‹ L'américaineChapitre 5 sur 14 · V

V

Georges de Solis et Bernière revenaient, seuls, en causant, par les rues quasi désertes. Bernière fumait un dernier cigare et humait l'air salin, trouvant, malgré son pessimisme monté en épingle comme un bijou, qu'il y a plaisir à se promener, sous le ciel étoilé, par une belle nuit d'été. Les deux cousins ne parlaient pas. Bernière chantonnait un motif de Wagner et le marquis songeait.

Il venait d'éprouver, la dominant pour que nul ne s'en aperçut, une des émotions poignantes de sa vie. Il ne croyait vraiment pas, après des années, que l'amour éprouvé pour Sylvia était aussi fort en lui. Il ne s'en rendait pas compte. C'était, pour lui, une de ces douleurs assoupies, presque chères, auxquelles on tient comme à la preuve même d'une souffrance éprouvée longtemps, mais apaisée--une douleur devenue atroce.--Et brusquement tout se réveillait; le mal, endormi, se faisait sentir et criait.

Rien de romanesque, dans cette rencontre: il était tout simple que Georges allât droit à Richard qu'il aimait, et Sylvia, étant devenue la femme de Norton, tout naturel que le rêve d'autrefois se fondît en une sympathie faite de dévouement et de respect. La vie est pleine de ces romans inachevés. Mais, dans la première pression de mains, en donnant à Sylvia ce «_shake-hands_ à l'américaine», dont parlait Norton, Solis avait, presque avec effroi, senti un frémissement inattendu et comme une terreur.

Et il emportait, troublé, mécontent de lui-même, cette impression qui l'irritait, lui faisait à la fois regretter d'avoir revu Sylvia et de l'avoir quittée, comme cela, si vite!

Car enfin, il ne lui avait rien dit. Et elle-même de quoi lui avait-elle parlé? Il eût été pour elle un indifférent, un inconnu qu'elle ne l'eût pas reçu autrement dans son salon.

Oui, mais le tremblement involontaire de la main tendue--ce tremblement que, seul, Georges avait senti, ce tremblement instinctif--en disait plus long que toutes les paroles, et le marquis, après avoir cherché l'oubli au bout du monde, se retrouvait là, face à face avec cette femme qu'il croyait bien ne revoir jamais. _Never! oh! never more!_ Sait-on s'il y a des _jamais_ en ce monde où il n'y a pas de _toujours_?

Et, tout en regagnant son logis, Solis pensait à Sylvia. Très jolie. Aussi jolie que jadis. Plus jolie peut-être, avec cet air souffrant, son regard triste. Et le bon sourire! La douceur exquise! Il lui revenait--ses souvenirs se mêlant les uns aux autres--il ne savait quelle phrase ou Shakespeare dit, en parlant d'une morte, comme un éloge suprême: «Elle était douce!»

--La douceur, la vertu de la femme, pensait-il, presque tout haut.

Et justement, comme si, en chantonnant, Bernière eût suivi une pensée parallèle, le vicomte disait à son cousin, entre deux bouffées de cigare:

--Tout de même, ces Américaines, gentilles à croquer, comme des coeurs!

--Très jolies, dit Solis.

--Cette Mlle Dickson! Trop grande! Trop sculpturale! Mais quel profil! Quelles épaules! Un beau marbre.... La petite banquière, si grassouillette, oui, Mlle Offenburger... elle avait l'air à côté d'une petite caille trottinant près d'une statue! Mais j'aime encore mieux la nièce, la nièce de Norton. Drôlette, cette miss Éva! Et fine! Et maligne! Ah! ce sont de vraies femmes, les Américaines!

Après deux ou trois pas faits encore, Bernière jeta son cigare et ajouta:

--La plus jolie est encore Mme Norton!

--C'est mon avis, dit Solis très froidement.

--Un peu névropathe.... Mais Fargeas a mis la névrose à la mode. C'est comme les vapeurs au XVIIIe siècle: ça donne une contenance, c'est bien porté.

--Ne parle pas des défauts à la mode, fit le marquis: tu en as un qui peut compter.

--Lequel? Le pessimisme?

--Puisque cela s'appelle comme ça!

--Oh! tu sais, je ne suis qu'un pessimiste platonique, moi; il y en a de plus forcenés. J'en connais qui trouvent que le monde est mal fait et, se déclarant dégoûtés d'une telle destinée et prêts à la quitter, s'évanouissent si l'oeuf à la coque qu'on leur sert n'est pas assez frais. Le pessimisme pur est une des formes du sybaritisme. C'est l'art de médire de la vie en avalant des timbales milanaises. Le pessimisme s'affirme surtout à table entre des femmes charmantes et des mets choisis.

--Et ça ne te semble pas ridicule?

--Non. Ça me semble drôle. Et tant que ça dure je suis le courant, comme je suis la mode pour mes smocking-jackets et mes chapeaux, sans l'exagérer. Mais c'est un chapeau déjà démodé le pessimisme dont les décadents se sont coiffés. On ne porte plus cela qu'en province. Aussi, tu vois, je l'use à Trouville. A Paris, l'hiver prochain, nous porterons autre chose. Et ce sera la même chose! Identiquement.

Ils marchaient lentement, trouvant du plaisir à causer, et Solis, maintenant, essayait de prouver à son cousin que son affectation de pessimisme, ce sport de décadentisme dont Bernière se moquait lui-même, étaient pardonnables à la condition que la comédie eût une fin.

--Et quelle fin?

--Oh! la plus simple du monde. Donne-toi un but dans la vie.

--J'en ai un: tuer le temps!

--Travaille.

--Eh! eh! c'est un travail que d'exister!

--Ne dis pas de sottises, puisque tu n'en fais pas! Alors tu ne songes pas à te marier?

--Et toi?

--Oh! moi, fit Solis, dont la voix parut à Bernière devenir plus sérieuse, moi, j'ai ma mère!

--Et moi, j'ai moi. Et il y a une énorme différence entre nous, dit le vicomte. Je ne parle pas de l'âge, ma parole, tu es plus jeune que moi, non seulement par l'enthousiasme, mais par l'aspect même. Mais je ne tiens pas à aliéner ma liberté, pour parler comme M. Prudhomme. Tandis que ta mère.... Ah! ta mère, pauvre chère femme, elle serait si heureuse de te savoir un foyer, de se dire que tu ne vas pas repartir pour patauger dans les boues du Tonkin, que tu resteras, que tu lui resteras, et que--tu connais les contes de fées--«ils furent très heureux et ils eurent beaucoup d'enfants».

--Je ne crois pas aux contes de fées! dit Solis.

Bernière, gaiement, se mit à rire.

--Ah! ah! les voilà les enthousiastes, les voilà bien!

