‹ L'amiChapitre 5 sur 21 · III

III

HEURES DOULOUREUSES

Dis-moi ta Peine.

ROI DE MISÈRE

L’AMI.--Le Christ a dit: «Je ne suis pas seul, le Père est avec moi.» Tu peux le dire aussi avec joie, à certaines heures. Pourquoi donc à d’autres, aux heures noires où ta cour de misères s’assemble, faut-il que tu dises avec tristesse: Je ne suis pas seul?

Qu’as-tu fait pour te condamner à pareille société? En vérité, Dieu nous a-t-il donné une âme, pour en faire une hôtellerie morose, où des places de choix sont accordées à des visiteurs aux figures sinistres qui, de leurs discours et de leurs réflexions, nous glacent le sang et abattent le courage?

Que te disent-ils tout bas, ces compagnons aux traits lamentables? Que la vie est mauvaise, qu’il n’y a pas d’espérance, que le mal est vainqueur, vaine la lutte pour toute belle cause? Ils te renouvellent les souvenirs amers et te font voir, dans l’avenir, des ennemis nouveaux se préparant à fondre sur toi. Et après? Te tendent-ils la main, ces seigneurs Soucis? T’aident-ils à te débrouiller?--Non, ils n’ont jamais su que gémir. Hors d’ici donc, ces tristes parasites, toujours prêts à envahir la solitude des êtres harassés! Ils ont le don de se faire aimer, comme les mauvais fils, pour tout le mal qu’ils vous font. Nettoyons-en notre esprit comme d’une moisissure!

INGRATITUDE

--Oh! l’ingratitude, mal hideux et rongeur! Comme elle torture le cœur!

L’AMI.--Mais il doit y avoir du plaisir à la pratiquer, si j’en juge par le nombre des ingrats. Certains ont le vin triste et la gratitude morose; mais ils ont l’ingratitude joviale. Regardez-les quand ils remercient: ils forcent leur talent. Lorsqu’ils pratiquent l’ingratitude, ils sourient. C’est le sans-gêne, la désinvolture, l’aisance des petits canards sur l’eau: vous les contemplez dans leur élément.

D’autres vices prospèrent sous des latitudes déterminées. Celui-ci est cosmopolite. Il prospère à tous les étages de la société, à tous les âges de la vie. Dans les caves, dans les greniers, il est chez lui partout. Aujourd’hui il porte des boucles blondes; vous le prenez pour un enfant. Demain vous le rencontrez en cheveux blancs; c’est un de ces hideux vieillards dont la vie n’a été qu’une longue déchéance. Quand l’ingratitude vous blesse de la part des grands, vous la croyez grande dame. Mais prenez garde aux métamorphoses! à la première occasion, elle prendra les traits d’une mégère.

Il y a l’ingratitude des enfants et celle des parents, des peuples et des rois ou des classes dirigeantes, des chefs et des subalternes, des maîtres et des serviteurs, du public et des hommes en vue, des riches et des pauvres.

Nous avons aussi des formes d’ingratitude dont on abreuve spécialement certaines catégories de personnes. Ingratitude pour médecins, ministres, vieux serviteurs usés à la peine, pour chanteurs n’ayant plus de voix, citoyens dévoués ruinés au service de la chose publique, pour héros morts à tous les champs d’honneur et de sacrifice.--Une des pires ingratitudes est celle de l’homme envers la femme. Demande-le aux oubliées, aux délaissées, aux désespérées, aux mortes de douleur.

Faire des ingrats est inévitable. Une plante qui réussit dans tous les terrains et dont la graine ailée voltige dans tous les coins, ne peut manquer de pousser un peu partout. Si donc vous faites du bien et vous dépensez sous n’importe quelle forme, vous cultivez l’ingratitude. Où est celui qui n’a jamais rendu service à personne, à qui aucune variété d’ingratitude ne puisse être témoignée?

Mais plus vous payerez de votre personne et plus vous récolterez d’ingratitude. En sorte que ceux qui en méritent le moins en récoltent le plus.

Rien n’est douloureux à éprouver comme l’ingratitude. C’est une croix pénible à porter. Pour quelques-uns s’y ajoute la couronne d’épines et tous les accessoires du calvaire. L’ingratitude est ingénieuse, pleine de ressources toujours nouvelles, inépuisable en son répertoire.

