‹ L'amiChapitre 15 sur 21 · L’ÉVANGILE INCONNU

L’ÉVANGILE INCONNU

L’AMI.--La plus large habitation offerte à l’âme, la patrie spirituelle la plus compréhensive, est l’Évangile. Son esprit n’est réfractaire à aucune tendance foncièrement humaine. Il offre la plate-forme où peuvent se rencontrer tous les intérêts supérieurs, fraterniser toutes les formes d’intelligence, se lier tous les efforts. Hélas! qu’ont fait de cette habitation les hommes à vues courtes, rapides à trancher, à clore les questions, à dénoncer la solidarité de l’adversaire? Ils en ont muré les fenêtres, verrouillé les portes, épaissi les remparts: ils l’ont transformée en cachot pour l’esprit, en citadelle hérissée et menaçante d’où l’anathème se lance à ceux du dehors. Et de temps en temps, de l’intérieur, quelque frère ayant cessé de penser selon la formule, est jeté par-dessus la muraille.

Ils ont agi à l’égard de la maison comme à l’égard du maître.

«Je suis le fils de l’homme», avait-il déclaré. Ils en ont fait un chef de parti, ou tout au moins, même en le divinisant, un homme comme les autres, tenant à ses particularités, à son nom, à son moi, accessoires inclus. Et qui donc a compris que le Fils de l’homme n’était ni à comparer, ni à mettre en concurrence avec personne? Car de tout ce qui fut grand et saint à travers les âges, dans n’importe quel contingent de l’humanité, il aurait pu dire: Celui-là est avec moi, et je suis avec lui; bien plus, celui-là est un peu moi, et moi je suis lui.

Ne s’est-il pas identifié avec les petits, les enfants, les malades, les pauvres, les prisonniers? Quel est ce moi, à qui est fait tout ce qu’on fait aux autres, bien ou mal? Est-ce le moi d’un particulier, ayant des intérêts privés, dirigeant une raison sociale, en rivalité avec d’autres? Non, il est le Fils de l’homme, et rien d’humain ne lui est étranger.

Quand ses champions fanatiques attaquent la science, c’est lui qu’ils attaquent. Quand ils persécutent les hommes en son nom, c’est lui qu’ils persécutent. Quand vous méprisez les humbles, les simples, c’est lui que vous méprisez. Quand vous abaissez les prophètes pour le grandir; quand vous diminuez les sages païens pour augmenter son éclat; c’est lui que vous abaissez, diminuez et voilez. Il n’a pas concouru pour le prix de sainteté, ni pour celui de sagesse, ni pour celui de grandeur. Vos comparaisons, vos petites rivalités, les couronnes que vous arrachez à d’autres, pour les jeter à ses pieds, sont des procédés odieux et méritant d’être condamnés par la parole: «Vous ne savez pas de quel esprit vous êtes animés!»

JE SUIS LE CHEMIN, LA VÉRITÉ, LA VIE

L’AMI.--L’essence de la foi chrétienne est la certitude que l’Invisible se fait homme. L’aboutissant le plus parfait de l’Esprit besognant derrière le voile des choses sensibles, se trouve, pour l’homme, dans une conscience d’homme animée de son souffle et remplie de sa présence. La Foi au Dieu-Nature est difficile. Il y a trop de distance entre lui et nous. S’il est gracieux, doux, apaisant aujourd’hui, demain il est sauvage, dévastateur, sans entrailles. Ses brutalités choquent notre conscience. On ne peut pas se nourrir du roc. La formidable divinité naturelle, active dans les forces mécaniques du monde, offre à l’homme une pierre, lorsqu’il demande du pain.

Plus près de nous est le Dieu traduit en humanité, Dieu visite l’homme par l’homme. Justice, sainteté, tendresse, pardon: ni les astres, ni les plantes, ni les bêtes, ni aucun spectacle de la création, ne nous révèlent ces réalités comme nous le révèle un être humain animé de la vie supérieure. A celui-là nous pouvons dire: En toi mes problèmes sont résolus, mes dissonances changées en harmonie, les passages obscurs de la vie, de l’histoire, des écritures, interprétés. Tu me traduis Dieu, et le monde, et moi-même, en vérité assimilable et nourrissante.

UNE CHOSE EST NÉCESSAIRE

L’AMI.--Mais, en tout cela, il n’y a d’essentiel que la vie et la puissance. Les mots pour en parler, les formules pour enfermer ces expériences, sont riches et variées. Leur office est de traduire, faiblement et de loin, l’intraduisible, d’exprimer, en bégayant, l’ineffable. Leur attitude vraie est l’entière humilité, je dirais presque l’effacement. Elles ne sont jamais plus efficaces que lorsqu’elles demeurent à tout moment prêtes à se retirer devant la grandeur de ce qu’elles essaient de faire pressentir.