Et il imitait le débit amusant de quelque acteur à la mode:

--Ils ne croient pas aux contes de fées et nous y croyons, nous, les pessimistes! Nous ne croyons même qu'à ça! Ah! il n'y a plus de contes de fées? Mais, malheureux, tu crois donc peut-être à l'Histoire, cette gigantesque blague? Il ne te manquerait plus que de croire aux journaux, pour être complet!

Il redevint brusquement sérieux en frappant sur l'épaule de son cousin:

--Comment ne pas croire aux contes de fées, quand on voit ma tante! Ah! moi qui n'ai plus ni père ni mère, je te l'envie, celle-là. Et lorsque je dis que je n'ai point de mère, je suis un infâme ingrat, car elle m'aime comme une maman. Eh bien! je sais ce qu'elle pense, cette maman-là, je sais ce qu'elle espère; elle ne te le dira peut-être pas--mais c'est de vieillir auprès de toi, à côté de toi et d'une autre et de devenir grand'mère, comme dans ces admirables contes de fées que tu blasphèmes, faux croyant que tu es, paladin qui nie la chevalerie!

Solis s'arrêta, essayant de déchiffrer, dans cette claire nuit, sur le visage de Paul, le degré de sérieux de cette confidence.

Alors, c'était vrai? La marquise avait souvent parlé à son neveu de ce rêve: le mariage de son fils?... Elle y songeait autrefois, Georges le savait bien, mais le temps avait passé. Y pensait-elle encore?

--Si elle y pense? Mais, mon cher, elle ne pense qu'à ça. Et veux-tu que je te dise? Ta n'as qu'à te bien tenir si tu veux rester garçon! Ta pauvre mère étudie les jeunes filles à peu près comme la mère Dickson suppute les jeunes gens disponibles.... Elle doit avoir rêvé de pêcher une bru à Trouville-sur-Mer!

--Tu es fou! dit Solis.

--Très certainement. Seulement, je ne suis pas bête. Et, crois-moi, pour peu que tu sois las de la vie de nomade et qu'une femme te plaise--pas Arabella, par exemple, je ne te conseille pas Arabella--tu causeras une fameuse joie à ta mère en lui demandant de l'accepter pour fille. Ça, c'est le secret de ma tante. Elle ne t'en parlera peut-être pas, je te le répète. Mais je t'en parle. Et je vais te dire une chose: si mon mariage à moi pouvait pousser au tien, ma parole, je serais capable de me sacrifier et de descendre, un matin, sur la plage et de jeter mon coeur à la volée, dans le tas.... Pas à Arabella, non, Arabella exceptée! Trop belle pour moi, Arabella!

--Prends garde, fit le marquis sans répondre aux conseils de son cousin, c'est peut-être celle-là qui te menace.

--C'est possible. La vie est si drôle. Mais elle serait moins drôle avec cette compagne évidemment marmoréenne.

Ils étaient arrivés, au bout de la rue, devant la maison où logeait Mme de Solis.

--Adieu, Georges. Songe à ce que je t'ai dit. C'est très sérieux, fit Paul de Bernière.

--J'y songerai; mais toute réflexion est faite. Me marier? Il est trop tard. Je ne quitterai jamais la marquise, voilà tout. Finis, les voyages! Je veillerai au coin du feu: ma pauvre mère ne peut pas me demander plus.

--Si, si! Elle voudrait....

Et Bernière fit, de la main, le geste de caresser quelque petite tête d'enfant.

--Oh! dit Solis d'une voix tout à coup amère, des enfants! Pour le plaisir qu'il y a à vivre!

Le vicomte se mit à rire encore et de bon coeur.

--Eh bien! voilà! Superbe! Toi qui me reprochais mon pessimisme! Mais le parfait pessimiste, c'est toi, malheureux!

--Non, dit sérieusement Solis. Au contraire.--Seulement il y a des amours rentrées qui ressemblent à de la misanthropie.

--C'est-à-dire?

--Rien!

--Mais encore?

Et comme Solis ne répondait pas, son cousin lui souhaita le bonsoir et dit en riant:

--A demain! Moi, je vais jouer aux petits chevaux pour me distraire. Onze heures! Je serais déshonoré si je me couchais avec les poules. Je te verrai sur la plage.

--A demain, répondit Solis.

· · ·

Et ce lendemain ramenait les mêmes rencontres et les mêmes propos, dans cette vie monotone et berçante des eaux où les jours passent dans le merveilleux décor de la mer, avec l'élégance de Paris mêlée au calme, au repos endormeur de l'existence de province. Ce lendemain, Bernière retrouvait sur le sable fin, à l'ombre des parasols, les hôtes de Richard Norton, le docteur, Georges de Solis et Mme Montgomery qui sortait du bain, toute rayonnante, les cheveux encore humides, donnant un salut à Fargeas, un «mon cher marquis» à M. de Solis, et un «bonjour, cher!» au vicomte.

--Eh bien, dit le docteur en la regardant--elle était éclatante, en effet--voilà une mine resplendissante!

--Ne m'en parlez pas! En prenant mon bain, tout à l'heure, j'ai attrapé un coup de soleil.

--Pour qui? demanda Bernière.

L'Américaine se mit à rire.

--Insolent! Pour personne! Oh, pour personne! Et pourtant! je l'avoue, le prince Koréteff, qui m'a fait valser hier... il est charmant, ce prince!

--Parce qu'il est prince! Mais, vous savez, tous les Russes sont princes!

--Eh! eh! fit Bernière, ça ne serait pas désagréable pour les Américaines qui aiment à être princesses.

Le docteur arrêta d'un geste le vicomte.

--Eh bien! si M. Montgomery vous entendait....

--Oh! dit Liliane, il en entend bien d'autres! Il connaît mes instincts.

--Nobiliaires? Ah! Vous allez bien, en Amérique!

Et Fargeas hochait la tête.

--Tout ce qui porte un titre, même non contrôlé à la Monnaie, vous éblouit! Mais savez-vous que ça s'achète, les titres?

Mme Montgomery s'était assise à côté du docteur, son ombrelle rouge lui donnant un éclat nouveau comme un reflet de chaud soleil.

--Parfaitement, dit-elle. J'ai reçu d'Italie un prospectus. M. Montgomery médite le prospectus....

--Et où est-il, M. Montgomery?

--Comment? Vous le demandez! Mais il est à Deauville! Regardez votre montre!... C'est l'heure du bain de miss Arabella Dickson....

--La fille du colonel?

--Oh! colonel! dit Liliane. Vous savez qu'ils pullulent chez nous, les colonels. On raconte que Barnum, feu Barnum, voulait montrer parmi ses curiosités les plus étonnantes un ancien soldat de la guerre de sécession qui ne portait pas le titre de colonel. Ce phénomène vivait dans un coin perdu de la Floride. Quand Barnum se présenta pour l'engager, le guerrier non colonel était mort. La légende veut qu'on n'ait plus retrouvé son pareil. Quant au colonel Dickson, il est de la milice simplement.