Elle a infligé à l’humanité quelques-unes de ses plus vives douleurs. Plusieurs en ont le cœur meurtri, rongé, et la vie gâtée. On dirait, en vérité, qu’il est plus difficile de pardonner le bien qu’on nous a fait, que les offenses reçues.

--L’ingratitude vous décourage de bien faire, voilà le plus triste.

L’AMI.--En cela, nous avons tort. C’est une question de but et de point de vue. Si tu sèmes le bien, pour récolter de la gratitude, tu auras, certes, les pires déboires. Finalement, dégoûté, tu abandonneras une culture désastreuse. Fais le bien, suis la bonne voie, donne ton labeur, ouvre tes bras à l’affection, sans trop compter sur les résultats! Mais évite cette figure aigre de certaines gens de bien, qui prévoient l’ingratitude partout et pleurent sur elle avant sa naissance! Ce serait là une façon de la provoquer. On fait encore des ingrats en pratiquant le bien, mal à propos, en se jetant, s’amoindrissant et s’avilissant par la facilité du don. Faire apprécier ses dons est un service à rendre. Enveloppez la bonté d’un peu de dignité, de rudesse même!

Surtout ne vous enfuyez pas, si vos amis, vos obligés, si la jeunesse veut vous témoigner de la gratitude! Restez là et laissez-vous offrir des hommages! Votre modestie peut-être en souffrira. Il faut savoir souffrir pour le bien d’autrui.

· · ·

Les victimes de l’ingratitude ont, dans tous les pays, à toutes les époques, un compagnon dont l’exemple peut les réconforter. Ce compagnon, c’est Dieu, le plus oublié de tous les bienfaiteurs. A-t-il jamais cessé cependant de manifester son amour? Et depuis que le Christ est mort sur une croix d’infamie, symbole éternel de l’humaine ingratitude, le comble est atteint. L’homme des douleurs peut dire à ses frères: «Venez à moi, je vous soulagerai!»

SOUVENIRS AMERS

L’AMI.--Ne te condamne pas aux souvenirs amers!

Pourquoi faire l’honneur à l’offense de la placer aux écrins de ta mémoire?

As-tu le cœur trop vaste, pour y donner tant de place à la rancune?

Le peu que l’homme sauve du naufrage de l’oubli, consistera-t-il surtout dans le mal qu’on lui a fait?

Il y a des actes impardonnables, des êtres qui ne méritent ni excuse, ni bienveillance, ni indulgence. Est-ce une raison pour les associer à notre pensée à jamais?

Laisse tomber l’injure à terre, et ne la ramasse pas! Baisse-toi plutôt pour ramasser la fleur, si humble soit-elle, qui t’a souri en ce vallon!

OUBLIE ET PARDONNE!

Au plus profond de toi-même, creuse une tombe! Qu’elle soit comme ces lieux oubliés vers lesquels ne conduit aucun sentier! Et là dans l’éternel silence, ensevelis le mal que l’on t’a fait! Ton cœur sera libéré comme d’un fardeau. La paix divine y régnera.

NE PARLE PAS!

--Mets ton doigt sur tes lèvres, souffre et tais-toi! Qui es-tu pour parler devant la Majesté sainte et terrible?

--Je suis son enfant.

VASE ET POTIER

--«Le vase dira-t-il au potier: Pourquoi m’as-tu fait ainsi?» (Ésaïe.)

