LIX
Ce fut une grande risée dans la ville, et les ennemis de Mansour s'en allaient criant par les rues, et sur les marchés:
«C'est le châtiment! c'est le châtiment!»
Le Caïd, honteux de son frère, défendit qu'on prononçât son nom devant lui.
Quant à Mansour, il ne se montra plus.
Et, depuis ce temps, le haouch de la plaine d'Ain-Chabrou est triste comme une fosse qui attend son mort. Cependant, de même qu'autrefois, le soleil le caresse, l'oasis verdoie, les chants des oiseaux éclatent dans les buissons, et le ruisseau s'en va courant sous les saules. Mais les grandes herbes sauvages ont envahi le seuil; la mousse, semblable à des plaques de lèpre, ronge les murs crevassés, le toit effondré laisse entrer les pluies d'orage, et la porte, battue dans une nuit de tempête, tombe à moitié brisée sur l'un de ses gonds tordus. Dans la chambre d'Afsia, de grandes araignées rousses tendent à tous les coins leurs toiles perfides, et les couleuvres font leur nid sur la couche où elle reposait.
Parfois, dans les nuits noires, il s'y élève des clameurs sinistres, mêlées aux aboiements des chiens affamés et aux jappements des chacals. Nul n'ose en approcher, car les chameliers de la plaine le disent hanté par Eblis le Maudit. Mais ce n'est que Mansour le Maudit qui l'habite et qui paye au destin les trente années où on le surnommait l'Heureux!
Les bruits entendus, c'est sa voix lamentable, lorsque l'insomnie le chasse de sa natte de jonc pourri pour l'envoyer errer dans les noirs sentiers du marais. Le vieux fou s'imagine que sa fiancée doit revenir, et il appelle et attend toujours.
Mais ni lui, ni les gens de Djenarah, ni les chevriers de la montagne, ni les chameliers de la plaine, ni les pâtres de la vallée n'ont revu celle qu'on appelait la Fiancée de Sidi-Messaoud, ou la Vierge d'Ain-Chabrou.
ÉPILOGUE
Par une chaude après-midi, le lieutenant Omar-bou-Skin vint s'asseoir sur un banc de pierre de la voûte Dar-el-Bey.
Les chevaux de l'escadron de Constantine étaient partis à la rivière, et il attendait leur retour en chantonnant quelques-uns de ses couplets favoris:
Ses lèvres sont une coupe Où je bois la volupté, Et sur sa divine croupe J'irais dans l'éternité.
Il devait se marier le lendemain avec une fillette de douze ans, jolie comme un rêve d'amour, qu'il avait payée deux cents douros, et il était tout joyeux.
En ce moment, une femme arabe enveloppée d'une élégante moulaia de laine fine et la jambe couverte du bas blanc bien tiré qu'affectionnent les filles libres, s'approcha lentement.
L'officier la regardait en souriant, car elle avait de grands yeux de gazelle, purs et pleins d'éclat, et sous son haik on devinait la jeunesse et la grâce.
Quand elle fut près de lui, elle s'arrêta et de ses yeux jaillirent des étincelles.
Il continuait à sourire, et tout à coup le sourire se glaça sur ses lèvres: la jeune femme avait écarté son voile.
--Toi! dit-il, pâlissant et presque effrayé... que veux-tu?
Il fit un mouvement pour se lever, mais il retomba lourdement sur le siége de pierre. Le manche en bois d'un long poignard kabyle planté dans sa poitrine se dressa au-dessous du cou.
Il ouvrit la bouche pour crier, et une seule syllabe, répétée trois fois, s'échappa comme d'un râle:
--Af.... Af.... Af....
Le sang qui jaillit à flots emporta le reste dans l'éternité.
Toute blanche et l'oeil hagard, la femme resta quelques secondes penchée sur sa tête, puis, froidement:
--Il est mort! dit-elle; c'était écrit! Mansour est vengé!
Les spahis de garde se ruèrent furieux, quelques-uns le poing levé, mais, la voyant si belle, aucun ne frappa.
Elle ne prononça pas une parole et se laissa emmener sans résistance. Aux questions du juge français et même à celles du cadi, elle garda un silence obstiné.
Tout ce qui fut révélé par l'enquête, c'est qu'elle avait été longtemps la maîtresse favorite du lieutenant Omar-bou-Skin, et qu'elle était bien connue des officiers sous le nom de Meryem.
On la fusilla, un matin de mai, sans grand appareil, dans un champ en friche, au sud de Constantine, près de la route qui conduit au Pays des Palmiers.
Allah Kebir! Allah Kebir! Allah Kebir!
FIN
ACHEVÉ D'IMPRIMER le 4 juillet 1885.
DU MÊME AUTEUR
Le Roman du Curé. L'Homme qui tue. Le Péché de Soeur Cunégonde. Marie Queue-de-Vache. Les Va-nu-Pieds de Londres. Les Nuits de Londres. Musc, Haschisch et Sang.
SOUS PRESSE:
La Pucelle de Tebessa. L'Armée de John Bull. Vertu et Tempérament.