--Oui, enfin Mlle Dickson est la fille d'un garde national! ajouta Bernière.

--Et d'un garde national qui éblouit l'Europe avec les épaules de miss Arabella. L'heure du bain de Mlle Dickson! Mais c'est l'événement quotidien de Deauville! On frèterait volontiers les omnibus des hôtels afin d'arriver à temps pour la cérémonie! Des épaules?... Mais tout le monde en a des épaules! Et si on voulait....

--Oh! madame, dit le vicomte sur un ton de prière, un peu de bonne volonté!

--Mistress Montgomery contre miss Dickson! fit le docteur. Guerre civile! Le Nord et le Sud!

Bernière ajouta galamment:

--On serait pour l'Union!

Puis, regardant au loin la belle fille qui s'avançait sur les planches, entre le colonel, haut sur pattes comme un héron, et la colonelle, que suivait un petit homme gros, rougeaud, vêtu de gris clair:

--Ah! ça, mais, dites donc, la voilà, miss Arabella! Comment! A Trouville, à cette heure-ci? Que dira Deauville?... Elle ne s'est donc pas baignée!

--Vraiment! fit Liliane qui lorgnait du côté des Américains. Alors les reporters auront télégraphié la nouvelle au _New-York Herald_! Mais oui, mais oui, c'est elle! Et mon mari avec elle!

--Flirtant!

C'était M. Montgomery, en effet, et miss Arabella ne revenait pas du bain. Elle avait eu séance de portrait le matin, et Montgomery passant devant la villa louée, à Deauville, par le colonel, M. Dickson avait invité Montgomery à venir voir Arabella représentée à cheval sur le rivage, comme Olivarès campé sur sa selle. Et M. Montgomery était entré, souriant au portrait et faisant la grimace quand on lui avait nommé le peintre. Edward Harrisson! Ce traître d'Harrisson!

Puis, Montgomery avait ramené dans sa voiture les Dickson à Trouville et, sur la plage, on parlait encore de ce portrait, la seule préoccupation profonde, la seule pensée de Mlle Dickson....

--Voyez, madame, voyez; M. Montgomery flirte!...

--Oh! il peut bien flirter. Ce n'est pas dangereux, fit Mme Montgomery.

--Vous avez raison, miss Arabella, répétait Montgomery tout en s'avançant vers le groupe formé par Liliane, Bernière, le docteur et M. de Solis, votre portrait... grâce à vous, car le peintre n'est qu'un instrument... votre portrait sera étonnant! Un chef-d'oeuvre!

--Vous trouvez?

--Presque aussi joli que vous!

--Joli, mais cher! soulignait pratiquement le colonel. Très cher!

--Bah! on payerait pour le voir!

--Eh! c'est une idée, ça! fit M. Dickson.

La mère disait tout bas à Arabella, en lui montrant les gens assis près de Liliane:

--Je n'ai pas besoin de vous faire remarquer que M. de Solis est là!

--Bien, maman!

--Et, à côté du marquis, M. de Bernière.

--J'ai vu, maman! Mais--elle tenait à son idée--j'aimerais mieux le marquis.

--Évidemment.

On parlait toujours du portrait--malgré Montgomery qui voulait maintenant détourner la conversation--le colonel et Arabella en parlaient encore lorsqu'ils prirent place à côté de Fargeas et de ses amis, sous le parasol.

--Un portrait! Quel portrait? demanda Liliane, qui avait entendu et qui était curieuse.

Arabella laissa négligemment tomber ces mots, d'un air alangui:

--Un portrait de moi que vient de terminer pour les Mirlitons....

--Qui cela? dit Liliane.

Montgomery répondit très vite:

--Un peintre! Oui, un peintre de passage à Deauville!

--De passage! Lui! dit Arabella, comme blessée. Il a la plus belle villa de Deauville, M. Harrisson!

Liliane répétait:

--Pour les Mirlitons?... Harrisson? Un portrait?...

Et Montgomery, pour enlever de l'importance à son prédécesseur:

--Oh!... une pochade... une simple pochade!...

--Oui, fit Arabella, une chose enlevée! Mais enlevée avec un... un.... Comment dit-on, monsieur le marquis?

Et elle se tournait vers Solis, resté silencieux.

--Avec un chien, un chic, une patte! continuait-elle, teintant d'accent ces parisianismes.

--Je ne sais pas au juste! dit le marquis, en essayant de sourire.

--Mettons patte! fit le docteur. Et c'est ce portrait, mademoiselle, qui vous a empêchée de prendre comme d'habitude....

--Mon bain! oui! Une dernière séance! Je suis fatiguée... fatiguée de poser comme ça....

Et, sur sa chaise, elle indiquait une pose un peu maniérée, la main haute tenant les rênes, la tête tournée, l'oeil rêveur.

--Oh! d'un gracieux! dit Bernière.

--Harrisson, ajouta le plus naturellement du monde la belle miss Dickson, avait eu l'idée de me représenter en naïade....

--Excellente, l'idée! fit Bernière, tandis que Liliane, railleuse disait, sa jolie bouche prenant un pli ironique:

--En naïade?

Mais le colonel intervint, très digne:

--Oh! il y a naïade et naïade.... Une ondine, soit; mais une ondine comme il faut... une ondine _respectable_!...

--Oui, ajouta la mère. Assez....

--Et, rien de trop! compléta la fille.

Liliane se pencha vers Bernière:

--Rien de trop sur le corps! dit-elle tout bas.

Le vicomte allait répéter le mot pour tout le monde, mais du haut de sa longue barbe, le colonel, très grave, indiquait d'un ton de clergyman entamant un sermon, la façon dont, lui, Dickson, et Mme Dickson, entendaient cet «assez» et ce «rien de trop»:

--Dans un portrait, comme dans une conversation, il y a un degré où la décence finit et où le déshabillé commencerait. Tout l'art de la _respectabilité_ apparaît là.

--Ainsi, interrompit la colonelle, comme si elle eût répété une leçon, avec un ami, un parent, un étranger, il y a une _respectabilité_ particulière! Quand on a l'habitude des voyages, comme nous....

--Ces dames aiment les excursions?... demanda Bernière au colonel.

Le colonel répondit:

--Ces dames ont beaucoup voyagé!

--Alors, continuait mistress Dickson, vous concevez, dans les tables d'hôtes, on rencontre des individualités si dangereuses!

--Des _types_! dit Arabella froidement.

--Aussi bien mistress Dickson a-t-elle, reprit le colonel, enseigné à sa fille quelles plaisanteries sont permises à un étranger, par rang d'ordre.

--A un cousin, par degré de parenté... compléta mistress Dickson.

--A son cousin, bien! interrompit Liliane en riant. Mais à son peintre?

Montgomery toussait, se rapprochant de la chaise de Liliane, tandis que la colonelle jetait rapidement à sa fille:

--Occupe-toi du marquis.

--Bien, maman.

