L'AMI DES MONSTRES
M. Geoffroy Saint-Hilaire est un professeur du Jardin des Plantes et membre de l'Académie des sciences (section d'histoire naturelle). C'est un homme fort savant et fort laborieux. Il se passe fort peu de séances de l'Académie des sciences sans que M. Geoffroy Saint-Hilaire n'ait quelques monstruosités nouvelles à signaler à l'attention de l'Académie. Les monstres sont une de ses manies, car il en a encore une autre dont nous parlerons tout à l'heure; M. Geoffroy Saint-Hilaire voit des monstres partout: il conserve chez lui, dans l'esprit-de-vin, des veaux à deux têtes, des chats à six pattes, des enfants à quatre jambes, des jumeaux attachés par le ventre, etc., etc. Avez-vous un doigt de plus ou de moins, vous êtes monstre; et M. Geoffroy Saint-Hilaire a été tenté de se déclarer monstre lui-même en se voyant dans une glace, parce qu'il a la plus extraordinaire construction d'oreilles qu'on puisse imaginer.
M. Geoffroy Saint-Hilaire arrive ordinairement à l'Académie armé de vases et de bocaux renfermant des monstres. Lundi dernier, le savant professeur est arrivé précédé d'une terrine de Nérac, de ces terrines pouvant contenir six perdreaux truffés. C'est un pâté, s'écrie-t-on de toutes parts; c'est un pâ â té, s'est écrié un académicien aussi éloquent que notre ami Bridoison; chacun se lève, et tous les membres du docte corps demeurent la bouche ouverte et les yeux fixés sur la bienheureuse terrine. Quel désappointement! Le professeur prend la parole: «J'ai l'honneur de présenter à l'Académie, dit-il, un enfant né il y a huit jours....» Chacun se rassied et se bouche le nez.... M. Geoffroy Saint-Hilaire s'aperçoit de l'effet produit par sa harangue et continue: «J'emporte mon monstre à la bibliothèque, et je le montrerai à ceux qui le désireront.»
M. Geoffroy Saint-Hilaire a encore une autre manie, de trouver une analogie entre l'homme et les moindres animaux. Dernièrement il expliquait l'analogie qu'il prétend exister entre l'espèce humaine et le lézard. Il avait apporté un de ces animaux dans une fiole; la fiole passait de mains en mains: elle arrive à un académicien, homme de beaucoup d'esprit, qui la passe à son voisin, en disant: «Mon confrère, permettez-moi de vous passer notre confrère.»
Avec tout cela, M. Geoffroy Saint-Hilaire est un homme profondément instruit, d'une élocution facile et élégante; il a de plus l'honneur d'être opposé de principes et d'opinion à un autre académicien riche de places, de dignités et de sinécures, et dont on a dit: «Ce cuvier-là, c'est le tonneau des Danaïdes.»
· · ·
UNE JOURNÉE
(Extrait de l'album d'une dévote.)
..... J'ai été réveillée ce matin, à dix heures; on entrait dans mon boudoir sans se faire annoncer; j'ai cru que c'était mon mari, et j'allais le tancer de la bonne façon de son impertinence..., c'était mon directeur. D'abord il a aperçu sur un fauteuil une robe neuve apportée la veille, puis il m'a vue cacher avec précipitation quelque chose sous la couverture. Il a voulu savoir ce que c'était: je résistai, il insista, mit la main... c'était un roman! Comme il m'a sermonnée, ce bon M. Papelard, sur Satan, sur les vanités du monde! Il m'a prouvé par un argument que je n'oublierai jamais que la chair est bien fragile. On a frappé, mais la clé était en dedans: j'ai reconnu la voix de mon mari, qui voulait me souhaiter le bonjour; je l'ai prié d'aller faire un tour.
Pendant que M. Papelard achevait la péroraison d'un discours dont l'introduction avait été si violente, j'ai fait ma toilette. Point de coquetterie devant mon directeur, il chiffonne un fichu trop mondain, met la main sur tout ce qui est de luxe. Nous sommes sortis pour aller au sermon, il a pris mes Heures et un petit sac contenant les économies que je fais faire à mon mari, pour en verser une partie dans le tronc d'un séminaire et prendre un abonnement à la Sentinelle.
A notre retour, nous nous sommes encore enfermés: il avait, disait-il, à m'expliquer le texte du sermon, que je n'avais pas bien compris et qui était: Aperite portas vestras, et j'ouvrais de grandes oreilles.
J'ai trouvé une lettre adressée à mon mari par mon fils que j'ai mis à Saint-Acheul. Il se plaint de la vie qu'il y mène, le petit insolent! Bien m'en a pris de ne pas laisser cette lettre entre les mains de son père, il serait homme à mettre son fils dans un collége royal.
Mon mari m'a fait dire qu'il attendait deux amis à dîner; je lui ai répondu que je faisais maigre, et qu'il pouvait aller chez le restaurateur; j'ai eu soin surtout de lui défendre de rentrer avant onze heures.
Je voulais voir Tartufe, dont on m'avait tant parlé; j'avais eu soin de retenir une loge sang en rien dire à M. Papelard. Après le salut, j'ai été à la Comédie-française. Qu'il me tardait de voir ce Tartufe! Cette tragédie m'a fait pleurer.
COUPS DE LANCETTE.
Quand M. Ch. Nod... fait insérer dans un journal un article de trois colonnes, on peut écrire en bas de cet article: J'ai faim.