Si la parole, la doctrine, la croyance se substituent à la foi vivante, elles sont usurpatrices.

Regardez vivre et enseigner le Christ. Jamais il n’a endoctriné personne: il embrasait les cœurs par son contact. Son Évangile n’est pas un corps de doctrines qu’il impose et dont il confie la garde à des scribes jaloux d’exactitude littérale. C’est une force de tendresse, de lumière, de courage, de joie, de paix. C’est de la vie infinie et divine, palpitant dans la poitrine d’un homme, vibrant dans sa voix, brillant dans son regard. L’âme, déconcertée par les étrangetés et les contradictions du monde, se sent envahie comme par un souffle de la patrie. Les yeux s’ouvrent, le cœur se dilate, l’espérance renaît. Les vieilles souillures et les vieilles méchancetés cèdent sous cette influence, comme la glace fond au rayon de juin. L’auditeur même d’un seul jour, sentant passer dans l’air une vertu libératrice, se dit: «Dieu a visité son peuple. Ceux qui étaient assis dans l’ombre de la mort ont vu une grande lumière.»

BONNE NOUVELLE

L’AMI.--Dieu t’aime, et le monde est à Dieu. Toutes choses devront, en fin de compte, tourner à bien.

Pauvre humanité perdue, errante, usée de fatigues, chargée de fautes et de misères, le Père te parle et t’appelle. Surgis de ta poussière! Lève ton regard vers les hauteurs!

Tu es une espérance de Dieu, donc tu ne peux périr. Ta destinée, commencée dans la peine et les larmes, s’achèvera dans une lumière immortelle. Toutes tes souffrances seront oubliées dans la gloire qui doit être manifestée en toi. Crois cela! Fais cet honneur à Dieu de penser que tes affaires sont les siennes et qu’aucune puissance, aucun malheur, aucun événement ne peut t’arracher de sa main, ni empêcher sa volonté d’amour de se réaliser à ton égard! Cherche, travaille, combats, laboure et sème, mais ne te soucie pas, ne t’inquiète point!

Au sein de tes ignorances, trouve le calme dans la pensée que Dieu connaît ce qui t’échappe! Il ne te demande pas de te présenter devant lui avec une explication correcte de l’Univers. Il n’est pas le Sphynx, proposant une énigme et dévorant ceux qui ne peuvent la résoudre. Aie confiance, abandonne-toi à lui!

SI VOUS CROYEZ EN DIEU, CROYEZ AUSSI EN MOI!

L’AMI.--Il en est qui croient en Dieu et désespèrent de l’homme.

Ne pas croire à l’homme, à la vie, au labeur utile, à l’effort combiné de la conscience et de l’intelligence. Considérer la terre comme une colonie perdue, une entreprise manquée. Ne pas croire à la victoire de la Justice, de la Fraternité, du Bien sous toutes ses formes, c’est la pire incrédulité.

L’incrédulité ne consiste pas dans l’impuissance à se mettre en tête certaines formes de doctrine ou certains faits présentés comme historiques: elle consiste à penser que la vie n’est qu’une grande vanité dont on ne tirera jamais rien de bon et dont il est préférable de souhaiter la fin.

Nous sommes ici pour faire une œuvre, une œuvre avec Dieu.

... «Et nous avons pour nous ce quelqu’un d’inconnu «Dont on voit par moments passer l’ombre sublime «Par delà la muraille énorme de l’Abîme.»

L’honneur de Dieu est engagé dans nos affaires.

Malgré toutes les fautes et les tares des hommes, l’auteur responsable de ce monde, en définitive, c’est Lui. Donc nous ne saurions faire faillite.

Notre esquif, ballotté par mille tempêtes, a de meilleures garanties que n’en offrait au pilote effrayé le fameux imperator en disant:

Tu portes César et sa fortune.

En haut les cœurs! Ouvrons nos voiles aux souffles d’espérance! Tout ce qui encourage, tonifie, augmente l’entrain et la joie est bon, est vrai. Toute doctrine réconfortante est un flambeau de vie allumé au foyer éternel.

L’erreur, c’est ce qui décourage, accable, assombrit, fait tomber les bras et hausser les épaules devant l’œuvre humaine.

Il faut avoir la Foi. C’est le trésor des trésors, la racine de la vie, le lien nourricier qui nous rattache à la Source des êtres.

Rien de beau, de grand, de durable, rien d’humain ne se fait sans la foi.