--Son peintre! son peintre! disait tout bas Montgomery à sa femme. Mais, en vérité, on dirait que vous êtes jalouse de miss Arabella?...

--Mais oui; je ne m'en cache pas, je suis jalouse.

--Vous l'avouez?

--Parfaitement. Elle a, pour les Mirlitons, et peut-être même pour le Salon prochain, son portrait par un artiste d'une valeur... d'une valeur!... Considérable.

--Oh! les artistes, interrompit Montgomery, ont tous une valeur considérable.

--Pas autant qu'Harrisson, fit nettement Mme Montgomery.

--Harrisson! Harrisson! Vous êtes toujours à me parler d'Harrisson! Tandis que, moins que tout autre, vous devriez....

Il s'arrêtait, craignant d'être entendu, et se levait, comme pour lorgner, au loin, un vapeur qui filait. Mais, pendant qu'Arabella, suivant le conseil de la colonelle, essayait de lier conversation avec Solis, Liliane se levait à son tour et disait à Montgomery:

--Je devrais, quoi?... Je devrais méconnaître le talent d'Edward Harrisson, parce qu'il a été mon mari? Le mari n'a rien à voir avec l'artiste!

--Pour vous! Mais pour moi ils se confondent l'un avec l'autre, et quand on en parle je ne puis m'empêcher d'éprouver un petit agacement facile à comprendre!

--Il faut pourtant bien, mon cher, vous habituer à entendre parler d'Edward! Il porte un nom célèbre, lui! Tous les journaux impriment son nom, à lui!

--Avec ça qu'ils n'impriment pas le vôtre, dit Montgomery. Ils impriment tout ce qu'on veut, les journaux. Un nom célèbre! un nom célèbre! Mais, moi aussi, j'ai un nom célèbre!

--Avec un seul _m_!...

--Dame! Je ne peux pas être Montgomery de New-York et Montgomery d'Henri II. Ce n'est pas possible! J'ai fait fortune dans mon comptoir, je n'ai pas éborgné un roi de France dans un tournoi! Ça! Je l'avoue, je n'ai éborgné personne! Et c'est bien heureux, car il est probable que si j'éborgnais un homme dans un tournoi, la préfecture de police....

Il essayait de plaisanter, mais Liliane n'entendait pas la plaisanterie.

--Vous êtes absurde, dit-elle; mais voulez-vous racheter plusieurs de vos torts?

--J'en ai donc beaucoup?

--Pas mal. Eh bien, pour me les faire oublier, ces torts, obtenez qu'au Salon prochain, vous entendez, au Salon ou aux Mirlitons, à côté du portrait d'Arabella... en naïade... _respectable_, il y ait un portrait agréable de moi... en déesse....

--En déesse? Par Harrisson?

--Par Harrisson. C'est le seul artiste vivant qui soit capable de rendre mon genre de physionomie!

--La rendre! la rendre! Eh parbleu! dit Montgomery poussé à bout, il fallait qu'il la gardât!

--Ah! vous sortez de la question, dit Liliane très simplement. Eh bien, est-ce dit?

--Quoi?

--Le portrait.

--Par... lui?

--Par Edward!

--Je vous défends de l'appeler Edward, dit Montgomery exaspéré.

Mais Liliane, toute câline, s'approchait du _second_, lui prenait le bras, lui glissait un coup d'oeil, le couvrait de son ombrelle rouge:

--Voyons, Lionel, mon cher Lionel... mon bon Lionel!

--Ah! Liliane! Liliane!...

Et Montgomery se sentait faiblir.

--Eh bien! soit!... Je verrai....

--Oh! Lionel! répétait Liliane suppliante.

--Oui... oui... c'est convenu.... Je lui écrirai!... Je lui écrirai!... Mais après cette preuve.... Preuve d'amour... de dévouement... de... de confiance... d'abnégation....

--Eh bien, après celle-là, je vous en demanderai d'autres, voilà! J'aurai mon portrait!... disait Liliane, battant des mains, toute rieuse.

Et elle se retournait, triomphante, vers Arabella.

Montgomery, un peu rêveur, se demandait s'il était bien convenable qu'un mari, un mari divorcé, Harrisson.... Edward... entreprît ainsi le portrait de sa femme.

--Ah ça! disait tout à coup Arabella de sa voix claire, un peu criarde, qu'est-ce que nous faisons aujourd'hui? Quelqu'un m'accompagne-t-il sur mon yacht?... Monsieur de Solis?

Et, comme le marquis souriait poliment pour s'excuser, Bernière s'avançait:

--Mais, mademoiselle, nous serions trop heureux....

Arabella haussa gentiment ses belles épaules.

--Oh! vous! Je vous connais comme navigateur: vous n'avez pas le pied marin, vous!

--J'ai bien le pied, mais c'est le coeur.... J'ai trop de coeur, mademoiselle. Alors, vous comprenez, il tourne, il tourne....

--Et ça tourne mal, fit l'Américaine.

--Généralement.

Comme on en était là, miss Dickson poussa un petit cri joyeux en apercevant miss Meredith qui venait vers eux, un livre sous le bras.

--Oh! une recrue! Bravo!

Et à peine miss Meredith fut-elle avancée que la belle Arabella lui demanda, mais du ton dont elle aurait pu donner un ordre:

--Vous venez avec nous, Éva?

--Et où cela?

--On ne sait pas. A Honfleur, en mer, au diable, peut-être en Angleterre!

--Non.... Oh! non. Je reste à Trouville! Je ne suis pas, comme vous, une _yachtswoman_!...

--Vous dites? demanda Bernière.

--_Yachtswoman!_ Oui, répéta fièrement, d'un ton très grave, le colonel Dickson. Et bicyclettiste aussi!... Correspondante du Yacht-Club de Londres! Médaille d'or aux régates de Douvres!

Le vicomte salua Arabella très bas.

--Mes compliments, mademoiselle.

Mais la belle Liliane, qui avait entendu, appelait par deux fois M. Montgomery, qui causait avec Fargeas.

M. Montgomery s'avança.

--Mon amie?

--Vous me trouverez deux parrains au Yacht-Club et vous m'achèterez un yacht. Je ne veux pas qu'il soit dit que je ne suis pas dans le mouvement.

--Diable! fit le gros homme, mais si miss Dickson reste seulement un mois à Deauville et si vous imitez toutes ses fantaisies....

--Eh bien?

--Eh bien! mais, je suis ruiné, moi!

Liliane le regarda de ses beaux yeux bleus d'un air de commisération profonde.

--Oh! oh! monsieur Montgomery!... Je vous pardonne encore de n'être pas des Montgommery de France....

--Vous me pardonnez le manque de tournoi?

--Mais, sachez-le bien, je ne vous pardonnerais pas d'être avare! Allons voir le yacht!

--Qui m'aime me suive! s'écria miss Dickson gaiement, tandis que Mme Montgomery murmurait entre ses jolies dents: «Oui, on te suit.»

