8 SCENE VIII
LE DUC, MARMONT, un instant METTERNICH et PROKESCH.
MARMONT, s’asseyant sur un signe du Duc.
C’est, Monseigneur, ma dernière visite,
Car, sur lui, je n’ai plus à vous apprendre rien.
LE DUC
C’est vraiment désolant ; vous en parliez si bien !
MARMONT
J’en ai fait un portrait fidèle à Votre Altesse.
LE DUC
Fidèle ! – Alors, plus rien ?
MARMONT
Plus rien.
LE DUC
Sur sa jeunesse,
Plus aucun souvenir ?
MARMONT
Aucun.
LE DUC
Résumons-nous :
Il fut très grand.
MARMONT
Très grand.
LE DUC
Mais peut-être, sans vous,
Aurait-il…
MARMONT
J’ai parfois empêché…
LE DUC
Le désastre.
MARMONT, encouragé.
Dame ! il avait le tort de trop croire…
LE DUC
A son astre.
MARMONT, satisfait.
Nous nous rencontrons bien dans nos conclusions.
LE DUC
Et ce fut, n’est-ce pas ? comme nous le disions…
MARMONT, s’abandonnant tout à fait.
Ce fut un général, certes, considérable ;
Mais enfin on ne peut pas dire…
LE DUC
Misérable !
MARMONT, se levant.
Hein ?
LE DUC
Puisque j’ai fini de vous prendre aujourd’hui
Tout ce qui vous restait de souvenirs de lui
Tout ce qui, malgré vous, en vous, était splendide
Je vous jette à présent, – puisque vous êtes vide !
MARMONT, blême.
Mais je…
LE DUC
L’avoir trahi, duc de Raguse – toi !
Oui vous vous disiez tous, je sais « Pourquoi pas moi ? »
En voyant empereur votre ancien camarade.
Mais toi ! toi ! qu’il aima depuis le premier grade !
— Car il t’aimait au point de rendre mécontents
Ses soldats ! – toi qu’il fit maréchal à trente ans !
MARMONT, rectifiant sèchement.
Trente-cinq !
LE DUC
Et voilà ! c’est le traître d’Essonnes !
Et pour dire : trahir ! le peuple – frissonnes ! –
Le peuple a fabriqué le verbe raguser !
Se levant tout d’un coup et marchant sur lui
Ne vous laissez donc pas en silence accuser
Répondez ! Ce n’est plus le prince François-Charles,
C’est Napoléon Deux maintenant qui vous parle !
MARMONT, qui recule, bouleversé
Mais on vient !… Metternich !… Je reconnais sa voix …
LE DUC, lui montrant la porte qui s’ouvre, fièrement.
Eh bien ! trahissez-nous une seconde fois !
Les bras croisés, il le brave du regard. Silence. Metternich reparaît avec Prokesch.
METTERNICH, traversant le fond avec Prokesch.
Ne vous dérangez pas. Causez ! causez !… J’emmène
Prokesch, au fond du parc, voir la Ruine Romaine
Où j’organise un bal. Dernier représentant
D’un monde qui mourra, dit-on, dans un instant,
J’aime assez que ce soit sur des ruines qu’on danse !
A demain.
Ils sortent. Un temps.
MARMONT, d’une voix sourde.
Monseigneur, j’ai gardé le silence
LE DUC
Il n’aurait plus manqué que vous ragusassiez !
MARMONT, saisissant une chaise.
Vous pouvez conjuguer ce verbe ; je m’assieds.
LE DUC
Comment ?
MARMONT
Je vous permets de conjuguer ce verbe,
Car vous avez été, tout à l’heure, superbe !
LE DUC
Monsieur !…
MARMONT, haussant les épaules.
J’ai dit du mal de l’Empereur ? J’en dis
Toujours… depuis quinze ans, c’est vrai : je m’étourdis !
Ne comprenez-vous pas que le duc de Raguse
Espère se trouver, à lui-même, une excuse ?
— La vérité… c’est que je ne l’ai pas revu.
Si je l’avais revu, je serais revenu !
Bien d’autres l’ont trahi, croyant servir la France !
Mais ils l’ont tous revu ! Voilà la différence !
Tous ils étaient repris ! – et je le suis, ce soir !
LE DUC
Pourquoi ?
MARMONT, avec une brusque chaleur.
Mais parce que je viens de le revoir !
LE DUC, auquel échappe presque un cri de joie.
Comment ?
MARMONT, tendant la main vers le Duc.
Là, dans le front, dans la fureur du geste,
Dans l’oeil étincelant !… insultez-moi. Je reste.
LE DUC
Ah !… tu réparerais un peu, si c’était vrai !
Et c’est toi, par ton cri, qui m’aurais délivré
De ce doute de moi, si triste, et qu’on exploite.
Quoi ! malgré mon front lourd et ma poitrine étroite ?…
MARMONT
Je l’ai revu !
LE DUC
D’espoir je suis réenvahi !
Je voudrais pardonner ! – Pourquoi l’as-tu trahi ?
MARMONT
Ah ! Monseigneur !…
LE DUC
Pourquoi, – vous autres ?
MARMONT, avec un geste découragé.
La fatigue !
Depuis un instant, la porte du fond, à droite, s’est entrouverte sans bruit, et on a pu apercevoir, dans l’entre-bâillement, le laquais qui a emporté les petits soldats, écoutant. A ce mot : la fatigue, il entre et referme doucement la porte derrière lui, pendant que Marmont continue, dans un accès de franchise.
Que voulez-vous ?… Toujours l’Europe qui se ligue !
Etre vainqueur, c’est beau, mais vivre a bien son prix !
Toujours Vienne, toujours Berlin, – jamais Paris !
Tout à recommencer, toujours !… On recommence
Deux fois, trois fois, et puis… C’était de la démence !
A cheval sans jamais desserrer les genoux !
A la fin nous étions trop fatigués !
LE LAQUAIS, d’une voix de tonnerre.
Et nous ?…
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