‹ L'amour au pays bleuChapitre 68 sur 104 · XXIII

XXIII

C'est le moment où les plantes exhalent leurs plus pénétrantes senteurs. Comme des vierges amoureuses que la chaleur a oppressées et qui, à la chute du jour, veulent dilater leurs poumons et soulagent leur poitrine par de longs et profonds soupirs, les roses, les lis et les hyacinthes, toutes les fleurs aimées d'Afsia, envoyèrent jusque dans le haouch la plus pure essence de leurs parfums.

Elles semblaient l'appeler et dire à ses sens: «Viens, viens!» Et Afsia, fraîche et légère et parfumée comme elles, alla s'asseoir au milieu de ses soeurs.

Il n'y avait ni chemin tracé, ni plates-bandes, ni lignes droites, ni parterres artistement dessinés, mais un ruissellement de fleurs et un ruissellement de verdure. Les semences jetées par le Thaleb s'étaient mêlées à d'autres venues on ne sait d'où, confondues, entrelacées, mariées. La nature, l'inimitable et puissant maître inondait ce petit coin de terre vierge de ses caprices et de ses magies.

J'ai dit qu'Afsia allait s'y blottir, lorsque sa pensée, emportée par les nuages d'or, voulait voyager dans l'azur.

Enfouie dans ses fleurs, imprégnée de leurs parfums, grisée de leur éclat, elle écoutait le petit ruisseau jaboter en courant, les insectes bruire, les oiseaux chanter, et, allongée sous les larges feuilles des bananes, les yeux noyés dans l'extase, elle rêvait à ces jardins que le Prophète promet aux élus et dont elle était la houri.

Or, comme elle venait de s'asseoir, le chevreau vint gambader près d'elle, et la chèvre lui caressa la face de sa barbe pointue. C'était l'heure où elle prenait le lait, et elle cria au Thaleb de lui jeter une setla pour qu'elle pût l'emplir.

Elle passait ses doigts sous les longues mamelles gonflées, pressant et tirant à petits coups les grands pis chauds et raidis, lorsqu'elle poussa une exclamation.

--Qu'est-ce? demanda l'autre, assis sur le seuil du haouch, et égrenant son chapelet d'ivoire.

Elle réfléchit un instant et répondit:

--Rien... c'est Maaza qui marche sur mon pied.

Mais Maaza, calme et immobile, ne s'était pas rendue coupable de ce dont on l'accusait. Docile et patiente, elle attendait que les mains de sa jeune maîtresse eussent repris la besogne, tandis que la vierge du haouch, immobile aussi, mais le coeur agité, venait, pour la première fois, de mentir.

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