--Allons, en route! fit Arabella, en se tournant vers Georges.

--Arabella, disait le colonel du haut de sa barbe, nous jouera, sur la mer, son grand solo de violoncelle!

--Tous les talents! modula Bernière.

--Ce pourrait être son nom, répondit Mme Dickson. Bicyclettiste de premier ordre. Photographe comme Nadar. Tous les talents, oui!

Et «tous les talents» envoyait au marquis de Solis un engageant sourire, penchant sur son cou sa tête de statue grecque et roucoulant pour dire:

--Vous ne venez pas, monsieur le marquis?

--Je vous prie de m'excuser, mademoiselle, répondit Solis, je suis forcé de rester ici. J'attends quelqu'un!

--Malgré le violoncelle? lui glissa à l'oreille le cousin Bernière.

Miss Dickson avait l'air piqué:

--Ah! tant pis! Je regrette... pour nous!

--Il attendait miss Éva, dit tout bas Montgomery à Liliane qui, le regardant, stupéfaite, ne put s'empêcher de lui dire:

--Oh! vous êtes fin, vous! Très fin!

Et pendant que Fargeas s'éloignait avec le colonel, Mme Dickson donnait rapidement, tout bas, cet avis à sa fille:

--Votre bras à M. de Bernière!

Les yeux bleus d'Arabella semblaient difficilement se détacher du marquis.

--Prenez toujours le bras de celui-ci, dit rapidement la mère. On verra après pour la main de l'autre!

· · ·

Georges regardait s'éloigner, avec Bernière, cette grande belle fille que couvait des yeux, comme elle eût surveillé un étalage, la grosse Mme Dickson, et, examinant miss Éva qui se tenait devant lui, le bout de son ombrelle fermée enfoncé dans le sable et son petit volume sous le bras:

--Pourquoi n'avez-vous pas accompagné miss Dickson? lui demanda-t-il. Ces grandes gaietés vous ennuient?

--Non, dit Éva très simplement. Je ne m'ennuie jamais!

--Même--il essayait de sourire--même quand vous n'êtes pas dans votre libre Amérique?

--Ne riez point, je la regrette quelquefois, fit miss Meredith en s'asseyant. Pas toujours. Non.

Georges restait debout devant elle, les mains appuyées au dossier d'une chaise, et son livre sur les genoux, elle levait sur lui ses yeux noirs, tandis que le vent agitait autour de sa fine tête ses folles mèches brunes.

--Et l'on prétend, dit-il, que les Américaines n'ont pas le souci du coin du feu!

--Oui, on s'imagine que nous vivons tous à l'hôtel dans un _boarding-house_ et que nous n'avons pas de _home_ comme les Anglais!

--Et vous le regrettez, votre _home_? Pourquoi l'avez-vous quitté?

Éva fit une petite moue railleuse.

--D'abord parce que je tenais à accompagner mon oncle, que j'aime beaucoup, Sylvia dont la santé m'inquiétait, et parce qu'aussi bien il faut avoir vu l'Europe, dit-on. Mais si je ne suis point tentée de monter sur le yacht de miss Dickson, je serai heureuse, oh! bien heureuse... quand je remettrai le pied sur le paquebot.

--Alors, demanda le marquis, la France, Paris, Trouville?...

--C'est très joli... dit la jeune fille, très joli. Je suis juste. Tout cela me plaît. Mais c'est l'étranger! Je ne comprends pas qu'on vive ailleurs que là où l'on a tous ses souvenirs.

--Voilà qui est charmant, mais qui n'est guère américain!

--Pourquoi?

--Une Américaine vit partout et se soucie peu de ce qu'elle laisse au départ. En avant! _Go ahead!_

Miss Meredith tournait doucement, sans les lire, les feuillets du roman qu'elle avait apporté. Elle s'arrêta, répondant franchement au marquis:

--C'est ce que je vous disais tout à l'heure. On s'imagine des choses!... Mon cher monsieur de Solis, vous connaissez peut-être leur langue, mais vous ne connaissez pas les Américaines.

--Je les ai vues chez elles pourtant.

--Oui! et vous les jugez sur celles que vous rencontrez hors de chez elles. L'Américaine de Paris! Mais c'est une sorte d'Américaine, une Américaine spéciale, ce n'est pas l'Américaine.

--Croyez-vous?

--J'en suis sûre. Cosmopolite, à la façon d'Arabella, élevée en pension à Paris, connaissant toutes les tables d'hôtes de l'Europe; l'hiver à Florence où elle apprend le chant; le printemps venu, au bois de Boulogne où elle apprend l'équitation; l'été aux bains de mer où elle apprend à conduire un yacht; parfois en Suisse, où, laissant la rame pour l'alpinstock, elle escalade un pic comme elle a conduit un bateau ou dompté un cheval; capable d'aller voir le soleil se lever au Righi, après l'avoir vu se coucher à Saint-Malo derrière le grand Bé. Ce sont des nomades, si vous voulez, des voyageuses qui ont pour foyer un wagon-salon et pour demeure un sleeping-car. Vous nous jugez sur ces oiseaux de passage. Mais il y en a d'autres, et ignorés, et qui ne font pas de bruit et qui se contentent d'être heureux, dans les nids, là-bas!

Elle avait dit cela si gentiment, sans pédantisme, en donnant une expression de douceur tendre, une sensation ouatée, délicieuse à ces mots: «_les nids_, _là-bas_», et si alerte dans son esprit, un sourire bon soulignant ses railleries, que Solis la regardait, étonné de cette raison et charmé de cet esprit:

--On ne défend pas plus spirituellement son pays que vous, mademoiselle....

--Ah! nous avons cela, nous autres: nous sommes patriotes! Oui, patriotes! On assure que vous vous moqueriez d'une jeune fille française qui vous ferait cette profession de foi.

--Qui vous a fait croire cela?

--Mais... des Français.... M. de Bernière et....

--Mon cousin? Ne croyez pas un mot de ce qu'il vous dit, surtout lorsqu'il vous dit qu'il ne croit à rien! C'est un fanfaron du décadentisme. Et puis nous avons cette aimable habitude de toujours nous calomnier en famille!... C'est une forme de ce patriotisme dont vous parlez là!... Alors, soyez moins étonnés, vous Américains, puisque nous commençons par nous méconnaître, que nous vous méconnaissions vous-mêmes!

--Le fait est, dit Éva en s'appuyant au dossier de sa chaise, savez-vous ce qui me frappe, ce qui me gêne... à Paris, en France?

--Quoi?... Voyons!

Et l'ombrelle de miss Éva ayant glissé sur le sable, il la ramassait vivement, la tendait à miss Meredith, et, pendant qu'elle l'ouvrait, s'asseyait à côté de la jeune fille, attendant sa réponse et trouvant comme un plaisir à oublier près d'elle Sylvia ou plutôt à penser encore à Sylvia.