· · ·
Miracle! M. de Corbière a ouvert l'oeil droit. Au train dont il y va, on suppose qu'il sera tout à fait réveillé pour la fin de l'année.
· · ·
M. de Corb... a, dit-on, la maladie de la pierre.
· · ·
M. de C...-Tonn... ne passera pas sur le pont des Invalides pour se rendre au Champ de Mars, parce qu'il n'y a plus de garde-fous.
· · ·
Que dites-vous de M. Madrole?... L'écho répond.
· · ·
Les valets détestent la liberté, parce qu'elle ne leur permet pas de se montrer plus insolents que leurs maîtres.
· · ·
«La garde meurt et ne se rend pas.» M. de Vil... a retourné ce proverbe: il ne meurt pas et ne rend rien.
· · ·
PETIT DIALOGUE.--L'Excellence. Mon cher, concevez-vous l'insolence de tous ces folliculaires?--Monseigneur, j'en suis scandalisé... qu'ont-ils fait?--Ils ont l'audace de remplir leurs feuilles de l'éloge d'un comédien; ils ne parlent que de lui; que diraient-ils donc si je venais à mourir? (Le secrétaire reste un moment abasourdi; mais, reprenant bientôt son assurance, il répond:)--Rien, monseigneur.--Hein!--Rien, les grandes douleurs sont muettes.
(Historique.)
· · ·
Si j'avais été à Paris lorsque Talma se mourait, disait M. l'abbé de L.., je serais bien entré dans sa chambre; pourquoi a-t-on des gendarmes?
· · ·
Dans le bureau d'un journal on remarque des épées, mais on cherche en vain des plumes: il paraît qu'il est plus aisé de se battre que d'écrire.
· · ·
Un jésuite, entrant à l'Opéra, s'écria: O le joli couvent!
· · ·
Mademoiselle Adeline, qui paye des impositions, disait un jour: Je vais chez le percepteur faire relever ma cote.
· · ·
POÉSIE BUREAUCRATIQUE
Combien le jour de l'an est un jour propice Pour présenter ses voeux et civilités; J'en ressens près de vous le plus grand délice Dans votre accueil gracieux et toutes vos bontés. Pour rendre à madame des honneurs mérités, Il faut citer toutes ses qualités, Les rares vertus de l'esprit et du coeur. Permettez à l'amitié ce sincère hommage, Inspiré par le sentiment le plus flatteur, Et que chacun de vos subordonnés partage. Je suis, avec le plus profond respect, etc.
· · ·
QUEL EST LE JOUR OU ON EST LE PLUS AIMABLE?
Un empereur, le jour où il arrive au trône à travers le droit d'aînesse.
Un roi, le jour où il croit sa puissance en péril.
Un ministre, le jour où il obtient un portefeuille, ou le lendemain du jour où il l'a perdu.
Un préfet, le jour où il lit sa nomination dans le Moniteur, et celui où il met son habit neuf pour la première fois.
Un avocat, le jour où il est sans argent et sans cause.
Un avoué, le jour d'une expropriation forcée.
Un roturier enrichi, le jour où le valet qui l'annonce dans une société brillante ajoute un de devant son nom.
Un noble ruiné, le jour où il épouse la fille d'un banquier qu'il croit millionnaire.
Le banquier, le lendemain du jour où il a fait banqueroute.
L'huissier qui le poursuit, le jour où il fait le procès-verbal de saisie du mobilier de son hôtel.
Un créancier, le jour où un débiteur sur lequel il ne comptait plus lui paye capital et intérêts.
Un auteur, le jour d'une première représentation.
Un nouvel acteur, le jour de son début.
Un acteur qui double un rôle, le lendemain du jour où son chef d'emploi a été sifflé.
Une danseuse, le jour où elle doit faire financer un milord.
Une vieille coquette, le jour où un myope lui a retiré vingt ans.
Un mari avec sa femme, le jour où il lui a fait une infidélité.
Une femme avec son mari, le jour où celui-ci part pour un long voyage.
Une fiancée avec son futur, le jour où l'on apporte la corbeille de mariage, bien garnie de cachemires et de diamants.
Un amant, le premier jour où il croit....
Mademoiselle Cinti, le jour où elle lit dans un journal qu'elle est excellente actrice.
M. Geoffroy de Saint-Hilaire, le jour où il découvre un nouveau monstre.
M. Auger, le jour où il trouvera un académicien.
M. Quatremère de Quincy, le jour où il sera défendu, sous peine d'entendre son discours, de siffler à l'Académie.
· · ·
PETITS DIALOGUES.
A...--Monsieur l'commissair', j'viens vous dire comme quoi j'ai été volé ce matin à six heures.--C'est votre faute, pourquoi vous avisez-vous de sortir à cette heure..., il est trop tôt.
· · ·
B...--Monsieur le commissaire, j'ai été attaqué à onze heures du soir, dans un des quartiers les plus fréquentés de Paris.--C'est votre faute, pourquoi vous avisez-vous de sortir à cette heure..., il est trop tard.
COUPS DE LANCETTE.
Avez-vous un bras cassé, une jambe estropiée, la pierre, etc., etc... M. Du..., célèbre dans la science chirurgicale, vous portera de suite des secours... spirituels.
· · ·
Quand on demande à M. Dupuytren comment vont ses malades, il répond: Ils se sont confessés.
· · ·
M. D... a remplacé le bistouri par un petit couteau.
· · ·
Les épiciers disent que le moyen de conserver la chandelle pendant l'été est de l'envelopper dans une ode de M. Ancelot.
