‹ L'Aiglon: Drame en six actes, en versChapitre 59 sur 60 · L’ARCHIDUCHESSE. - L’ARCHIDUCHESSE.

L’ARCHIDUCHESSE. - L’ARCHIDUCHESSE.

Moi-même.

LE DUC.

Pourquoi cette bonté?

Parce que je vous aime.

LE DUC, avec un sourire.

Les femmes m’ont aimé comme on aime un enfant.

(Elles font un geste de protestation.)

Si! Si!

(A Thérèse.)

l’enfant qu’on plaint,

(A l’Archiduchesse.)

qu’on gâte,

(A la Comtesse.)

et qu’on défend! Et leurs doigts maternels, toujours, au front du prince, Cherchaient les boucles d’or du portrait de Lawrence!

LA COMTESSE.

Non! nous avons connu ton âme et ses combats!...

LE DUC, secouant tristement la tête.

Et l’Histoire, d’ailleurs, ne se souviendra pas Du prince que brûlaient toutes les grandes fièvres... Mais elle reverra, dans sa voiture aux chèvres, L’enfant au col brodé qui, rose, grave, et blond, Tient le globe du monde ainsi qu’un gros ballon!

MARIE-LOUISE.

Parlez-moi!--Je suis là!...--Qu’une parole m’ôte Le poids de mes remords! J’étais--est-ce ma faute?-- Trop petite à côté de vos rêves trop grands! Je n’ai qu’un pauvre cœur d’oiseau, je le comprends! C’est la première fois, aujourd’hui, qu’il s’arrête, Cet éternel grelot qui tourne dans ma tête! --Vous pourriez bien, de moi, vous occuper un peu... Pardonnez-moi, mon fils!

LE DUC.

Inspirez-moi, mon Dieu, La parole profonde, et cependant légère, Avec laquelle on peut pardonner à sa mère!

(A ce moment un laquais, qui est entré sans bruit, s’avance vers Marie-Louise. Elle l’aperçoit et comprend.)

MARIE-LOUISE, essuyant ses larmes, au duc.

Ce berceau... qu’hier soir vous avez fait prier D’apporter...

LE LAQUAIS.

Il est là.

(Le duc fait signe qu’il veut le voir. Tandis qu’on va le chercher, il aperçoit Metternich pâle et immobile. Il se lève.)

LE DUC.

Monsieur le Chancelier, Je meurs trop tôt pour vous: versez donc une larme!

METTERNICH.

Mais...

LE DUC, fièrement.

J’étais votre force, et ma mort vous désarme! L’Europe qui jamais n’osait vous dire non Quand vous étiez celui qui peut lâcher l’Aiglon, Demain, tendant l’oreille et reprenant courage, Dira: «Je n’entends plus remuer dans la cage!...»

METTERNICH.

Monseigneur...

(On apporte le grand berceau de vermeil du Roi de Rome.)

LE DUC.

Le berceau dont Paris m’a fait don! Mon splendide berceau, dessiné par Prudhon! J’ai dormi dans sa barque aux balustres de nacre, Bébé dont le baptême eut la pompe d’un sacre! --Approchez ce berceau du petit lit de camp Où mon père a dormi dans cette chambre, quand La Victoire éventait son sommeil de ses ailes!

(Le berceau est maintenant contre le petit lit.)

--Plus près,--faites frôler le drap par les dentelles! Oh! comme mon berceau touche mon lit de mort!

(Il met la main entre le berceau et le lit en murmurant:)

Ma vie est là, dans la ruelle...

THÉRÈSE, éclatant en sanglots sur l’épaule de la Comtesse.

Oh!...

LE DUC.

Et le sort, Dans la ruelle mince--oh! trop mince et trop noire!-- N’a pu laisser tomber une épingle de gloire! --Couchez-moi sur ce lit de camp!...

(Le docteur et Prokesch, aidés par la Comtesse, le conduisent au lit de camp.)

PROKESCH, au docteur.

Comme il pâlit!...

(La Comtesse a tiré de sa poitrine un grand cordon de la Légion d’honneur, et tout en installant le prince dans ses coussins, elle le lui passe légèrement sans qu’il s’en aperçoive.)

LE DUC, voit soudain la moire rouge sur son linge, sourit, cherche des mains la croix, et la porte à ses lèvres. Puis il dit en regardant le berceau.

J’étais plus grand dans ce berceau que dans ce lit! Des femmes me berçaient... Oui, j’avais trois berceuses Qui chantaient des chansons vieilles et merveilleuses! Oh! les bonnes chansons de Madame Marchand!... Qui donc, pour m’endormir, me bercera d’un chant?

MARIE-LOUISE, agenouillée près de lui.

Mais ta mère, mon fils, peut te bercer, je pense!

LE DUC.

Est-ce que vous savez une chanson de France?

MARIE-LOUISE.

Moi?... Non...

LE DUC, à Thérèse.

Et vous?

THÉRÈSE.

Peut-être...

LE DUC.

Oh! chantez à mi-voix: Il pleut, bergère...

(Elle fredonne l’air.)

ou bien: Nous n’irons plus au bois...

(Elle fredonne encore.)

Et chantez: Sur le pont d’Avignon... pour me faire Endormir doucement dans l’âme populaire...

(Elle murmure maintenant la ronde qu’il demande.)

Il en est une encore... oui... que j’aimais beaucoup: Ah! ah! c’est celle-là qu’il faut chanter surtout!

(Il se soulève, l’œil hagard, et chante:)

Il était un p’tit homme, Tout habillé de gris!...

(Sa main va vers la statuette de l’Empereur, et il retombe.)

THÉRÈSE.

Tombe, mil huit cent trente après mil huit cent onze!

LA COMTESSE.

Comme un cristal brisé par un écho de bronze!...

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