La Foi transporte des montagnes. La croyance est elle-même souvent une montagne à transporter. Il faut donc que la croyance s’amende, s’épure sans cesse et demeure toujours au rang d’humble instrument de la Foi.

Communiquée et provoquée par des signes visibles, des faits transitoires, que la Foi en devienne, à la longue, indépendante! Née de certaines conditions, qu’elle s’élève au-dessus de toutes les conditions! Ainsi tombe la coquille protectrice quand éclôt l’oiseau.

DIEU EN CHRIST

L’AMI.--Ce qu’il y a de meilleur en Dieu c’est l’homme. Un Dieu qui ne se traduirait pas en humanité, n’existerait pas pour nous. C’est l’être en soi, trop haut et trop loin, trop chaud et trop froid. Il faut qu’il se mette à notre niveau et à notre température, et pourtant qu’il nous dépasse de toute la hauteur de l’infini. Voilà le mystère, rapproché de notre horizon par la révélation en Jésus.

Le Dieu qui nous a regardés par ces yeux, touchés par cette main, appelés par cette voix est plus grand que tout le monde visible. Aucune force naturelle, aucune majesté terrible ou souriante, aucun tonnerre de Sinaï, aucune sérénité de l’Olympe n’en approche.

Mais il est là, tout près de nous. Avec nous, il souffre. Il pleure de nos larmes, et afin qu’elle soit moins obscure, avec nous il se couche dans la tombe. Il regarde toute notre destinée douloureuse et sublime et dit, à chaque étape: J’en suis!

LE FILS DE L’HOMME

--Qui donc es-tu?

--Je suis le Fils de l’Homme. Toute vierge pure m’enfante.

Tout coup frappé sur le faible et l’innocent meurtrit ma face. Pas de larme dont je ne pleure; pas de rayon de soleil dont je ne me réjouisse.

Je suis dans l’assemblée de ceux qui s’aiment, dans la solitude de ceux qu’on oublie.

Je meurs avec les justes qu’on outrage et qu’on persécute et, de toutes leurs cendres, je renais. Que de fois ne suis-je pas mort, depuis que je marche dans vos rangs! Avec vous, on m’a pendu aux gibets, brûlé sur les bûchers. Mais de toutes les prisons, je m’évade; de tous les tombeaux, je ressuscite. Je serai avec vous jusqu’à la fin du monde.

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L’eucharistie symbolise une vérité sublime. Tant qu’il y aura un être perdu, Dieu lui-même se donnera pour le sauver. Tant que les hommes le chercheront dans les ténèbres, il sera prêt à descendre vers eux, à se traduire en humanité, pour transformer leur vie périssable en vie éternelle.

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La Création n’est pas finie; le meilleur est à naître. Si cela n’était pas, l’intérêt disparaîtrait du grand labeur universel, et le monde croulerait sous le poids de son néant, comme les hommes arrivés, sous leurs succès accumulés.

DIEU SE FAIT HOMME

L’AMI.--Dieu se fait homme dans tout ce qui nous soutient, nous maintient vivants, agissants, éclaire l’âme et affermit la volonté. Il est de notre devoir de ne rien négliger de cette révélation humble et prochaine.

Le long regard de l’âme plongeant dans l’au-delà, ne fonctionne pas toujours ni chez tous. Regardons sous nos pas, apprenons à y regarder!

Ce qui se passe là est d’une importance capitale. Les petites choses aussi sont grandes, d’une grandeur infinie. Soyons fidèles dans ce que, dans notre courte vue, nous considérons comme les petites choses! Rien n’est profane. Pénétré du grand et saint respect de ce qui vit, souffre, meurt, nous communions avec le sanctuaire. Comme on peut vivre dans les sanctuaires matériels, avec une âme vide de Dieu, il est possible de se mouvoir dans les objets en apparence dépourvus du caractère sacré, avec une âme pleine de Lui. Si les vastes horizons se ferment, si le voile tombe, si tu es réduit à la pauvreté spirituelle, à la disette intérieure, sois fidèle! Si les yeux se ferment et que tu doives te contenter de marcher à tâtons, sers-toi de ton toucher et de ton oreille, comme l’aveugle: sois fidèle! Emploie ta misère comme tu emploierais ton bonheur; use de ta pauvreté comme tu userais de ta richesse et garde la foi, la bonne confiance: reste d’accord! Croire au Dieu des soleils levants, des clartés astrales, du prodigieux rayonnement des lumières intérieures, ne suffit pas. Il faut croire au Dieu des longues nuits, au Dieu des jours mauvais. Que dans le plus obscur carrefour il te serre la main et te dise: Je suis là!