· · ·
M. D. ne se rend plus chez les malades avec sa trousse, mais bien avec un bréviaire.
· · ·
Le docteur Du.., en apprenant qu'un de ses malades, dont il avait opéré la.... conversion, s'était rétabli pendant son absence, s'est écrié d'un air contrit: Quel malheur! il était si bien préparé à mourir!...
· · ·
A l'Opéra on veut de la moralité; ce n'est pourtant pas une fable.
· · ·
Au lieu des eunuques à qui on confiait la garde des femmes à Constantinople, on va mettre des jésuites.
· · ·
M. Sosthènes prétend que les voleurs sont des gens très-moraux, parce qu'ils forcent les jeunes gens qui ont peur d'être dévalisés à rentrer de très-bonne heure.
· · ·
Dernièrement, une dame de l'Opéra a fait une fière chute; mais, comme elle avait des caleçons, M. Sosthènes lui a fait grâce.
· · ·
M. Sosthènes de Larochefoucauld était alors chargé du département des beaux-arts. «Congréganiste zélé, dévot mondain parmi les gens de cour, bel esprit de cour parmi les dévots,» M. de Larochefoucauld devait sa position à l'abbé Legris-Duval et au père Ronsin, chefs successifs de la congrégation, dont il était l'instrument dévoué.
Dans les dernières années du règne de Louis XVIII, cet homme si dévot avait joué à la cour un certain rôle: madame Du Cayla, créature du parti religieux, gouvernait alors le vieux monarque, et M. Sosthènes était chargé de transmettre à la favorite les ordres de la congrégation.
Ses rapports quotidiens avec une femme aussi influente ne pouvaient qu'avoir les meilleurs résultats pour sa fortune. On ne pouvait songer à lui donner un département ministériel: il obtint l'administration des beaux-arts et, sur sa demande, on changea le titre de direction en celui de département.
Non content de ces titres à la gloire, il s'acquit «la plus étrange célébrité, en voulant officiellement moraliser à l'Opéra poëmes, musique, acteurs et actrices; sa dévote sollicitude s'étendait jusqu'aux robes des danseuses.»
M. Sosthènes a eu la nuit dernière un terrible cauchemar: il rêvait qu'il était à côté d'une danseuse sans caleçons.
· · ·
Le sieur Henry, qui quitta dernièrement la place d'inspecteur général de l'Académie royale de musique, dont M. Sosthènes l'avait gratifié, pour aller faire un tour aux galères, n'était peut-être pas aussi coupable qu'on a pu le croire; il est vrai qu'il avait fait des faux, mais il n'avait pas commis d'indécences avec les dames de l'Opéra.
· · ·
Dorénavant, pour obtenir une place à l'Académie royale de musique, il faudra faire apostiller sa demande par le chef des eunuques blancs du harem du Grand Seigneur.
· · ·
M. Sosthènes disait l'autre jour fort galamment: Ce qui rend l'Opéra si dangereux pour la morale, c'est le grand nombre de jolies femmes. A notre avis, le mal n'est pas si grand qu'il le pense.
· · ·
Les plaisanteries de Figaro au sujet de M. Sosthènes sont, un peu comme les danseuses, de plus en plus court-vêtues; peut-être les trouverait-on déplacées par le temps de susceptibilité et de haute pruderie qui court. J'en retranche, et des meilleures.
Mardi, 7 novembre 1826.
LES LAMPIONS.
DIALOGUE.
PREMIER LAMPION.--Quelle clarté je répands! à coup sûr on ne m'accusera pas d'indifférence.
DEUXIÈME LAMPION.--C'est possible, mais on t'accusera d'autre chose; regarde ce passant qui se bouche le nez.
PREMIER LAMPION.--C'est qu'il pense mal.
TROISIÈME LAMPION.--Messieurs, messieurs, point d'intolérance. Vous êtes jeunes et par conséquent neufs, vous avez peu servi et vous connaissez mal les hommes.
PREMIER LAMPION, d'un air dédaigneux.--Qui est-ce qui m'adresse la parole?
DEUXIÈME LAMPION.--C'est mon voisin de gauche, un pauvre vieux placé derrière une borne, et qui ne jette pas plus d'éclat qu'une veilleuse.
PREMIER LAMPION.--L'insolent! Il lui appartient bien...
TROISIÈME LAMPION.--Tout beau, jeune et brillant confrère! On voit bien que vous n'avez brûlé qu'en l'honneur d'un seul maître.
PREMIER LAMPION.--Oui, je m'en fais gloire.
TROISIÈME LAMPION.--Cela a-t-il dépendu de vous? Tenez, demandez à votre camarade qui, là-bas, jette un si beau feu entre deux lampions à moitié éteints.
QUATRIÈME LAMPION.--Messieurs, dispensez-moi d'être votre juge; j'ai pris le parti de brûler sans rien dire depuis que je me suis sottement compromis en 1815.
DEUXIÈME LAMPION.--Qu'aviez-vous donc fait?
TROISIÈME LAMPION.--Je vais vous l'apprendre, puisqu'il garde le silence.
QUATRIÈME LAMPION.--Non, morbleu! tu ne diras rien. Il convient bien à un obscur individu tel que toi d'oser railler un personnage de ma sorte.