L’AMI.--L’esprit de contestation est un des plus stériles parmi les stériles. Mais nous empêcher de parler, qui le pourra? Lorsqu’on souffre, on a le droit de se plaindre, voire même de crier tout haut. Le silence même se transforme en cri. Quand elle ne peut plus ni implorer, ni crier, alors la douleur est vraiment éloquente. Ne te prive pas, vase infirme, de dire à ton créateur tout ce que tu ressens! Sois d’une sincérité limpide! Ne te trouve pas beau si tu es laid, heureux si tu es misérable! N’approuve pas, pour plaire à plus grand que toi, ce que ta conscience réprouve! Fais à ton Père l’honneur de ne pas le confondre avec ce riche dont parle le vieux Sirach: «Le riche commet des injustices et y ajoute l’impudence, le pauvre souffre et doit encore remercier.» Dis-lui ta peine. Dis-lui: Regarde comme je suis fait!--Ton avis, plus que tu ne saurais penser, est partagé. Que toute infirmité soit guérie; que les aveugles voient, que les sourds entendent, que les prisonniers soient libérés, que les méchants deviennent justes, et que les morts vivent! Voilà le dessein caché qui s’élabore sous le mystère de notre vie. Si pauvre soit le vase, si magnifique le Potier, ils doivent être d’accord, non pour le maintien du statu quo, mais dans le souci du mieux.

DIS-MOI TA PEINE

Garde ton secret, pauvre cœur, tu n’as rien de plus précieux! Que les regards profanes ne le souillent pas! Mais pourquoi me cacher ce que je sais, ce qu’il te serait salutaire de me révéler? Ta peine entière, produis-la! Qu’en pleine lumière elle paraisse devant moi, et tu seras soulagé! Je te connais, je t’ai sondé. Pour tout ce que tu souffres, je t’aime.

REGRET

Comme un bien précieux, place-le en lieu sûr! Il y a tant de gens qui le placent mal.

On les voit persévérer dans leurs mauvaises pensées et regretter les bonnes.

Regrette les jours perdus, les heures vaines! Regrette la parole blessante, le soupçon injuste, le jugement rapide!

Mais ne regrette jamais d’avoir suivi ton cœur lorsqu’il te portait à la confiance, à la franchise, à la bonté!

Ne regrette pas les larmes versées. Ne regrette pas d’avoir obligé des ingrats, gardé tes illusions, d’être resté humain par la tendresse, l’espérance et même la douleur!

Sur tous ces points, il est bon de vivre et de mourir impénitent.

VILAINES GENS

L’AMI.--Te voilà donc, l’âme froissée, déchiré partout comme à coups de griffes. Sur tes vêtements, de la boue; sur ta figure, du sang. Tu reviens d’entre tes semblables comme si tu sortais des mains des brigands. Oh! les vilaines gens!

--Et c’est cette espèce que tu prétends me faire aimer!

L’AMI.--Pauvre enfant, je te comprends, je te plains. Fuir à jamais leur commerce, voilà ton légitime désir. Comment en serais-je surpris? Hideuse est leur méchanceté. Quel mensonge de te les présenter comme aimables et dignes d’être aimés!

--Alors, laisse-les moi mépriser et haïr.

L’AMI.--Au mal qu’ils t’ont fait, pourquoi en ajouter un autre? Mépriser est une souffrance; haïr fait mal. Mépriser, c’est effacer du livre de vie; peser et trouver trop léger, examiner et jeter au rebut. Peux-tu prendre ton prochain et le rejeter sans souffrir? Ne vis-tu pas d’espérance? Mépriser est un acte de désespoir. Et haïr aussi. Celui qui hait, excommunie, et livre à la perdition. Peux-tu, sans frémir de douleur, prononcer la suprême sentence, déclarer quelqu’un perdu?

--Ils sont incorrigibles.

L’AMI.--Le seraient-ils, les malheureux, pourquoi, s’ils coulent à l’abîme tout seuls, suspendre à leur cou la pierre de ton mépris?

--Soit, je détournerai d’eux mon regard et les oublierai.

L’AMI.--Tu le détourneras, mais ce sera pour déplorer leur sort. Ce sort, peux-tu l’oublier? N’est-ce pas la grande ombre qui voile toute lumière? Quel malheur d’être méchant et pestiféré! Un seul sentiment est possible devant cette calamité: la Pitié. Ne les plains-tu pas? Ne sont-ils pas à plaindre?

--Ils sont à plaindre, et, somme toute, je les plains, mais à quoi bon?

L’AMI.--Plaindre vaut mieux que mépriser et haïr, c’est plus vrai et plus juste. Ils se moquent de ta pitié. Mais il est bon que tu l’éprouves, bon pour toi, pour la cause humaine. Avoir pitié c’est garder l’espérance, et implique que tout n’est pas perdu.