--Oui, voyons, mademoiselle, qu'est-ce qui vous gêne?

--C'est que j'ai toujours peur de ne pas comprendre tous vos traits d'esprit! Vous avez tous trop d'esprit!

--Ah bah! fit le marquis. Croyez-vous?

--Non pas vous qui ne le cherchez jamais, cet esprit courant, mais la plupart des Parisiens qui semblent toujours préoccupés de dire un bon mot.... Oui... je suis sans cesse sur le qui-vive.... Cela trouble quand on a été habituée à dire les choses tout simplement, sans façons! C'est comme au feu d'artifice: on a toujours peur de perdre une fusée! Et quand il y en a trop, de fusées....

--On s'en va!

--Voilà! Vous voyez que je vous dis mes impressions telles qu'elles sont!

--Et vous avez bien raison de me les dire.

--D'ailleurs, quoique je vous aie vu pour la première fois, il n'y a pas vingt-quatre heures, il me semble que nous sommes de vieux amis! C'est que je vous connaissais déjà par mon oncle Richard. Il vous aime tant, mon oncle Richard! Il m'a raconté comment vous lui avez sauvé la vie!--Je croyais que cela n'arrivait que dans ces romans-là...--et elle montrait le petit livre.

--Moi! Je lui ai sauvé la vie?

--Vous!

--Jamais! C'est....

--C'est la vérité, puisqu'il le dit. Il nous le répétait encore ce matin devant Sylvia.

--Ah! dit Georges qui devint assez pâle.

--Et elle était tout émue à ce récit-là, Sylvia!... Comme lui! comme moi! Qu'est-ce que vous avez donc?

Ses beaux yeux noirs interrogeaient Solis, qui paraissait mal à l'aise, comme souffrant.

--Rien... c'est ce souvenir!

--Ah! dit Éva, vous avez raison de l'aimer bien, mon oncle Richard! C'est la bonté même! Le dévouement fait homme! Il a été si excellent pour les siens!... Il a remplacé pour moi mon père mort; et ma mère morte, la soeur de Richard a eu la consolation de savoir, qu'elle partie, j'avais une famille nouvelle.... Aussi, je l'adore, mon oncle Norton!... Vrai! Je l'adore!... Et c'est parce que je vous le dois un peu que je vous aime beaucoup!

Le marquis essaya de sourire, doucement railleur:

--Alors, mademoiselle, dans ce maudit Paris qui vous gêne un peu, il y a au moins un Parisien à qui vous feriez grâce?

Elle regarda encore Georges bien en face, puis, naturellement, avec une belle franchise:

--Oh! il y en a plusieurs! dit miss Meredith. Il y a vous d'abord!... Et puis, il y a le docteur Fargeas, qui soigne Sylvia avec un zèle, un zèle!... Ah! puisse-t-il la guérir bien vite et nous permettre de partir!... Mais vous seriez seuls, lui et vous, que cela suffirait; à vous deux, vous me réconcilierez tout à fait avec Paris!

--Merci!... dit Solis en riant. Mais! vous avez une façon de lui prouver votre amitié, au docteur! «Mon Dieu, faites que je puisse le quitter le plus tôt possible!» C'est votre prière?

--Oui, justement. Ma pensée, c'est bien cela!

--Et, quand vous serez partie, vous ne regretterez rien à Paris?

--Si! Je vous l'ai dit. Lui! Vous! Mais bah! c'est si près, l'Amérique!

--Oui! dit Solis. On revient en France!

--Non pas, non pas! fit Éva joyeusement. On retourne à New-York!

· · ·

Le marquis trouvait à cette jolie Américaine, si profondément femme et sérieuse, et gaie pourtant comme un enfant--avec ses saillies soudaines, raillant tout à coup la songerie de son regard--il lui trouvait un charme singulier, le charme sain et d'une tendresse douce, le charme pénétrant, «amiteux» et berceur de l'être fait pour le foyer, pour la tiédeur exquise du bonheur sans fracas. Ah! celle-là, celle-là, dans sa petite main, tenait une existence de joie calme et vraie!

Et Georges restait là, causant, oubliant le temps qui passait, et cependant, avec l'acharnement de l'idée fixe, pensant à Sylvia, même en contemplant Éva, et comparant les yeux bleus, les yeux étranges, troublants, méditatifs et douloureux, de la femme, à ces yeux clairs, noirs et francs, de la jeune fille.

Puis, peu à peu, entre eux les paroles tombant et se faisant plus rares, Éva prétextait la chaleur trop grande du soleil qui montait, chauffant le sable fin, mettant des clartés aveuglantes sur la mer, pailletée de feu, sur le sable, et elle disait:

--Je rentre! Me laissez-vous rentrer seule?

Et tandis que Solis se levait, saluant et l'accompagnant:

--Ah! je n'aurai pas beaucoup lu mon livre--cette fois!--Du reste, c'est drôle, les romans ne m'amusent plus! Ils se ressemblent tous!

--C'est qu'ils ressemblent tous à la vie, qui est assez banale.

--Oh! monsieur le marquis, je vous en prie, pas de pessimisme. Laissez cela à M. de Bernière!

Elle marchait à côté de Solis et riait sous son ombrelle.

--Il m'amuse, M. de Bernière; mais il finirait par m'ennuyer. C'est un Schopenhauër du boulevard. Renvoyé à Mlle Offenburger.

--Et Mlle Offenburger serait très capable de le garder, dit le marquis. Ce qui serait dommage.

--Pourquoi?

--Parce que mon cousin est charmant.

--Et Mlle Offenburger, elle n'est donc pas charmante?

--Si fait. Charmante. Si l'_Encyclopédie_ marchait, elle serait comme cela!

--Vous n'aimez pas les femmes savantes?

--Au contraire. Seulement, je n'aime pas l'étalage. Vous devez être aussi instruite que Mlle Offenburger. Pourquoi ne le criez-vous pas sur les toits?

--Parce que je ne sais rien. J'ai un diplôme du cours de cuisine et je pourrais être doctoresse en repassage. Oui, je repasse mes cols moi-même, cela m'amuse! Mais cela ne peut pas compter!

--Eh! eh! fit M. de Solis, si Molière était là, il n'hésiterait pas!

· · ·

Ils arrivaient sur la plage, à une sorte de mare ou de ruisselet formé par la mer, laissant parfois dans le sable des flaques oubliées ou de petits cours d'eau minuscules.

Éva s'arrêta, regardant, cherchant si de ses pieds fins elle pouvait franchir le ruisseau. M. de Solis lui tendit la main.

--Ne vous pressez pas, dit le marquis, prenez garde!

--Bah! quand je mouillerais le bout de mes bottines?

Au même moment des voix d'enfants criaient, comme une nichée d'oiseaux, de loin:

--Madame!... Madame? Par ici, madame! Par ici! Il y a un pont!