TROISIÈME LAMPION.--Tu n'as pas toujours été si fier, ni placé à une aussi belle porte. Je t'ai connu appartenant à des gueux plus gueux que mes maîtres. (A part aux premier et deuxième lampions.) Ecoutez bien! écoutez bien: la colère va le faire parler mieux que son plus grand ennemi.
QUATRIÈME LAMPION, en fureur.--Infâme, ah! je n'ai appartenu qu'à des gueux! Sais-tu, drôle, que j'ai souvent brûlé pour le prince de T***. Une fois quand il était républicain, une fois quand il était bonapartiste, une fois quand il était royaliste.
TROISIÈME LAMPION.--Oui, mais, depuis qu'il n'est plus rien, il t'a chassé honteusement.
QUATRIÈME LAMPION, toujours en fureur.--Il m'a chassé! Dis donc que je l'ai quitté pour son successeur. Et le marquis de P***, qui a su perdre si à propos une bataille; et le comte de C***, qui a administré pour Pierre et pour Paul, et toujours avec le même zèle; et le baron de C***, qui a si bien parlé pour et contre; et le chevalier de C***, qui a reçu de toutes mains; et l'homme de génie B***, qui a chanté tout le monde; dis-moi, coquin, sont-ce des gueux que ces gens-là? Eh bien! tous ont été mes patrons, et plutôt trois fois qu'une. Quels titres as-tu à m'opposer, misérable?
TROISIÈME LAMPION.--Si je voulais me vanter, je trouverais peut-être....
QUATRIÈME LAMPION, toujours en colère.--Depuis trente ans que je plane sur toi, ton obscurité n'a pu tromper ma vigilance. Je ne t'ai jamais aperçu à l'occasion d'un sacre ou d'un couronnement: je t'ai vu, en revanche, un certain 5 septembre.
TROISIÈME LAMPION.--Tu m'as vu ce jour-là; tu étais donc présent? Oui, en effet, je me souviens que tu figurais à la porte de M. de Cazes.
QUATRIÈME LAMPION, rouge d'indignation.--Et toi à celle d'un traiteur à 32 sous.
TROISIÈME LAMPION.--Les officiers en demi-solde, les employés réformés s'étaient cotisés pour m'avoir. Je leur fis honneur; toi, qui t'enorgueillissais à la porte d'une Excellence, un solliciteur t'éteignit en crachant une malédiction.
QUATRIÈME LAMPION, pâlissant de rage.--A la garde! au voleur! à l'assassin! Messieurs, soyez témoins que je suis insulté, calomnié... (Un inspecteur de police et des gendarmes paraissent.) Justice! justice! Monsieur l'inspecteur.
L'INSPECTEUR.--Comment êtes-vous ici?
QUATRIÈME LAMPION, fier.--Par ordre!
L'INSPECTEUR.--Et vous?
TROISIÈME LAMPION.--J'appartiens à la mère d'un amnistié politique.
La pluie termina la dispute. Une gouttière éteignit subitement le fastueux lampion; celui que la reconnaissance avait allumé dura jusqu'au jour.
· · ·
Mercredi, 8 novembre 1826.
CATÉCHISME JÉSUITIQUE
Qui es-tu?--Chrétien, catholique romain.--Que veux-tu dire par là?--Servant Dieu, le pape et les jésuites.--Quel est l'ennemi de la religion?--Voltaire.--Qui est-ce?--Un impie, un infâme, un scélérat, un monstre abominable.--Où est-il?--En enfer.--Et ses ouvrages?--Dans les mains des brebis égarées.--Quel remède opposer à ce débordement des mauvais livres?--Le feu.--Que faire des éditions de Voltaire in-8?--Au feu.--Voltaire in-12?--Au feu.--Voltaire in-18?--Au feu! au feu!--Que sont les philosophes?--Des chiens, des boucs, des fils de Satan.--Quel châtiment mérite le chrétien qui manque à ses devoirs?--La damnation éternelle.--Comment les chrétiens doivent-ils se conduire?--D'après les maximes des révérends Pères.--Qui nous délivrera de nos ennemis?--Le feu.--Amen!
COUPS DE LANCETTE.
M. le prince de T..., qui était dernièrement à Marseille, puis à Nice, vient d'arriver à Paris. Depuis trente ans, monseigneur change de place; il est tantôt d'un côté, tantôt d'un autre.
· · ·
M. le duc de R... et M. le général B.. ont fourni des notes historiques à sir Walter Scott pour l'histoire de Napoléon, à laquelle le romancier écossais travaille en ce moment.
· · ·
M. Laurentie vient d'être victime d'une petite Saint-Barthélemy bureaucratique. Soyez donc insignifiant et nul!!..
· · ·
L'Etoile prend la défense de Henri IV, que le Courrier a appelé protestant. Quelle injure!...
· · ·
L'Etoile veut attaquer en diffamation le Constitutionnel qui a traité de bigote la cour de Louis XIV.
Bigote est pourtant une expression bien douce.
· · ·
On parle d'une grande spéculation: quand on aura mis toutes les rues en passages, on mettra tous les passages en rues.
· · ·
On se plaint à tort de la saleté de Paris, les quartiers les plus propres ont à peine deux pieds de boue.
· · ·
M. Ben... porte sa croix; d'honneur!
· · ·
On a autorisé dernièrement la fondation d'une vingtaine de couvents de femmes; l'établissement des Enfants trouvés ne désemplit pas.
ÉNIGME
DIALOGUE ENTRE DEUX HOMONYMES.
