‹ L'AiglonChapitre 21 sur 66 · 3 SCENE III

3 SCENE III

LE DUC, L’ARCHIDUCHESSE.
LE DUC, à l’archiduchesse, amèrement.
Sérénissime… hein ? Admirable !

Il se jette dans un fauteuil, et remarquant l’album qu’elle a repris sur la table :

Que portez-vous ?

L’ARCHIDUCHESSE
L’herbier de l’Empereur.

LE DUC
Ah ! diable !
L’herbier de mon grand-père !

Il le lui prend et l’ouvre sur ses genoux.

L’ARCHIDUCHESSE
Il me l’a, ce matin,
Prêté, Franz !

LE DUC, regardant l’herbier.
Il est beau.

L’ARCHIDUCHESSE, lui montrant une page.
Toi qui sais le latin,
Quel est ce monstre sec et noir ?

LE DUC
C’est une rose.

L’ARCHIDUCHESSE
Franz, depuis quelque temps, vous avez quelque chose.

LE DUC, lisant.
« Bengalensis. »

L’ARCHIDUCHESSE
Ah ! oui !… du Bengale !

LE DUC, la félicitant.
Très bien.

L’ARCHIDUCHESSE
Je vous trouve nerveux… Qu’avez-vous ?

LE DUC
Je n’ai rien.

L’ARCHIDUCHESSE
Si ! je sais ! Votre ami Prokesch, l’enthousiaste
Confident d’un espoir que l’on trouve trop vaste,
Ils l’ont envoyé loin.

LE DUC
Mais en revanche, ils m’ont
Procuré pour ami le maréchal Marmont,
Qui, méprisé là-bas, voyage… pour se faire
Complimenter ici d’avoir trahi mon père.

L’ARCHIDUCHESSE
Chut !

LE DUC
Et cet homme-là cherche en l’esprit du fils
A jeter sur le père…

Avec un mouvement violent.
Oh ! je…

Se réprimant immédiatement, il regarde l’herbier, et dit en souriant.
« Volubilis. »

L’ARCHIDUCHESSE
Si je t’arrache une promesse, Ton Altesse
Est-elle résolue à tenir sa promesse ?

LE DUC, lui baisant la main.
Ce que tu fus pour moi de tout temps m’y résout.

L’ARCHIDUCHESSE
Puis, je t’ai fait un beau cadeau… pour le quinze août ?

LE DUC, se levant, et désignant les objets posés sur la console, à gauche.
Ces souvenirs, repris par vous dans un trophée
De l’archiduc.

Il les touche, l’un après l’autre.
Briquet ! – Bonnet dont fut coiffée
La Garde !… – Vieux fusil !…

Mouvement d’effroi de l’archiduchesse.

Non ! il n’est pas chargé !
Et surtout…

L’ARCHIDUCHESSE, vivement.
Chut !

LE DUC
Surtout, cette chose que j’ai…

Mystérieusement.

Je l’ai cachée…

L’ARCHIDUCHESSE, souriant.
Où donc, bandit ?

LE DUC, montrant sa chambre.
Dans mon repaire.

L’ARCHIDUCHESSE. (C’est elle qui, maintenant assise, feuillette l’herbier.)
Eh bien ! donc, promets-moi… – Tu connais ton grand-père
Sa douceur…

LE DUC, ramassant un papier tombé de l’herbier.
Qu’est-ce donc qui s’envole ?… Un papier ?

Il lit :

« Si les étudiants s’obstinent à crier,
Que dans des régiments, tous, on les incorpore. »

A l’archiduchesse.

Vous disiez : sa douceur ?…

L’ARCHIDUCHESSE, feuilletant l’herbier.
Oui, l’empereur t’adore.
Sa bonté…

LE DUC, ramassant un autre papier qui est tombé de l’herbier.

Qu’est-ce encor ?…

Il lit.

« Puisqu’on s’est révolté,
Ordre à nos cuirassiers de charger… »

A l’archiduchesse.

Sa bonté ?…

L’ARCHIDUCHESSE, nerveusement.
Il ne peut pas aimer l’esprit nouveau, le trouble !
Mais c’est un excellent vieil homme.

LE DUC
Oui, c’est vrai : double !

Refermant l’herbier.

Fleurettes d’où pourtant, sentences, vous tombiez,
Le bon empereur Franz ressemble à ses herbiers !
D’ailleurs on l’aime !… Il sait se rendre populaire.
Je l’aime bien.

L’ARCHIDUCHESSE
Il peut, pour ta cause, tout faire !

LE DUC
Ah ! s’il voulait !…

L’ARCHIDUCHESSE
Promets de ne t’enfuir jamais
Qu’après avoir tenté près de lui…

LE DUC, lui tendant la main.
Je promets.

L’ARCHIDUCHESSE, après avoir topé, respirant, comme rassurée.
Ça, c’est gentil !

Et gaiement.

Il faut que je te récompense !

LE DUC, souriant.
Vous, ma tante ?

L’ARCHIDUCHESSE
Ah ! on a sa petite influence !
Cet étonnant Prokesch dont on vous a privé…
J’ai tant dit !… J’ai tant fait !… Bref, – il est arrivé !

Elle frappe trois fois le parquet de son ombrelle. La porte s’ouvre. Prokesch paraît.

LE DUC, courant vers Prokesch.
Vous ! – Enfin !…

L’archiduchesse s’esquive discrètement pendant que les deux amis s’étreignent.

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