Et, en effet, sur le ruisselet d'eau courante, des gamins, des gamines--coureurs de plages, gavroches de la mer--avaient jeté des planchettes calées par des tas de sable figurant des piles de petits ponts improvisés, et là-dessus les promeneurs passaient les flaques.

--S'il y a un pont, allons au pont! dit gaiement le marquis.

Les gamins se disputaient les passagers, comme des _facchini_ des ports les bagages d'un voyageur qui débarque.

--De ce côté, monsieur! Ici, madame! le mien! le mien! Prenez le mien! le mien est meilleur!

Solis avait déjà traversé une des passerelles et offrait sa main à Éva qui disait «merci» et passait à son tour.

Et, comme le marquis donnait quelques sous à un petit gamin de treize ou quatorze ans qui se tenait là, debout, de l'autre côté du ruisselet, près de son pont, miss Meredith regarda l'enfant, blond comme de la paille, les cheveux tombant droits des deux côtés d'un visage frais et rouge, recuit et tanné déjà par le vent de mer.

En même temps, le petit reconnaissait l'Américaine et disait, sa casquette à la main, en fouillant dans sa veste après avoir glissé en poche les sous donnés par le marquis:

--Ah! tout justement, mademoiselle, j'allais, à la marée haute, aller à votre villa!

--Par exemple, fit le marquis, nous voici en pays de connaissance!

L'enfant hochait la tête et, de ses beaux yeux bleu clair, regardait Éva avec l'expression reconnaissante d'un bon chien dévoué.

--Mademoiselle?... Je crois bien qu'on la connaît! Et l'autre, donc! L'autre!

Georges n'avait pas besoin de demander à l'enfant le nom de cette autre et, tout bas, il la nommait lui-même: Sylvia--il devinait des visites de charité et de bonté à des pauvres--et il regardait ce petit qui tirait de sa veste un morceau de journal enveloppant un objet qu'il en sortait précieusement, tendant à Éva un bracelet d'or, mais dont la chaînette pendait, cassée:

--Oui, voilà un machin qu'on a laissé tomber chez la maman, hier... l'une ou l'autre!

--C'est à Sylvia! dit miss Meredith en prenant le bracelet.

--Et comment mistress Norton l'a-t-elle perdu chez cet enfant? demanda le marquis.

Éva se mit à rire.

--Oh! nous avons nos petits secrets!

--C'est, dit alors le petit à M. de Solis d'un air entendu, des dames qui viennent comme ça voir comment que va maman, qui est malade.... Et alors donc hier....

Mais Éva interrompait le petit, voulant lui laisser le plaisir de rapporter lui-même le bracelet à Sylvia.

--Suis-nous, mon enfant.

Et elle prenait, avec le marquis, le chemin de la villa, pendant que le gamin, marchant à leurs côtés, expliquait, doucement, d'une voix un peu traînante, la vie qu'on menait, dans cette maisonnette de pêcheurs où parfois venaient les Américaines, la demoiselle qui était là et l'_autre_.

Oh! on avait eu de la peine, cet hiver, chez les Ruaud!... Le père avait eu un frère mort à la mer, du côté d'Ostende. Ils étaient associés, les deux frères. Et la mère souffrait, geignait, depuis des temps, avec les fièvres. Lui, le petit, se faisait quelques sous par jour avec ses ponts, pendant l'été. L'hiver, il allait à l'école. Quand il serait grand, il serait marin, comme le père Ruaud, marin de l'État d'abord, puis pêcheur, comme tous les siens.

Et, tout en racontant cette humble vie, laborieuse, triste--il arrivait devant la villa des Norton--et Éva, ayant demandé si mistress Norton était chez elle, la jeune fille disait au petit Ruaud:

--Allons, viens! Viens te faire remercier par l'_autre_!--Vous entrez aussi, monsieur de Solis?

Georges hésitait. Il lui semblait qu'il commettait une indiscrétion en revenant, si vite, chez Sylvia. Mais aussi pourquoi, puisqu'il accompagnait miss Meredith, ne lui servirait-il pas de cavalier jusqu'au salon?

· · ·

Sylvia était là justement, dans cette même pièce où, la veille, Georges de Solis l'avait revue, où elle lui avait, comme à travers un fossé creusé par les années, tendu une main amie. Elle parut heureuse de sa venue.

--A la bonne heure! je craignais que votre sauvagerie....

Elle s'arrêta, craignant de trop dire. Elle essayait de sourire, mais elle était moins rassurée qu'elle ne voulait le paraître. Elle s'expliquait, par le sentiment qu'elle éprouvait, l'empressement de M. de Solis. Mais pourtant si tôt, si vite! Et allait-elle, maintenant, vivre près de lui, le voir souvent?

--Ma chère Sylvia, dit miss Meredith, une autre fois, attachez mieux votre bracelet. Voici celui que vous rapporte le petit Ruaud.

L'enfant, qui tournait autour de lui des yeux étonnés, de beaux yeux bleus, et regardait ce salon avec le respect des splendeurs d'une église, se retourna vite en entendant son nom.

--Oui, paraît que c'est votre bracelet, madame, dit-il à Sylvia. Il s'aura détaché pendant que vous parliez à la mère, chez nous. Et alors, c'est le père qui l'a trouvé au pied du lit en rentrant de la pêche et qui a dit: «Francis, porte ça le plus vite possible à ces dames américaines! Elles peuvent en avoir besoin pour aller à la fête!...»

Un bon rire clair de miss Meredith interrompit le pauvre petit.

--A la fête! dit la jeune fille, ah! très joli!

Francis Ruaud demeurait un peu confus en entendant ce rire: il avait peur d'avoir dit quelque sottise.

Mais Sylvia le rassura bien vite:

--Un brave homme, ton père! Tu lui diras merci pour moi! Mon bracelet....

Elle le prenait des mains d'Éva et cherchait à le rattacher à son poignet.

--Voulez-vous me permettre?... dit machinalement M. de Solis.

--Pourrez-vous?

--C'est... c'est assez difficile, disait le marquis, dont les doigts effleuraient l'épiderme de Sylvia; il est joli, ce bracelet, plus fin que ces gros bijoux anglais... ou anglo-américains que portent vos compatriotes.

--Merci, interrompit Éva, merci pour moi! J'en ai, de ces horreurs-là! J'en porte, de ces gros bijoux!

Elle montrait au marquis la lourde chaîne d'or qu'elle avait au poignet, avec un cadenas et un petit trousseau de clés comme fermeture.

--Je vous demande pardon.... Je n'avais pas vu....

Et Georges balbutiait, tandis que miss Meredith ajoutait, sans malice:

--On ne voit que ce qu'on regarde....

Et s'approchant de Sylvia:

--Allons, vous ne saurez jamais, monsieur le marquis! Laissez.... On dirait que votre main tremble.... Du reste, dit-elle, la chaînette est brisée.