Aussitôt que le jour a fait place à la nuit, Brillante, j'apparais bien au delà des nues. --Sortant dès qu'il fait noir, de mon obscur réduit, Pâle et terne on me trouve à chaque coin des rues. --Astre cher aux amours, aux voyageurs en mer Je suis bien chère encor.--Moi, je coûte bien cher. --Des mortels je reçois les voeux et les prières; On me créa pour éclairer. --Moi, pour éteindre les lumières.
Le mot de l'énigme est Etoile, nom du journal du soir qui, depuis, a fusionné avec la Gazette de France.
De 1826 à 1830, Figaro, c'était son droit, attaque tous les journaux de la droite; mais, il s'acharne plus spécialement et avec bonheur contre les feuilles officieuses ou ministérielles, qui ne vivaient alors que de compromis de conscience assez tristes et de subventions on ne peut plus lourdes. Tomber les organes du ministère est la grosse besogne quotidienne du Figaro.
Ces journaux, il faut bien l'avouer, étaient alors passablement décriés, et leurs rédacteurs ne vivaient pas en odeur de sainteté. Le ministère lui-même avait semblé prendre à tâche de les discréditer. On se souvenait fort bien qu'en 1824 M. Corbière, alors ministre des affaires étrangères, n'avait pas dépensé moins de deux millions, sans compter les places et les sinécures données, pour éteindre un certain nombre de feuilles, qui, bien que royalistes, menaçaient son portefeuille. Le rôle des feuilles officieuses se bornait à toujours dire: Amen. On trouvait que ce n'était pas assez.
Tous les rédacteurs, d'ailleurs, avaient en perspective, pour le jour où ils seraient dégoûtés d'une polémique assez difficile, une aurea mediocritas hypothéquée sur le budget.
Lorsqu'on relit de sang-froid l'histoire de la Restauration, on est effrayé de toutes les bévues que la terreur de la presse fit commettre à son gouvernement.
Samedi, 25 novembre 1826.
CONCOURS PRÉPARATOIRE
Pour la rédaction en chef d'un journal semi-officiel.
La réunion a lieu au Jardin des Plantes, dans la salle des animaux sans vertèbres. M. le trésorier de l'amortissement de l'esprit public occupe la chaise rembourrée du surveillant de cette salle. Les assistants, au nombre de cinq, représentant la Gazette, le Drapeau, le Journal de Paris, l'Etoile et le Pilote, sont assis sur des caisses vidées depuis peu.
LE TRÉSORIER.--Messieurs, j'ai choisi à dessein ce local, vous m'entendez, pour vous entretenir d'un projet qui doit bientôt recevoir son exécution.
TOUS.--Quel est-il?
LE TRÉSORIER.--Il s'agit d'un journal semi-officiel.
TOUS.--Je le ferai.
LE TRÉSORIER.--Je rends justice à votre zèle, mais, de grâce, du silence.
TOUS.--Ecoutons.
LE TRÉSORIER.--Quoiqu'il soit certain que les feuilles que vous rédigez n'aient nullement rempli les espérances qu'on en avait conçues...
TOUS.--Il faut être bien difficile.
LE TRÉSORIER.--Qu'on ne les lise plus...
TOUS.--Bah! vous voulez rire.
LE TRÉSORIER.--Que tous les anciens abonnés les aient désertées...
TOUS.--Ce n'est pas notre faute.
LE TRÉSORIER.--Que je sois obligé de demander sans cesse de nouveaux fonds pour les alimenter...
TOUS.--Notre métier ne peut être fait gratuitement.
LE TRÉSORIER.--Enfin, tranchons le mot, qu'on doive être las de payer vos sornettes, vos sottises.....
M. G. DE l'Étoile.--Je répondrai au mot sottise.
M. B. DE la Gazette.--Je parlerai aussi à ce sujet.
LES AUTRES.--Aucun de nous ne laissera cela sans réponse; mais silence pour le moment.
LE TRÉSORIER.--Ce n'est pas moi qui le dis, c'est tout le monde; si vous m'interrompez toujours, je lèverai la séance.
TOUS.--Ecoutons.
(L'Etoile grince des dents.)
LE TRÉSORIER.--J'abrége; il s'agit de donner à une de vos feuilles la qualité de semi-officielle. Je suis embarrassé du choix, et quand je l'aurai fait, je serai encore plus embarrassé de le faire accepter, tant vous êtes discrédités...
TOUS, marmottant.--Faut-il endurer!...
LE TRÉSORIER.--Je suis néanmoins décidé à faire mes efforts, cela soulagera ma caisse d'autant, jusqu'à ce que je puisse...
TOUS, avec effroi.--Achevez!...
LE TRÉSORIER.--Je puisse vous voir prospérer.
TOUS.--A la bonne heure!
LE TRÉSORIER.--Voyons, examinons à qui la chose peut aller. Que chacun parle à son tour. Je vais commencer par celui qui coûte le plus cher, comme ayant le moins d'abonnés.
Allons, au plus léger à parler.
M. G. DU Pilote.--Monsieur le trésorier, il vous convient de me donner la préférence, parce que je parais le soir et n'ai pas de concurrence à redouter, l'Etoile n'en étant pas une. (M. de G., de l'Etoile, fait un bond sur sa caisse, et en retombant il la crève; on le relève et on le contient.) Je n'ai d'ailleurs ni esprit (de parti, je veux dire), ni idées (fixes, s'entend), ni rédacteur, quoique je parle de tout.
LE TRÉSORIER.--Cela suffit, votre privilége me convient assez.