SACRIFICE LIBÉRATEUR

--Quand cet homme est entré près de moi au soir terrible, j’ai compris qu’il était prêt à partager mon sort. Et le courage m’est venu de le supporter moi-même.

L’AMI.--Toute parole est vaine, adressée à ceux qui souffrent par ceux qui ne souffrent pas. Ils parlent une autre langue, ils s’interpellent par-dessus un abîme, et leur voix tombe au gouffre. La vertu consolatrice est accordée à celui-là seulement qui fait de notre sort le sien, décidé à prendre sur lui notre fardeau. Voilà ce que tu as éprouvé ce soir-là. Tu as expérimenté par toi-même une des vérités profondes de la vie. En une heure d’angoisse t’est apparu le pouvoir du sacrifice libérateur.

Cette expérience, l’humanité la renouvelle depuis des siècles. Ésaïe l’a exprimée en ces termes: «Il a pris sur lui nos langueurs, et par ses blessures nous sommes guéris.» La croix du Calvaire en est devenue le symbole. La vue de ce «crucifié par amour» a donné plus de courage aux cœurs meurtris que les plus beaux conseils de la sagesse.

«CADENTIA SIDERA»

Il y a des castes parmi les dogmes, comme parmi les hommes. Quelques dogmes très titrés, mais plus brillants qu’agissants, ont de tout temps occupé le devant de la scène, au détriment de ceux, modestes et actifs, relégués à l’arrière et dans les coulisses à la façon de Cendrillon. Ces hauts et puissants seigneurs ont exercé des tyrannies odieuses, excommunié et persécuté quiconque ne les saluait pas assez bas. Tandis que, dans l’ombre, les autres consolaient les affligés, réparaient les injustices et ne voulaient régner que par la seule Bonté.

Je suis las de voir parader les grandeurs inutiles. Leurs astres qui descendent à l’horizon n’excitent pas mon regret, et je rêve dans le crépuscule, en attendant le lever des dogmes prolétaires.

LE SOUTIEN DE L’ESPRIT

L’AMI.--N’attends pas de moi que je diminue en rien la valeur des espérances d’outre-tombe! Elles sont parmi les biens les plus précieux de l’humanité. Il fait bon, des noirs sillons sur lesquels nous peinons pour l’avenir, lever le front vers cet accomplissement définitif où toute blessure sera guérie, tout abîme comblé. Malheur à celui qui prétend fermer à l’homme la trouée bleue sur la vie infinie! J’aimerais mieux être une pauvre brute et mourir ce soir, qu’un homme sans espérance éternelle, avec des siècles d’existence terrestre assurée devant moi, des siècles où se creuserait, sans cesse plus irrémédiable au fond de moi, l’insupportable sentiment de mon néant.

Et cependant ce n’est pas dans cette attente ferme des accomplissements dans l’au-delà que consiste le soutien de l’Esprit. Celui-là vaut par lui-même et se suffit. Il y a une certaine manière de concevoir les choses, qui leur confère l’équilibre à tous les degrés de l’être, et qui nous fait participer à la plénitude divine.

Si l’apôtre Paul a pu dire: «Je voudrais être anathème pour mon peuple», il était sous l’empire d’une vertu spirituelle qui plane au-dessus même du bonheur éternel, considéré comme un bien lointain et attendu de l’avenir. Pour parler ainsi, il faut le posséder en soi.

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La paix de l’âme, c’est la clef du monde. Toutes choses, par elle, sont coordonnées et mises à leur place. Le douloureux problème de la vie s’y résout en harmonie.

«CREDO»

Je te fais crédit, non pas jusqu’au troisième jour, jusqu’à l’aurore de Pâques, mais jusqu’à la consommation des siècles.

Ton jour viendra, cela me suffit.

C’est mon calme dans l’inquiétude, ma lumière dans la nuit, ma consolation dans les misères et les défaites.

J’ai été conduit à toi par la fleur des champs, par l’étoile des cieux, par la voix des Prophètes et de l’Évangile, par la clarté qui est dans l’ombre des humbles, comme au front des Héros et des Justes.

Mais tu n’as plus besoin de témoins désormais, ni de preuves nouvelles. C’est en toi seul que je crois et que je veux m’assurer pour la Vie, la Mort, l’Éternité.

TABLE DES MATIÈRES

Pages Préface de la 7e édition V Dédicace XI Préface des 6 premières éditions XIII

SOUVENIR

Je pense à toi 3 Mon fils! (1884) 5 Par-dessus la muraille 9 Mon fils! (1899) 11 Portrait 16

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