--Hélas! je ne vois que de la nuit et pas une étoile. La méchanceté humaine est insondable comme l’abîme, impossible à déplacer comme les montagnes.

L’AMI.--Regarde l’abîme et dis: je ne sais qui le comblera. Regarde la montagne et dis: je ne sais qui l’abaissera. Mais aie pitié du méchant. Et lentement le sentier de la pitié te conduira plus loin, vers des hauteurs où l’on comprend que les abîmes sont comblés et les montagnes enlevées.

SCHISME

Mes frères se mordent et se déchirent entre eux. S’ils correspondent ensemble de loin, c’est par anathèmes et flèches empoisonnées... Et moi je les aime tous. Quel supplice! Il me semble qu’ils s’entredévorent dans mon cœur.

Oh! le schisme des esprits, l’horrible déchirure qui traverse jusqu’en ses fibres le tissu de l’humanité! Elle m’a scindé comme une étoffe. Les lambeaux vivants aspirent à se rejoindre. Du sein des divisions, je tends les bras vers des amis inconnus. Je voudrais briser les obstacles, franchir les abîmes, et je souffre, je souffre!

L’AMI.--Sort douloureux! Un autre le partage. C’est Celui qui, sur eux tous, fait lever son soleil et descendre sa rosée. En cette compagnie, console-toi. Mais que ta peine ne soit point stérile! Dans toute douleur vaillante, un monde nouveau s’élabore et lentement mûrit pour l’avenir.

Bâtis-la dans ton âme, la haute cité de paix, en pleine rumeur des batailles, au milieu des cris de discorde! Unis en secret ce que sépare le monde! Élargis ta pensée; transforme dans ton for intérieur, les rivalités en collaboration! Ramène, associe, fusionne, garde la Foi et prépare l’Unité!

DÉTRESSE

L’AMI.--Paix sur toi! D’où te vient ce visage défait, pourquoi ces mains lasses?

--J’ai le cœur déchiré par la grande douleur de vivre. Mon être n’est qu’une blessure. Toute existence m’apparaît rongée par le néant. Les vivants me font l’effet d’ombres; leurs pensées, de rêves; leurs entreprises, de chimères. Notre peine est infinie. Pour peser nos charges, il n’est pas de balance; nos souillures dépassent l’imagination même, et nos forces, que sont-elles? Le choc d’un roseau contre les monts granitiques. Peut-il y avoir encore de la joie dans une semblable vie? De la confiance en l’avenir pour qui n’est sûr de rien? L’homme a-t-il un lendemain?

Nous sommes pareils aux fourmis dont le passant, distrait ou brutal, disperse la demeure d’un coup de pied. Les pauvrettes courent, peinent, ramassent les débris, sauvent les blessés, restaurent les galeries dévastées. A peine ont-elles fini, qu’un autre coup de pied anéantit le fruit de tant d’efforts. Je ne me sens plus la force de recommencer. Assis sur les ruines, je pleure et j’envie la paix profonde des morts.

L’AMI.--Laisse-moi pleurer avec toi; je les comprends, mon fils, tes larmes. Elles roulent brûlantes sur ma joue depuis des siècles. Pauvre humanité, battue par tous les vents, que de fois tes souffrances accumulées m’ont fendu l’âme! Vos lassitudes me sont sacrées. Je voudrais mettre mes mains sous vos pieds sanglants, vous porter sur mes bras, comme une mère, vous chanter des berceuses qui font oublier la peine.

Pour toutes vos meurtrissures, je vous aime. Mais je vous admire encore davantage à cause de votre long courage.

Accablés, brisés, sur le chemin aride et sous un ciel de feu, que vous marchiez encore malgré tout, je ne sais rien de plus beau. Si des créatures idéales, pures, heureuses, vivent rayonnantes de perfection, cela est conforme à l’ordre. Mais que vous et vos enfants, tordus par le mal, endoloris, rongés de fièvres, empoisonnés de pestilences physiques et morales, vous vous traîniez encore vers le but; que dans la poussière où vous terrasse la mort, vous plantiez la bannière de l’Espérance; que dans l’ombre opaque vous gardiez la Foi, cela est sublime, divin. Ni la splendeur des soleils, ni l’hymne des créations, ne me retiennent plus. J’ai détourné mes yeux des visions olympiennes; ils n’ont plus de regards que pour vos calvaires. Viens, pèlerin fatigué, usé de veilles et de luttes! Pose ta tête sur mon cœur; laisse-moi garder ton sommeil comme on garde un trésor! Qu’il soit doux, profond, réparateur! Et que, de mes mains caressant ton front brûlant, de tout mon être penché sur le tien, descende en toi le sentiment d’une immense Pitié inclinée sur les hommes!