A vous, Paris, mon petit.
M. L. DU Journal de Paris.--Qui pourrait d'ailleurs me disputer la préférence? J'ai la représentation qui convient au rôle que j'ambitionne; je donne des audiences, j'ai même chez moi une manière d'huissier, et d'ailleurs ne sait-on pas que je communique librement avec l'hôtel de Rivoli, où je puis me rendre en un coulé, trois sauts et un entrechat? Je vous dirai, au surplus, que je commence à me lasser de n'être que l'historien des fiacres et des commères; j'aimerais assez me lancer dans la politique ministérielle, j'allais dire dans la haute politique. Je me crois appelé à jouer un grand rôle.
LE TRÉSORIER.--Mon petit, j'approuve cette émulation; et ce désir de vous élever me prouve que vous ressemblez toujours, comme par le passé, à beaucoup d'inutilités de ma connaissance. Nous verrons ce que nous pourrons faire. A votre tour, monsieur sans tache.
LE BARON DU Drapeau.--Mon devancier vient de se donner lui-même l'exclusion. Il vous a avoué qu'il n'avait écrit, jusqu'à ce jour, que pour les classes populaires; moi, je m'adresse toujours aux plus hautes capacités: il en faut effectivement beaucoup pour me comprendre, et c'est sous ce point de vue que je conviens à la chose; car le vague dans lequel je laisse mes lecteurs peut faciliter, au besoin, les pas rétrogrades auxquels notre politique est accoutumée.
LE TRÉSORIER.--En effet, je ne vous comprends pas toujours, il est vrai que je vous lis très-rarement; mais comme il y a des gens assez courageux pour cela, je me ferai faire un rapport sur ce qui vous concerne. Ecoutons l'Etoile, qui paraît perdre patience.
M. G. DE l'Étoile.--Je trouve assez étonnant, Monsieur le trésorier, que vous, ou d'autres, ayez eu la pensée d'un journal semi-officiel, lorsque celui que je dirige est officiel bien plus encore que l'épais Moniteur. Je n'en veux pour preuve que l'envie de bâiller que l'on éprouve en me lisant. Au surplus, je suis assez content de mes maîtres pour ne pas vouloir m'en donner d'autres; ceux de mes confrères n'ont que l'exécution des pensées nées du cerveau des puissants dont je reçois l'impulsion: aussi ne me suis-je rendu à cette assemblée que pour vous faire sentir mon importance.
LE TRÉSORIER, tout bas.--Tels maîtres, tels valets; même insolence. (Se retournant.) Monsieur B., que direz-vous en faveur de votre Gazette?
M. B. DE la Gazette.--Rien, c'est tout ce que je puis dire. D'ailleurs, mes oeuvres sont là pour répondre, et la Minerve peut attester que je sais prendre tous les tons. Ai-je besoin de me vanter, comme l'ont fait ces messieurs? Je ne suis pas nul comme le Pilote, niais comme le Journal de Paris, sans cesse sur des échasses comme monsieur le baron, ou en délire comme l'Etoile.
TOUS LES AUTRES.--Allons, il ne se vante pas! l'on sait pourtant combien il est soporifique.
LE TRÉSORIER.--Messieurs, j'en sais assez. Je vais faire mon rapport, et chacun de vous peut compter sur mon impartialité.
COUPS DE LANCETTE.
On a trouvé M. Philarète blotti dans l'écritoire de M. de Jouy.
· · ·
--Comment pense-t-on dans votre régiment?
--On ne pense pas.
--A la bonne heure.
· · ·
M. de Lamennais est enrhumé, Rome lui doit bien un chapeau, hein?
· · ·
M. Crosnier n'a encore été que de moitié dans tous les ouvrages qui ont été donnés au théâtre de la Porte-Saint-Martin depuis six mois.
Lundi, 4 décembre 1826.
CONCOURS PRÉPARATOIRE
Pour la rédaction en chef d'un journal semi-officiel.
(DEUXIÈME SÉANCE.) + La salle des animaux sans vertèbres étant encombrée par de nouvelles acquisitions récemment arrivées, la réunion a été indiquée dans celle des animaux ruminants. Avant l'ouverture de la séance, les chuchotements des conversations particulières, entendus de la pièce voisine, produisent une illusion complète. On croirait que les cadavres dont cette pièce est peuplée sont encore animés.
Le trésorier demande du silence. Chacun se place comme il peut. On remarque que le représentant du Journal de Paris grimpe lestement sur la girafe: A bas, s'écrie-t-on de toutes parts. Mais le trésorier, d'un geste, le retient à son poste.
LE TRÉSORIER.--Vous savez, Messieurs, quel est l'objet de la convocation?
TOUS.--Vous nous l'avez dit et écrit.
LE TRÉSORIER.--Il est donc inutile que je vous le rappelle?
TOUS.--Assurément. Allons au fait.
LE TRÉSORIER.--Le fait est, Messieurs, que l'on ne veut d'aucun de vous. (L'émotion est vive.)
TOUS.--Nous direz-vous au moins...
LE TRÉSORIER.--C'est ce que j'allais faire. L'établissement d'un journal semi-officiel ne doit point être en pure perte. On compte sur son contenu pour diriger l'opinion publique.
TOUS.--Et que faisons-nous chaque jour?
LE TRÉSORIER.--Pour faire goûter tous les actes de l'autorité.
