‹ L'AiglonChapitre 4 sur 66 · 1 SCENE PREMIERE

1 SCENE PREMIERE

THERESE, TIBURCE, BOMBELLES, MARIE-LOUISE, LES DAMES D’HONNEUR.
LES DAMES, au clavecin, parlant toutes à la fois, et riant comme des folles.
Elle manque tous les bémols. – C’est un scandale !
— Je prends la basse. – Un, deux ! – Harpe ! – La… la !… – Pédale !

BOMBELLES, à Thérèse .
C’est vous ?

THERESE
Bonjour, Monsieur de Bombelles.

UNE DAME, au clavecin.
Mi… sol…

THERESE
J’entre comme lectrice aujourd’hui.

UNE AUTRE DAME, au clavecin.
Le bémol !

THERESE
Et grâce à vous. Merci.

BOMBELLES
C’est tout simple, Thérèse
Vous êtes ma parente et vous êtes Française.

THERESE, lui présentant l’officier.
Tiburce.

BOMBELLES
Ah ! votre frère !
Il lui tend la main, et montrant un fauteuil à Thérèse.
Asseyez-vous un peu.

THERESE
Oh ! – je suis très émue !

BOMBELLES, souriant.
Et de quoi donc, mon Dieu ?

THERESE
Mais d’approcher tout ce qui reste sur la terre
de l’Empereur !

BOMBELLES, s’asseyant auprès d’elle.
Vraiment ? C’est de cela, ma chère ?

TIBURCE, d’un ton agacé .
Les nôtres détestaient Bonaparte jadis !

THERESE
Je sais… Mais voir…

TIBURCE, un peu dédaigneux.
Sa veuve !…

THERESE, à Bombelles.
Et peut-être… son fils ?

BOMBELLES
Sûrement.

THERESE
Ce serait n’avoir pas plus, je pense,
D’âme… que de lecture, et n’être pas de France,
Et n’avoir pas mon âge, enfin, que de pouvoir
Ne pas trembler, Monsieur, au moment de les voir.
Est-elle belle ?

BOMBELLES
Qui ?

THERESE
La duchesse de Parme !

BOMBELLES, surpris.
Mais…

THERESE, vivement .
Elle est malheureuse, et c’est un bien grand charme !

BOMBELLES
Mais je ne comprends pas ! Vous l’avez vue ?

THERESE
Oh ! non !

TIBURCE
Non ! on nous introduit à peine en ce salon.

BOMBELLES, souriant.
Oui, mais…

TIBURCE, lorgnant du côté des musiciennes.
Nous avons craint de déranger ces dames,
Dont le rire ajoutait au clavecin des gammes !

THERESE
J’attends Sa Majesté, là, dans mon coin.

BOMBELLES, se levant.
Comment ?
Mais c’est elle qui fait la basse en ce moment !

THERESE, se levant, saisie.
L’Imp…

BOMBELLES
Je vais l’avertir.

Il va vers le piano et parle bas à une des dames qui jouent.

MARIE-LOUISE, se retournant .
Ah ! c’est cette petite ?
Histoire très touchante… oui… vous me l’avez dite…
Un frère qui…

BOMBELLES
Fils d’émigré, reste émigré.

TIBURCE, s’avançant, d’un ton dégagé.
L’uniforme autrichien est assez de mon gré :
Puis, il y a la chasse au renard, que j’adore.

MARIE-LOUISE, à Thérèse.
Le voilà, ce mauvais garnement qui dévore
Tout le peu qui vous reste !

THERESE, voulant excuser Tiburce.
Oh ! mon frère…

MARIE-LOUISE
Un vaurien,
Qui vous ruina ! Mais vous l’excusez, c’est très bien.
Thérèse de Lorget, je vous trouve charmante.

Elle lui prend les mains et la fait asseoir près d’elle sur la chaise longue. Bombelles et Tiburce se retirent, en causant, vers le fond.

Vous voilà donc parmi ces dames. Je me vante
D’être assez agréable… un peu triste depuis…
— Hélas !

Silence.

THERESE, émue.
Je suis troublée au point que je ne puis
Exprimer…

MARIE-LOUISE, s’essuyant les yeux.
Oui, ce fut une bien grande perte !
On a trop peu connu cette belle âme !

THERESE, frémissante.
Oh ! certes !

MARIE-LOUISE, se retournant, à Bombelles.
Je viens d’écrire pour qu’on garde son cheval !

A Thérèse.

Depuis la mort du général…

THERESE, étonnée.
Du général ?

MARIE-LOUISE, s’essuyant les yeux.
Il conservait ce titre.

THERESE
Ah ! je comprends !

MARIE-LOUISE
… Je pleure !

THERESE, avec sentiment.
Ce titre n’est-il pas sa gloire la meilleure ?

MARIE-LOUISE
On ne peut pas savoir d’abord tout ce qu’on perd :
J’ai tout perdu, perdant le général Neipperg !

THERESE, stupéfaite.
Neipperg ?

MARIE-LOUISE
Je suis venue à Baden me distraire.
C’est bien. Tout près de Vienne. Une heure. – Ah ! Dieu ! ma chère,
J’ai les nerfs !… On prétend, depuis que j’ai maigri,
Que je ressemble à la duchesse de Berry.
Vitrolles m’a dit ça. Maintenant je me frise
Comme elle. – Pourquoi Dieu ne m’a-t-il pas reprise ?

Regardant autour d’elle.

C’est petit, mais ce n’est pas mal, cette villa.
— Metternich est notre hôte en passant. – Il est là.
Il part ce soir. – La vie à Baden n’est pas triste.
Nous avons les Sandor, et Thalberg, le pianiste.
On fait chanter, en espagnol, Montenegro ;
Puis Fontana nous hurle un air de Figaro ;
L’archiduchesse vient avec l’ambassadrice
D’Angleterre ; et l’on sort en landau… Mais tout glisse
Sur mon chagrin ! – Ah ! Si ce pauvre général !…
– Est-ce que vous comptez ce soir venir au bal ?

THERESE, qui la regarde avec une stupéfaction croissante.

Mais…

MARIE-LOUISE, impétueusement.
Chez les Meyendorf, Strauss arrive de Vienne.
— Bombelles, n’est-ce pas, il faudra qu’elle vienne ?

THERESE
Pourrai-je demander à Votre Majesté
Des nouvelles du duc de Reichstadt ?

MARIE-LOUISE
Sa santé
Est bonne. Il tousse un peu… Mais l’air est si suave
A Baden !… Un jeune homme ! Il touche à l’heure grave :
Les débuts dans le monde ! – Et quand je pense, ô ciel !
Que le voilà déjà lieutenant-colonel !
Mais croiriez-vous – pour moi c’est un chagrin énorme ! –
Que je n’ai jamais pu le voir en uniforme !

Entrent deux Messieurs portant des boîtes vitrées. Avec un cri de joie.

Ah ! c’est pour lui, tenez !

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