Sylvia, un peu pâlie, avait remercié M. de Solis et, ne sachant que dire pendant que miss Meredith essayait de rattacher le bracelet, elle demandait à Francis:

--Et comment va la maman?

--Comme ci, comme ça, madame; merci bien! C'est dans les reins que ça la tient maintenant après ses fièvres! Un mauvais tour qu'elle a pris en poussant le cabestan!... Ça sera rien, qu'elle dit. Mais voilà, elle crie, elle crie, et ça ennuie papa!...

--Ah! ça l'ennuie?... fit Éva.

Le petit Francis hochait la tête, l'air très sérieux, une expression de songerie, de raison triste passant sur sa bonne figure naïve d'enfant.

--Faut être juste, il dit comme ça qu'il a besoin de sommeil pour se reposer de la fatigue et, quand il faut se lever au fin matin, pour le bateau, et qu'on a passé une nuit blanche... dame, on est grinchu! C'est égal, il est dur tout de même pour la maman, le père!

--Pauvre femme! dit Sylvia.

--Et pour toi? Est-il dur aussi? demanda Éva.

--Oh! oui, bien dur aussi pour moi! Et dur pour lui! Il est comme ça, on ne se refait pas! Oh! c'est un gas! Fait pas bon flâner avec le père Ruaud! Et quand il a ses mauvaises minutes!...

--Ses mauvaises minutes? demanda encore miss Meredith! Qu'est-ce que c'est?

L'enfant regarda la jeune fille bien en face. Il tournait sa casquette entre ses doigts et il eut un sourire bizarre, mélancolique presque.

--Bé dame! dit-il, c'est, des fois, quand il a un grain d'eau-de-vie de trop! Alors! Ah! alors!

--Eh bien, alors? dit le marquis.

--Rien, monsieur! Voilà! Ce n'est pas toujours gai!

--Mais encore....

--Eh! bé dame!... les coups.... Ça pleut, les coups! Il cogne, c'est rien de le dire! Voilà!...

--Ah! dit Sylvia. Et il frappe votre mère aussi?

--Dame! il ne sait pas, cet homme, dans ses minutes!... Il est parti!--Et l'enfant se touchait le front.--Oui, parti! C'est égal, c'est tout de même pas chic!

Et dans ce mot vulgaire, dit tout bas, avec un hochement de tête profond, il y avait tout un petit monde de pensées, de larmes d'enfant refoulées, et de longues, longues heures tristes.

--Et, tu l'aimes, ta mère?

--Dame! dit l'enfant, c'est maman!

--Et ton père?

C'était Georges qui interrogeait.

--Aussi! répondit l'enfant.

--Malgré?...

--Dame! c'est papa!

--Comment t'appelles-tu de ton petit nom? demanda le marquis.

--Francis.... Francis-Joseph Ruaud.

--Quel âge as-tu?

L'enfant cherchait.

--Voyons donc.... Douze... treize.... J'ai eu douze ans aux harengs de l'an dernier.

--Alors, ça doit te faire treize, dit Éva.

--Dans ces environs-là, oui, répondit l'enfant sérieusement.

--Et tu veux être marin? demanda Sylvia, qui le tutoyait maintenant comme les autres.

--Oui, je le disais à la demoiselle et au monsieur, tout à l'heure. Marin. Mais pas tout de suite marin de l'État, marin de la côte.

--Pourquoi?

--A cause de mes vieux!

--Le père? dit Georges.

--Et la maman. Oui, j'aimerais autant vivre avec et leur donner un peu de ce que j'aurais... quand je gagnerai. Oh! vous savez, je gagne déjà! Mais je suis ambitieux.

--Tu dis?

--Ambitieux! répéta fièrement le petit. Je veux plus que ça!

--Qu'est-ce que tu gagnes?

--Oh! bien... des fois, par jour... six sous.

--Combien? demanda Sylvia, effrayée de tant de misère.

--Six sous! Des fois, mais c'est rare, huit, dix.

--Et le père?

--Dans ces environs! Mais plus! oh! plus lui! Seulement, comme il n'a pas de bateau ponté, une méchante barque seulement et qu'il faut encore payer les amorces--c'est _gaille_, les poissons, ça aime manger frais--alors... il reste pas grand'chose au bout du compte!

--Et, au baccara, en une nuit, votre cousin Bernière.... Je regrette qu'il ne soit pas là, dit miss Meredith.

--Et, avec ce peu d'argent, dit encore Sylvia, vous vivez?

--Oh! on a des aubaines. Quand on prend quelque beau poisson, un bar, ou qu'on trouve un bon gros tourteau.... Eh! donc, on peut mettre le pot-au-feu... le dimanche....

--C'est un événement, le pot-au-feu? dit Georges.

L'enfant sourit.

--Eh bien! Francis, dit mistress Norton, voilà pour toi... oui, pour le bracelet....

Elle tendait aux petites mains gercées du gamin une pièce d'or qu'il prit, joyeusement, en devenant tout rouge. Mais il n'osait la garder, il la tendait à son tour à l'Américaine, effrayé, inquiet de cette joie:

--Oh! madame! C'est trop! Vaut pas la peine!... Non, madame, c'est pas pour ça que je le rapportais, allez!... C'est pas pour ça!

--Je le sais bien, mon enfant. Mais je tiens à ce que ta mère puisse se soigner comme elle voudra. C'est pour elle!

--Merci pour maman, alors! dit le petit.

--Et je veux que tu m'en donnes des nouvelles, tu entends?... Reviens souvent... souvent, mon enfant....

--Avec plaisir, madame. Quand je n'aurai pas à faire mes ponts ou quand mes filets seront à sécher, parce qu'autrement... papa....

Et il faisait, en souriant, le geste de lever le bras.

--Salut, monsieur, madame et la compagnie. Et si, quand je reviendrai, vous n'y étiez pas, à votre villa, alors, n'est-ce pas, je demanderai à monsieur?

Et il désignait Georges de Solis.

--Pourquoi monsieur? dit Éva, étonnée.

Francis comprit qu'il se trompait et dit à Sylvia:

--Ah! ce n'est pas votre mari?

--Quelle idée! fit Éva.

--Pardon, excuse, ajoutait l'enfant, j'avais cru!

· · ·

Il s'était fait brusquement, dans le salon, un silence gêné. Éva et Sylvia se regardaient, un peu embarrassées; et la jeune femme même baissait les yeux dans un trouble presque douloureux, pendant que Francis Ruaud demandait à miss Meredith:

--Par où qu'on s'en va? Je saurais pas mon chemin.

--Je vais te reconduire, dit Éva.

Et l'enfant, saluant encore mistress Norton et le marquis, miss Meredith sortit avec lui, laissant M. de Solis seul avec Sylvia, dans ce salon où le petit Francis venait de toucher, sans le savoir, inconscient de ce martyre, la blessure de ces deux êtres condamnés à souffrir.