· · ·

... Il dort. Combien de questions le sommeil résout! Heureux ceux qui peuvent encore dormir! Endormi, le prisonnier est libre, le malade guéri, l’exilé revenu au foyer. Il y a des accablements devant lesquels tout essai de réconfort est vain et toute parole impie. Leur ouvrir les bras, c’est ce que l’heure demande: «Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués et chargés!»

Lassitudes mortelles, prostrations, mornes solitudes où plus rien ne luit, vous me rappelez la fin douloureuse de tant de martyrs des justes causes.

L’effort démesuré a tout épuisé: la bonne volonté, le courage, la patience et même la faculté de souffrir. C’est la défaite, le naufrage. A l’horizon de l’âme, les astres se sont couchés; la nuit est descendue dont on n’attend plus d’aurore. Les vaincus ont bu le calice jusqu’à la lie; ils se sont étendus dans la poussière, l’œil vide, avec cette impression dernière et horrible que tout était fini: «Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné?»

Leurs bras se sont tendus vers le secours; il n’est pas venu. Ils ont compté sur Quelqu’un, caché sous le voile de ce monde visible, et ce Quelqu’un ne s’est pas montré. Pareil à l’homme oublieux de sa parole, il a manqué à l’heure décisive...

Et pourtant! Dieu des vaincus, s’ils ont cru en Toi, quelle démonstration de ton attrait puissant! Comme la boussole vers le nord, leur conscience gravitait vers ta lumière. Ils ont cru en Toi plus qu’à la vie, plus qu’à la mort, plus qu’aux réalités que touchent les mains, que les yeux contemplent. Leur poussière encore te proclame.

Dieu des vaincus! si la trace de tes pas s’est imprimée au front des étoiles, si la nature en fleurs en a gardé comme un parfum, si l’immensité n’est qu’un reflet de ta grandeur, il est un lieu où tu dois être plus qu’ailleurs: c’est celui où tombèrent tes enfants accablés par des luttes et des épreuves surhumaines. Ailleurs tu envoies tes messagers, ici tu es toi-même. Ici ta présence brûle comme en un foyer. Ces vaincus sont les pierres d’attente d’un monde plus beau. En eux réside ce qui demeurera, quand tout le reste aura disparu comme une vapeur. Aussi quand ils sont descendus au gouffre, ceux qui restent en entendent monter une voix qui dit: «Je suis là.»

Leur mort enfante de la vie; leur tombe dégage de la lumière, leurs os fleurissent, pareils à la verge d’Aaron, et partout où ils furent terrassés, germent comme des semailles sur les sillons, l’espérance invincible, le courage que rien n’abat.

TEMPS BRISÉ

--Mon temps est brisé en parcelles menues. Trop de soins et de soucis en réclament leur part. Grand est le nombre des imposteurs qui me gâtent des instants précieux. O, jours sans déchirure, jours d’une pièce où le travailleur peut tailler à l’aise, donner libre carrière à la pensée qui l’obsède! jours de création, de paix, oublieux des heures rapides: et grandissant presque jusqu’à la taille de l’éternité, je vous aime et vous regrette. Quand donc pourrai-je vous revoir?

Je suis comme le coursier prêt à fournir sa course et qui part plein d’entrain. A peine a-t-il fait dix pas, une main brutale l’arrête, coupant et saccadant son effort. Il suivait son élan: il doit le réprimer. Et sitôt qu’il est parvenu à se retenir, un coup de fouet lui enjoint de démarrer. Que peut bien devenir son ardeur soumise à un semblable régime?

