XXXI
Elle chantait, à demi-voix, cette chanson du Beled-el-Djerid entendue une seule fois, lorsqu'elle était encore toute petite, et pourtant si bien retenue.
--Oh! se dit Omar, qui la guettait de son poste, la gazelle ne me semble pas farouche. Aussi bien que nous, les filles de Fathma sont les enfants du péché. Ouvrez l'oeil sur elles, vieillards jaloux et vieilles envieuses, vous aurez beau multiplier les veilles, les conseils et les serrures, vous ne les empêcherez pas de brûler d'envie de perdre ce que vous gardez si bien. Elles aiment le vice sans le connaître, et parce que c'est le vice. La nature est plus forte que la morale, et ce qu'on appelle vertu, n'est qu'affaire d'occasion ou de tempérament. En voici une que les femmes de Djenarah prétendent digne d'ajouter son nom sur la liste des quatre femmes que le Prophète jugeait parfaites, et la voilà qui, curieuse ou en rut comme une génisse, accourt au-devant d'un amant inconnu!
Et, caché dans les hautes touffes des glaïeuls, il la voyait lentement s'approcher sans pouvoir être aperçu d'elle, et il fut réellement ébloui.
--Elle est plus belle que je ne pensais, murmura-t-il, et elle vaut tous les douros du khasnadji. Oh! si le vieux bouc pouvait avoir pendant un quart-d'heure une ophthalmie qui lui brûle les yeux, ou une paralysie subite qui le cloue à sa natte, ou, mieux, un coup de bâton sur le crâne, qui l'étourdisse pendant que je tiendrai la chevrette, quitte à se réveiller au moment où je lui crierai: «C'est fini, bonhomme, c'est fini!»
Elle glissait le long des glaïeuls, les effleurant de sa gandourah, et n'étant plus qu'à quelques pas de lui; il appela à voix basse:
--Tofla! Tofla! Je suis ici! Je t'aime! Viens de ce côté. Couche-toi dans les joncs, le vieux ne t'a pas vue!
Elle tressaillit au son de cette voix, que le spahis voulut rendre douce, mais qui lui fit peur comme une menace. Son coeur battit avec violence, et elle fut prête à défaillir.
Mais elle n'osa tourner la tête, et continua de marcher, ne pouvant courir, sentant ses jambes chanceler.
En même temps, le Thaleb criait:
--Afsia! Afsia!
Cette voix aimée lui fit du bien. Elle revint à elle et reprit à grands pas le chemin du haouch.
--Pourquoi t'éloignes-tu ainsi? demanda-t-il. Je n'aime pas te voir approcher du marais! Ne t'ai-je pas dit déjà que Satan l'empoisonneur est caché dans ces touffes noires, et qu'il souffle, avec la fièvre, des mauvais propos aux oreilles des jeunes filles?
Afsia ne répondit pas; elle ne s'approcha pas du Thaleb, de crainte de déceler l'émoi qui la pâlissait, elle alla derrière le haouch et s'assit au bord du ruisseau.
Elle pensait. Elle pensait à cette voix qui l'avait tant effrayée, et s'accusait d'être une sotte, se disant que c'était lui qui se cachait là, celui qui l'aimait, et que, puisqu'il l'aimait, il ne lui aurait pas fait de mal. Pourquoi ne s'était-elle pas couchée dans les joncs, comme il l'en priait. Le Thaleb ne l'aurait pas aperçue et elle aurait pu le voir, lui, le consoler, lui dire de ne pas mourir. Et au lieu de cela, elle n'avait pas répondu, et s'était enfuie semblable à une folle! Comme elle devait lui paraître stupide, grossière et sauvage! C'est fini, il ne l'aimerait plus.
Et de dépit, elle arrachait de grosses poignées de fleurs qu'elle jetait dans le courant.
--Eh! dit Mansour, pourquoi noyer ces fleurs que tu aimes?