M. B. DE la Gazette.--J'y mets tout mon latin.
LE TRÉSORIER.--Pour vanter toutes les conceptions ministérielles.
M. L. DU Journal de Paris.--Je loue à tort et à travers.
LE TRÉSORIER.--On veut y trouver de la haute politique.
LE BARON DU Drapeau.--Je défie qu'on s'élève plus haut; je me perds dans les nues.
LE TRÉSORIER.--Une bonne discussion sur les matières religieuses, sans emportement, ni hypocrisie trop apparente.
M. G. DE l'Etoile.--C'est ma manière, ce sont mes principes.
LE TRÉSORIER.--On demande enfin que, pour ne choquer aucune opinion, il entre dans cette rédaction un adroit mélange de toutes les idées; mais en laissant dominer celles qui appartiennent au royalisme.
M. G. DU Pilote.--S'il faut du mélange à ne pas s'y reconnaître, je suis là, moi.
LE TRÉSORIER.--C'est exact, car on demande toujours ce que vous êtes, et ce que vous voulez. (A part.) J'en suis honteux. (Haut.) Vous voyez, Messieurs, ce que l'on exige; rendez-vous justice. Au zèle, au dévoûment, que je ne vous conteste pas, est-il quelqu'un qui joigne ces connaissances, cette lucidité, cet aplomb, qui sont nécessaires pour une bonne rédaction?
M. L. DU Journal de Paris.--Mon patron est content de moi: preuve que j'ai ce qu'il faut pour son journal, il me charge en outre des correspondances privées avec le Courrier anglais, correspondances un peu négligées, mais qui vont reprendre avec la session.
M. B. DE la Gazette.--Il est si content de vous, qu'il m'a préféré pour la rédaction de l'Etoile.
M. G. DE l'Etoile.--De l'Etoile! ah! il ne la tient pas, ni vous non plus: elle est à gens plus puissants que lui, auxquels je ne lui conseille pas de se frotter. Prenez si vous voulez le Pilote; ça ne tient à rien, et M. le trésorier vous dira qu'il est prêt à l'abandonner.
LE TRÉSORIER, à part.--Il a, ma foi, raison.
M. G. DU Pilote.--Doucement, Monsieur de l'Etoile; j'ai eu trop de peine à ravoir mon Pilote, pour le céder comme cela; j'ai mon marché, et il faudra bien qu'on le tienne, ou nous aurons du bruit.
M. LE BARON DU Drapeau.--A quoi servent tous ces propos, vous ne pouvez prétendre à un choix que vous rendriez ridicule.
TOUS.--Ridicule vous-même. Voyez ce Germain! un étranger à idées mystérieuses, à style ampoulé, à prétentions insoutenables.
LE TRÉSORIER.--Messieurs, messieurs, du calme s'il vous plaît. A quoi bon tous ces emportements, quand je vous ai prévenus que l'on ne voulait d'aucun de vous.
M. B. DE la Gazette.--Quelle nécessité alors de nous réunir si loin de nos domiciles et de nous faire perdre un temps dont nous devons compte à nos abonnés.
LE TRÉSORIER.--Dites donc à ma caisse. Mais je vous vois trop animés pour écouter de sang-froid ce que j'étais chargé de vous apprendre; ce sera pour un autre jour. Vous serez prévenus par lettres, et je ferai en sorte de trouver un local plus central, et où nous serons aussi en sûreté qu'ici. (Il se lève et sort.)
SAINTE-PÉLAGIE
ou
PLAINTES D'UN PRISONNIER,
Épître au Préfet de police, par J. CASSAIGNE.
S'il est une circonstance dans la vie où l'on doive se livrer au commerce des Muses, c'est surtout dans la captivité...
M. Cassaigne a été condamné pour quelques vers trop hardis. Les verrous ne l'ont pas rendu plus timide. La liberté qu'il a perdue pour sa personne, il l'a gardée pour ses écrits. Etonné des rigueurs dont il est l'objet, il se demande quel est son crime.
Ai-je, du spadassin dédaignant les faisceaux, Menacé d'un fleuret notre G..... des S.....? Ou bien, nouvel Amron, traîné dans la poussière Ces bouquins précieux idoles de C.....? Ai-je montré Ch....., dans un pamphlet amer, Pour aller à Saint-Cloud atteint du mal de mer?
· · ·
COUPS DE LANCETTE.
Le ventre va mettre un crêpe à sa fourchette, l'Almanach des gourmands ne paraîtra pas cette année. M. de Périgord se ressentirait-il des suites d'une indigestion conquise aux dîners de M. Canning?
· · ·
--Que portez-vous donc là? demandait-on à M. Salvandy, qui tenait une feuille à la main.
Et comme le rédacteur de l'ex-Journal de l'Empire a toujours la repartie brève, il répondit:
--Des bâts.
· · ·
On met au nombre des malheurs de l'Espagne l'Alonzo de M. N.-A. de Salvandy.
ÉPIGRAMME.
Le sous-préfet de Châteaudun S'est fait jésuite et le confesse, Il va jusqu'à s'en vanter. Est-ce Qu'il n'aurait pas le sens commun? Que le bon Dieu l'en récompense! Mais, sans critiquer son dessein, Avec quatre barbes[3], je pense, Il serait meilleur capucin.
Dimanche, 24 décembre 1826.
ÉCRÉMAGE DES JOURNAUX DÉPENDANTS
Du 22 décembre.