L’AMI.--Il est démoralisant en effet. Mais dans cet esclavage même, il reste une part à la liberté intérieure. Si, malgré tes efforts, tu ne peux trouver que des miettes de temps à consacrer au labeur aimé, ramasse pieusement ces miettes. Le temps est si précieux; les moindres morceaux en sont bons. Et, pour qui sait les utiliser, les heures acquièrent une capacité singulière. Il en est où peuvent se condenser des années et des siècles. N’as-tu pas quelquefois, en cherchant la lumière sur ces hauteurs, rencontré la brume? Les lointains se cachaient; c’est à peine si tu voyais ton chemin, condamné à tâter chaque caillou du pied et du bâton pour ne pas choir en marchant. Puis de temps à autre le rideau se déchirait, se refermant aussitôt. Mais de cette vision rapide quelle impression profonde te demeurait? Rappelle-toi le jour où les souliers pesants de terre détrempée, le dos chargé d’averses successives, les yeux, depuis des heures noyés de froides brumes, nous avons, entre deux loques de nuages gris, vu briller un coin de ciel bleu! Rappelle-toi, dans un regard de soleil, sur l’Alpe immense, des millions de pensées sauvages et de renoncules d’or! Cette minute ne payait-elle pas toute la peine de la journée? N’eût-elle pas perdu d’être plus longue? Crois-moi, la vie, envisagée sous un certain point de vue, c’est l’art de saisir l’occasion furtive, de tailler un vêtement dans une chute.

Le sculpteur trouve un fragment de marbre et en tire un chef-d’œuvre.

Sur un débris de papier retiré du panier, le poète, en une heure sans emploi, trace un chant immortel.

Ramasse et agence les pierres qui gisent pêle-mêle dans cette gorge de montagne! Tu en feras une cathédrale.

La terre n’est-elle pas faite d’un fragment du soleil, et l’homme d’une parcelle de l’infini?

Courage donc! dans les quelques moments perdus qui te restent, mets ton âme! Tu n’auras rien à regretter.

Pourvu que dans cette pauvre goutte de temps descendant au gouffre, un éclair de beauté, un sourire de bonté se reflète en passant!

LE PÉCHÉ

Le péché est un grand révélateur. «Leurs yeux furent ouverts, ils virent qu’ils étaient nus.» Cela marque surtout une découverte misérable. Mais une vérité humaine d’ordre général est contenue dans cette constatation symbolique, comme dans ce vers d’un poète:

«Et nul ne se connaît, avant d’avoir souffert.»

La douleur d’avoir mal fait, ouvre un jour imprévu sur ce que nous sommes. Dans cette douleur nous est enseignée notre noblesse originelle, se trouve affirmée cette part d’initiative dans nos affaires qui est proprement notre liberté. Enfants de la seule poussière, résultats des seules forces mécaniques, nous ne connaîtrions pas la douleur d’avoir mal fait, parce qu’il n’y aurait pas pour nous de mal. Ne dites pas: c’est de l’atavisme. Car si ma douleur provient de mes ancêtres, des coutumes, de l’éducation, d’où donc la tenaient-ils? Même implantée, d’ailleurs, si la plante du repentir grandit au champ de nos âmes, c’est qu’elle y trouve de la nourriture. Et parfois, épouvanté par la grandeur du mal, j’ai repris courage, en pensant qu’après tout, il n’y avait pas de plus forte preuve d’une vie supérieure que lui. Comment dirions-nous: «il fait nuit», si nous n’avions pas connu le jour? Comment le mal existerait-il pour nous, si nous n’étions apparentés avec le bien? Et ainsi cet abîme nous prouve qu’il en est un autre. Dans le sentiment même de la faute, poignant, tragique, est un sursum corda.

· · ·

Celui qui n’a jamais tremblé devant le mal qu’il a fait, ni pleuré sur ses fautes passées, ignore toute une face du monde et de l’âme. Il est moins homme qu’un autre. Je ne puis me figurer ce que serait l’humanité sans péché. Elle perdrait du même coup, avec sa misère, ce grand charme de lutte, sa beauté principale. Je voudrais pouvoir mesurer toute la profondeur de vérité contenue dans cette exclamation de saint Augustin: Felix culpa!»

