‹ L'AiglonChapitre 28 sur 66 · 10 SCENE X

10 SCENE X

LE DUC, FLAMBEAU.
LE DUC, allant et venant avec agitation.
Soit !… Je partirais bien !… mais la preuve ! la preuve
Que de mon père encor la France se sent veuve !
Elles ont dû mourir, Flambeau, depuis le temps,
Les tendresses pour nous de tous ces braves gens !

FLAMBEAU, lyrique.
Leurs tendresses pour vous ?… Elles sont immortelles !

Et de sa poche il tire quelque chose de long et de tricolore qu’il fait tournoyer glorieusement au-dessus de sa tête, puis remet dans les mains du Duc.

LE DUC
Qu’est-ce que c’est que ça, Flambeau ?

FLAMBEAU, tranquillement.
C’est des bretelles.

LE DUC
Es-tu fou ?

FLAMBEAU
Regardez ce qu’il y a dessus.

LE DUC
Mon portrait !

FLAMBEAU
Ça se porte assez. Les gens cossus.

LE DUC
Mais, Flambeau !.

FLAMBEAU, lui présentant une tabatière qu’il tire de son gousset.
Voulez-vous accepter une prise ?

LE DUC, interdit.
Je…

FLAMBEAU, lui faisant signe de regarder.
Sur la tabatière, une tête… qui frise.

LE DUC
C’est moi !

FLAMBEAU, déployant un grand mouchoir de soie comme en vendent les colporteurs.
Que pensez-vous de ce grand mouchoir bleu ?
Hein ! ça fait bien, le Roi de Rome, au beau milieu ?

Il étale le mouchoir au dossier d’un fauteuil.

LE DUC
Mais…

FLAMBEAU, dépliant une sorte d’image d’Epinal.
Image en couleur, pour les murs. Ça se colle.

LE DUC
C’est encor moi, sur un cheval…

FLAMBEAU
Qui caracole !
— Et comment trouvez-vous la pipe ?

Il lui présente une pipe.

LE DUC, se reconnaissant dans la tête de pipe.
Mais, Flambeau !…

FLAMBEAU
Ah ! vous ne direz pas que vous n’êtes pas beau !

LE DUC, partagé entre l’émotion et le rire.
Je…

FLAMBEAU, sortant toujours de ses poches d’autres petits objets.
Cocarde ! On la met pour qu’elle soit saisie !

LE DUC
Qu’est-ce encor ?

FLAMBEAU
Médaillon. Petite fantaisie !

LE DUC
C’est toujours moi !

FLAMBEAU
Toujours ! Et sur ce verre, en mat,
Quels mots a-t-on gravés ?

Il a tiré un verre des basques de sa livrée.

LE DUC, lisant sur le verre.
« François, duc de Reichstadt ! »

FLAMBEAU, sortant de sous son gilet une assiette peinte.
Vous ne voudriez pas qu’il n’y eût pas l’assiette…

LE DUC, de plus en plus stupéfait.
L’assiette ?

FLAMBEAU, disposant tout sur la table à mesure que ça sort de ses poches.
Le couteau ! – Le rond de serviette !
— Ah ! sur le coquetier, vous avez l’air ravi !

Il avance un fauteuil.

Le couvert est complet : Monseigneur est servi.

LE DUC, tombant assis.
Flambeau !

FLAMBEAU, avec un enthousiasme croissant.
Enfin, de tout ! – Et des cravates roses
Où l’on vous voit brodé dans des apothéoses !
— Des cartes à jouer dont vous êtes l’atout !

LE DUC, éperdu, au milieu des objets qui pleuvent autour de lui sur la table.
Flambeau !

FLAMBEAU
Des almanachs !

LE DUC
Flambeau !

FLAMBEAU
De tout ! de tout !

LE DUC, éclatant en sanglots.
Flambeau !

FLAMBEAU
Hein ? vous pleurez ? Nom d’un petit bonhomme !

Il saisit le foulard qu’il a mis au dossier du fauteuil.

Essuyez-vous les yeux avec le Roi de Rome !

Agenouillé près du Duc et lui essuyant les yeux avec le mouchoir.

Moi, je vous dis qu’on bat les fers lorsqu’ils sont chauds ;
Que vous avez le peuple avec les maréchaux ;
Que le roi, le roi même, à cette heure n’existe
Qu’à la condition d’être bonapartiste ;
Qu’en vain ils ont un coq qui se donne du mal
Pour ressembler, de loin, à l’aigle impérial ;
Qu’on trouve irrespirable, en France, un air sans gloire ;
Qu’une couronne ne tient pas sur une poire ;
Que la jeunesse, autour de vous, va se ranger
En fredonnant une chanson de Béranger ;
Que la rue a frémi, que le pavé tressaille,
— Et que Schoenbrünn est bien moins joli que Versailles.

LE DUC, debout.
J’accepte… je fuirai…

On entend une musique militaire, dehors. Le Duc tressaille.

FLAMBEAU, qui a couru à la fenêtre.
Sur l’escalier d’honneur,
C’est la musique de la garde. – L’Empereur
Doit rentrer au château.

LE DUC, dégrisé.
Mon grand-père qui rentre !
Ma promesse !…

A Flambeau.

Non ! non ! avant d’accepter…

FLAMBEAU, inquiet.
Diantre !

LE DUC
Je dois tenter auprès de lui… ! Mais si ce soir,
Quand tu viendras ici me garder, tu peux voir
Quelque chose… que tu n’y vois pas d’habitude,
C’est que j’accepte alors de m’enfuir !

FLAMBEAU, en gamin de Paris.
O Latude !
Quel sera ce signal ?

LE DUC
Tu le verras !

FLAMBEAU
Oui, mais…

La porte s’ouvre. Il s’éloigne vivement du Duc et a l’air de ranger dans la pièce. On voit paraître sur le seuil un garde-noble hongrois, rouge et argent, botté de jaune, la peau de panthère sur l’épaule, et le bonnet de fourrure surmonté d’un long plumet blanc à monture d’argent.

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