère?
(Il se relève, et il raconte à Flambeau couché dans l’herbe:)
Nous sommes à Wagram. L’instant est solennel. Davoust s’est élancé pour tourner Neusiedel. L’Empereur a levé sa petite lunette. On vient de te blesser d’un coup de baïonnette. Je t’ai transporté là sur ce talus, et j’ai...
FLAMBEAU.
Est-ce que les chasseurs à cheval ont chargé?
LE DUC, montrant du doigt de lointains brouillards.
Tout ce bleu qui du blanc des baudriers se raye, Ce sont des tirailleurs, là-bas!
FLAMBEAU, avec un faible sourire.
Général Reille.
LE DUC, ayant l’air de suivre la bataille.
Mais l’Empereur devrait envoyer Oudinot! Mais il laisse enfoncer sa gauche!
FLAMBEAU, clignant de l’œil.
Ah! le finaud!
LE DUC.
On se bat! on se bat! Macdonald se dépêche, Et Masséna blessé passe dans sa calèche!
FLAMBEAU.
Si l’Archiduc s’étend sur sa droite, il se perd!
LE DUC, criant.
Tout va bien!
FLAMBEAU, vivement.
On se bat?
LE DUC, avec une fièvre croissante.
Le prince d’Auersperg Est pris par les lanciers polonais de la Garde!
FLAMBEAU, essayant de se soulever.
Et l’Empereur? que fait l’Empereur?
LE DUC.
Il regarde!
FLAMBEAU, soulevé sur les poignets.
L’Archiduc se prend-il au piège du Petit?
LE DUC.
Tu vois, cette poussière, au loin, c’est Nansouty!
FLAMBEAU, avidement.
L’Archiduc étend-il l’aile de son armée?
LE DUC.
Tu vois, c’est Lauriston, là-bas, cette fumée!
FLAMBEAU, haletant.
Et l’Archiduc?... que fait l’Archiduc?... le vois-tu?
LE DUC.
L’Archiduc élargit son aile!
FLAMBEAU.
Il est foutu!
(Il retombe.)
LE DUC, avec ivresse.
Cent canons au galop!
FLAMBEAU, se débattant sur le sol.
Je meurs!... J’étouffe!... A boire! --Et... que fait... l’Empereur?
LE DUC.
Un geste.
FLAMBEAU, fermant doucement les yeux.
La victoire.
(Silence.)
LE DUC.
Flambeau!...
(Silence. Puis, le râle de Flambeau s’élève. Le duc regarde autour de lui avec effroi. Il se voit seul dans cette immense plaine avec ce mourant. Il frissonne, il recule un peu.)
Mais ce soldat couché là, maintenant, Me fait peur!--Eh bien! quoi! ça n’a rien d’étonnant Qu’un grenadier français dans cette herbe s’endorme, --Et cette herbe connaît déjà cet uniforme!
(Il se penche sur Flambeau en lui criant:)
Oui, la victoire!... Au bout des fusils, les shakos!
FLAMBEAU, dans son râle.
A boire!
DES VOIX, dans le vent.
A boire!... A boire!...
LE DUC, tressaillant.
Oh!--Quels sont ces échos?
UNE VOIX, très loin.
A boire!
LE DUC, essuyant une sueur à son front.
Dieu!
FLAMBEAU, d’une voix rauque.
Je meurs...
DES VOIX, de tous côtés, dans la plaine.
Je meurs... Je meurs...
LE DUC, avec épouvante.
Son râle Se multiplie au loin...
UNE VOIX, se perdant.
Je meurs...
LE DUC.
... sous le ciel pâle!... --Ah! je comprends!... Le cri de cet homme qui meurt, Fut, pour ce val qui sait tous les râles par cœur, Comme le premier vers d’une chanson connue, Et quand l’homme se tait, la plaine continue!
LA PLAINE, au loin.
Ah!... ah!...
LE DUC.
Ah! je comprends!... plainte, râle, sanglot, C’est Wagram, maintenant, qui se souvient tout haut!
LA PLAINE, longuement.
Ah!...
LE DUC, regardant Flambeau qui s’est raidi dans l’herbe.
Il ne bouge plus!...
(Avec terreur.)
Il faut que je m’en aille! Il a vraiment trop l’air tué dans la bataille!...
(Sans le quitter des yeux, il s’éloigne, à reculons, en murmurant.)
Ce devait être tout à fait comme cela! Cet habit bleu... ce sang...
(Et tout d’un coup il prend la fuite. Mais il s’arrête, comme si le soldat mort était encore devant lui.)
Un autre...
(Il veut s’enfuir d’un autre côté, mais il recule encore en criant.)
Un autre, là!...
(Une troisième fois il est arrêté.)
Là...
(Il regarde autour de lui.)
Partout, s’allongeant, les mêmes formes bleues... Il en meurt!...
(Reculant toujours comme devant un flot qui monte, il s’est réfugié au sommet du tertre d’où il découvre toute la plaine.)
Il en meurt ainsi pendant des lieues!...
TOUTE LA PLAINE.
Je meurs... Je meurs... Je meurs...
LE DUC.
Ah! nous nous figurions Que la vague immobile et lourde des sillons Ne laissait rien flotter! Mais les plaines racontent, Et la terre, ce soir, a des morts qui remontent!
LA TERRE, sourdement.
Ah!...
(Un murmure de voix indistinctes grossit, se rapproche dans les herbes mystérieusement agitées.)
LE DUC, grelottant la fièvre.
Et que disent-ils, dans cette ombre, en rampant?
UNE VOIX, dans les hautes herbes.
Mon front saigne!
UNE AUTRE.
Ma jambe est morte!
UNE AUTRE.
Mon bras pend!
UNE AUTRE, plus oppressée.
J’étouffe sous le tas!
LE DUC, avec horreur.
C’est le champ de bataille! Je l’ai voulu,--c’est lui!
(Les voix montent et se précisent. On entend un grouillement sinistre; des plaintes, des râles, des imprécations.)
UNE VOIX.
De l’eau sur mon entaille!
UNE AUTRE.
Regarde, et dis-moi donc ce que j’ai de cassé!
UNE AUTRE.
Ne me laissez donc pas crever dans le fossé!
LE DUC.
Ah! des buissons de bras se crispent sur la plaine!
(Il veut marcher.)
Et je foule un gazon d’épaulettes de laine!
UN CRI, à droite.
A moi!
LE DUC, chancelant.
J’ai glissé sur un baudrier de cuir!...
(Il va vers la gauche, faisant à chaque instant le mouvement d’enjamber.)
UNE VOIX, à gauche.
Dragon! tends-moi les mains!
UNE AUTRE, répondant froidement.
Je n’en ai plus.
LE DUC, éperdu.
Où fuir?
UNE VOIX MOURANTE, tout près.
A boire!...
CRI au loin.
Les corbeaux!
LE DUC.
Oh! c’est épouvantable! Oh! les soldats de bois alignés sur ma table!