LE DIEU DES PAUVRES PÉCHEURS

L’AMI.--Dieu est grand, insondable, adorable, soit qu’il rayonne au front des étoiles ou sourie au calice des fleurs. Il est beau dans les nuits sombres et le jour éclatant; plus beau dans la conscience des justes; plus beau dans la pitié pour ceux qui souffrent. Mais il n’y a pas de Dieu comparable à celui des pauvres pécheurs.

REPENTIR

L’AMI.--Que fais-tu là dans la poussière?

--Je me voile la face et je pleure de honte. Comment est-il possible? C’est moi qui ai fait cela. Le dégoût de moi-même s’empare de ma pensée. Je ne voudrais plus me montrer. Disparaître dans le repentir; je serais heureux d’en avoir la faculté.

L’AMI.--Tu as tort. Le regret passif est une faute de plus. Un mauvais orgueil se cache dans cet étonnement d’avoir failli. Eh oui, c’est toi qui as fait cela; tu feras bien de t’en souvenir, afin de ne pas mépriser les autres. Mais à quoi peut servir le dégoût de toi-même? C’est du soin, du courage, de la clairvoyance et non du dégoût qu’il faut, pour guérir les malades.

Lève-toi, secoue-toi, essuie tes larmes pour y voir plus clair. Sois un homme, porte ta misère! Dieu remet la faute; toi répare, profite de la leçon, sème et laboure, veille et prie, marche et combats! Malheur à ceux qui surissent dans les repentirs stériles et les molles tristesses! Ils passent la moitié de leurs jours à se lamenter sur les fautes de l’autre moitié, et leur vie tombe inutile au gouffre du passé.

ET JÉSUS REGARDA PIERRE

Ce regard! chargé d’ombre, au spectacle des douleurs, des souillures, des méchancetés, de tous les fardeaux que porte la pauvre humanité, de tous les liens écrasants ou honteux qu’elle traîne! Nos âmes enténébrées lui apparaissaient comme les grands yeux vides et creux de l’aveugle, ces pauvres cavernes pleines d’une obscurité morne, semblant porter le deuil du jour perdu. Et les disciples, par moments, y voyaient se dessiner quelque mystérieux Calvaire devant lequel leurs cœurs s’emplissaient d’épouvante!

Mais il était aussi, ce regard, comme un jour ouvert sur le monde supérieur dont le souvenir l’imprégnait. Il rayonnait de la certitude paisible que procure au cœur la présence divine. Et son calme disait: «Soyez tranquilles, j’ai vaincu le monde!»

Transparences du royaume de Justice, clartés d’aube éclairant un avenir transformé, paix, tendresse, pitié, pardon, dans ce regard vivait tout cela... Aucun chant inspiré, aucun verbe enflammé des prophètes, aucune forme de beauté créée par les arts pour représenter la splendeur de l’invisible, n’a jamais apporté aux hommes la clarté qui était dans ce regard. Nous vivons de sa lumière. Et lorsque en nous son éclat faiblit, l’ombre grandit, la joie disparaît, les crépuscules effrayants envahissent nos sentiers, et le froid de la mort nous enveloppe, de l’autre mort, de celle qui ne connaît pas d’espérance.

Que ce regard te trouve, qui que tu sois; tombé, te relève; blessé, te guérisse; égaré, te ramène! Sens-le fixé sur toi, lorsque le tien se fermera! Et mourir sera, pour toi, t’endormir sous le regard de Celui qui a dit: «Je suis la résurrection et la vie.»

SOUS TON AILE!

O Dieu! sauve-moi du monde incompréhensible et fatal, effrayant de ténèbres! Fais-moi pénétrer dans ton royaume lumineux où tout est clair par la confiance en toi! Ne laisse pas tomber mon âme vivante aux griffes des nécessités impassibles et mortes! Que je sois affligé, pourvu que je sente que tu le sais! Que je marche dans la nuit, pourvu que tu y sois! Accorde-moi le calme intérieur, et à défaut de la joie, l’abandon filial! Cache-moi sous ton aile, quand passe la rafale, et rassure ma faiblesse par ta présence! Si je m’égare, trouve-moi; si je tombe, reste près de moi!

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