‹ L'AiglonChapitre 8 sur 66 · 5 SCENE V

5 SCENE V

LES MEMES, L’ARCHIDUCHESSE, DES BELLES DAMES, DES BEAUX MESSIEURS, LORD et LADY COWLEY, THALBERG, SANDOR, MONTENEGRO, etc ; puis THERESE, SCARAMPI, UNE DAME D’HONNEUR.

L’ARCHIDUCHESSE, à Bombelles, Metternich, Gentz, Tiburce qui s’avancent cérémonieusement.

Non ! c’est une villa, ce n’est pas un palais !
Pas de façons !

Le salon est envahi. A un jeune homme.

Thalberg ! vite, ma tarentelle !

Thalberg se met au piano et joue. A Metternich, gaiement.
Sa Majesté ma belle-soeur, où donc est-elle ?

UNE DAME
Nous venions l’enlever en passant !

UNE AUTRE
Nous allons
Courir en char à bancs à travers les vallons ;
C’est Sandor qui conduit !

UNE VOIX D’HOMME, continuant une conversation commencée.
Il faut, dans son cratère,
Lui renfoncer sa lave !

L’ARCHIDUCHESSE, se tournant vers le groupe des causeurs.
Oh ! voulez-vous vous taire !

A Metternich, en riant.

Ces Messieurs ont parlé tout le temps de volcan !

BOMBELLES
Ce volcan, quel est-il ?

UNE DAME, à une autre, parlant chiffons.
Cet hiver, l’astrakan ?

Elles chuchotent.

SANDOR, répondant à Bombelles.
Mais le libéralisme !

BOMBELLES
Ah !…

LORD COWLEY
Ou plutôt la France !

METTERNICH, à l’attaché français, d’un air sévère.
Vous l’entendez ?

UNE DAME, à un jeune homme qu’elle entraîne par te bras vers le clavecin.
Montenegro, votre romance !
Tout bas, rien que pour moi !…

MONTENEGRO, que Thalberg accompagne, chantant tout bas.
« …Corazon… »

Il continue très doucement.

UNE AUTRE DAME, à Gentz.

Gentz, bonjour !

Elle fouille dans son réticule.

J’ai des bonbons pour vous.

Elle lui donne une petite boite.

GENTZ
Vous êtes un amour !

UNE AUTRE, même jeu.
Un parfum de Paris !

Elle tire un petit flacon et le lui donne.

METTERNICH, qui a vu le flacon, vivement à Gentz.

Arrachez l’étiquette !
Eau du duc de Reichstadt !

GENTZ, respirant le parfum.
Ça sent la violette !

Metternich, lui arrachant le flacon et le grattant avec des ciseaux pris sur la table.
Si le duc survenait, il verrait qu’à Paris…

UNE VOIX, dans le groupe d’hommes au fond.
Elle redresse encor la tête !

LADY COWLEY
Nos maris
Parlent de l’hydre !

LORD COWLEY
Il faut qu’elle soit étouffée !

L’ARCHIDUCHESSE, riant.
C’est un volcan… ou bien c’est une hydre !

UNE DAME D’HONNEUR DE MARIE-LOUISE, suivie par un domestique qui porte sur un plateau de grands verres de café au lait glacé.
Ein Kaffee ?

Un autre domestique a posé sur la table un plateau de rafraîchissements bière, champagne, etc.

L’ARCHIDUCHESSE, assise, à une jeune femme.
Dis-nous des vers, Olga.

GENTZ
Si vous lui demandiez
De l’Henri Heine ?

TOUTES LES FEMMES
Oui ! oui !

OLGA, se levant pour déclamer.
Quoi ? – «Les Deux Grenadiers »

METTERNICH, vivement.
Oh ! non !

SCARAMPI, sortant de l’appartement de Marie-Louise.
Sa Majesté vient dans une minute.

PLUSIEURS VOIX
Scarampi !

Salutations. Rires. Conversations et froufrous

LA VOIX DE SANDOR, au fond, dans un groupe.
Nous irons jusqu’à la Krainerhütte,
Et ces dames prendront sur l’herbe leurs ébats !

METTERNICH, à Gentz, qui parcourt un journal pris sur la table.
Gentz, qu’est-ce que tu lis, dans ton coin ?

GENTZ
Les Débats.

LORD COWLEW, nonchalamment.
La politique ?

GENTZ
Les théâtres.

L’ARCHIDUCHESSE
Bien futile

GENTZ
Savez-vous ce qu’on va jouer au Vaudeville ?

METTERNICH
Non.

GENTZ
Bonaparte.

METTERNICH, avec indifférence.
Ah ! ah !

GENTZ
Aux Nouveautés ?

METTERNICH
Mais non !

GENTZ
Bonaparte . – Aux Variétés ?… – Napoléon.
Le Luxembourg promet : Quatorze ans de sa vie.
Le Gymnase reprend : Le Retour de Russie.
Qu’est-ce que la Gaîté jouera cette saison ?
Le Cocher de Napoléon. – La Malmaison.
Un jeune auteur vient de terminer : Sainte-Hélene.
La Porte-Saint-Martin commence à mettre en scène
Napoléon

LORD COWLEY, vexoté.
C’est une mode !

TIBURCE, haussant les épaules.
Une fureur !

GENTZ
A l’Ambigu : Murat ; au Cirque : l’Empereur.

SANDOR, pincé.
Une mode !

BOMBELLES, dédaigneux.
Une mode !

GENTZ
Une mode, je pense,
Qu’on verra revenir de temps en temps en France.

UNE DAME, lisant le journal par-dessus l’épaule de Gentz avec son face-à-main.
On veut faire rentrer les cendres !

METTERNICH, sec.
Le phénix
Peut en renaître, – mais pas l’aigle !

TIBURCE
Quel grand X
Que l’avenir de cette France !

METTERNICH, supérieur.
Non, jeune homme.
Moi, je sais.

UNE DAME
Parlez donc, prophète qu’on renomme !

L’ARCHIDUCHESSE, faisant le geste de l’encenser.
Ses arrêts sont coulés en bronze !

GENTZ, entre ses dents.
Ou bien en zinc !

LORD COWLEY
Qui sera le sauveur de la France ?

METTERNICH
Henri V.

Avec un geste de pitié.

Le reste, mode !

THERESE, debout, dans un coin, doucement.
C’est un nom qu’il est commode
De donner quelquefois, à la gloire, la mode !

METTERNICH, se versant un verre de champagne.
Tant que l’on ne criera d’ailleurs qu’à l’Odéon,
Je crois qu’il n’y a pas…

UN GRAND CRI, au dehors.
Vive Napoléon !

Tout le monde se lève. – Panique. – Lord Cowley s’étrangle dans son café glacé. – Les femmes, affolées, courent dans tous les sens.

TOUT LE MONDE, prêt à fuir.
Hein ? – A Baden ! – Comment ? – Ici ?

METTERNICH
C’est ridicule !
N’ayez pas peur !

LORD COWLEY, furieux.
Si tout le monde se bouscule
Parce qu’on crie un nom !

GENTZ, criant gravement.
Il est mort !

On se rassure.

TIBURCE qui était sur le balcon, redescendant.
Ce n’est rien

METTERNICH
Mais quoi ?

TIBURCE
C’est un soldat autrichien.

METTERNICH, stupéfait.
Autrichien ?

TIBURCE
Même deux. J’étais là. J’ai tout vu.

METTERNICH
Regrettable !

A ce moment, la porte de gauche s’ouvre. Marie-Louise apparaît, toute pâle.

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