*** Quelque flexible que soit le talent, quelque grande que soit la docilité de M. de B., de la Gazette, il n'a pas encore su se plier à louer le discours de M. de Damas. Il y a trop peu de temps que la Gazette avait à applaudir des principes totalement différents.
*** Le Journal de Paris était hier dans un de ses jours de jubilation. Il publiait l'état très étendu des jugements rendus pendant le mois de novembre par le tribunal de police. On y remarque quarante-sept condamnations pour projection d'eau sale sur les passants et dépôts d'ordure sur la voie publique.
*** Quelqu'un qui connaîtrait bien la topographie du Portugal pourrait être employé utilement dans les bureaux de l'Aristarque, pour donner quelque vraisemblance aux bulletins de l'armée du marquis de Chaves, que l'on élabore dans cette officine.
*** «Dans chaque phrase du discours de M. Canning perçait la taille de nos hommes d'Etat. Sa Seigneurie a le coup d'oeil juste; elle les a bien mesurés.» La Quotidienne, à qui nous empruntons cette citation, nous ferait presque regretter que nos ministres ne soient point choisis parmi les cent-suisses.
*** «O vérité! quelle est ta puissance avec les tièdes, qu'on appelle ministériels! dit le baron du Drapeau; il est impossible de rien faire de solide et de raisonnable.» Eh! que vous dit-on chaque jour, MM. B. L. G. C.?... et à vous-même, baron O?
*** Il faut voir avec quelle joie et en quels termes l'Etoile applaudit au délire qui s'est manifesté dans l'assemblée des catholiques d'Irlande quand on leur a annoncé la guerre.
*** Pilote, quel est le bonhomme R. B. qui te fournit des pièces de gros calibre pour la guerre du Portugal? Tu les désavoues; prétends-tu par là donner à entendre qu'on te les impose?
*** M. Etienne, l'un des rédacteurs du Constitutionnel, est nommé arbitre dans la cause pendante entre les anciens et les nouveaux propriétaires du Médiateur. Est-ce une mystification?
COUPS DE LANCETTE.
Le prince de T... assure que dans sa jeunesse il jouait la tragédie.
--Quels rôles?
--J'ai joué les rois.
1827
ÉTRENNES DONT ON NE VEUT PAS.
Vous croyez peut-être que la politesse vous oblige à recevoir tout ce qu'on veut bien vous donner pour étrennes; détrompez-vous. Il est vrai que, par le temps qui court, il y a beaucoup de gens qui tendent la main, il en est cependant qui la ferment. Exemple:
M. de V. a refusé sa démission.
M. de P., un brevet d'imprimeur.
M. de Ch., un portrait de Jean Bart.
Madame de Genlis, une copie de son acte de naissance.
M. de Royer, un académicien.
Mademoiselle Delp... G..., le poëme de la Pucelle.
M. Ancelot, des marrons glacés.
M. Feletz, une petite souricière.
M. Bénaben, un cordon.
M. P..., un exemplaire du Petit Carême.
M. Jouy, un exemplaire de ses oeuvres complètes.
Le Pilote, une boussole.
La Gazette, le bon sens.
L'Opinion, le livre de l'esprit.
La Quotidienne, une paire de lunettes.
Le Médiateur, le Traité des reptiles.
Figaro, les articles du Mentor et l'amitié du Médiateur.
COUPS DE LANCETTE.
Le théâtre de M. Comte n'est pas le seul sur lequel jouent de tout petite acteurs.
· · ·
M. de C... est tellement occupé des affaires actuelles, qu'il ne dort plus guère que la nuit.
· · ·
M. le comte de Pey... a eu un violent cauchemar la nuit dernière: l'ombre de Gutenberg, inventeur de l'imprimerie, est venue le tirer par les pieds.
· · ·
Les propriétaires de journaux seront désormais contraints de porter sur leur dos une affiche qui indiquera leurs noms et prénoms, leur âge, leur domicile, l'heure à laquelle ils se lèvent et se couchent ordinairement.
· · ·
Toutes les cartes déposées chez M. de P., le premier janvier, étaient timbrées.
Le 12 décembre 1826, Charles X ouvrait la session des chambres de 1827. Le roi disait dans le discours d'usage:
«J'aurais désiré qu'il fût possible de ne pas s'occuper de la presse; mais à mesure que la faculté de publier les écrits s'est développée, elle a produit de nouveaux abus, qui exigent des moyens de répression plus étendus et plus efficaces. Il était temps de faire cesser d'affligeants scandales et de préserver la liberté de la presse elle-même du danger de ses propres excès. «Un projet vous sera soumis pour atteindre ce but.»
Ce passage du discours de la couronne produisit dans le public l'impression la plus défavorable; on s'attendait cependant à quelque chose de ce genre. Depuis deux ans le clergé, la congrégation, les missions, le parti religieux tout entier exerçaient sur le faible Charles X une terrible pression afin d'obtenir de lui une législation sévère contre la presse, une pénalité «qui détruisît l'hydre d'un seul coup.»
Charles X, mieux que personne, savait combien un tel acte serait impolitique. Pourtant on triompha, non de ses répugnances, mais de ses craintes.
Le lendemain du vote de l'adresse, 29 décembre 1826, M. de Peyronnet donnait satisfaction à la congrégation, qui avait fait sa fortune, et déposait sur le bureau de la Chambre ce projet de loi qui devait, à lui seul, occuper presque toute la session de 1827.
Le projet de loi sur la presse était à peine connu qu'une clameur immense s'éleva. Ce fut un haro universel. De toutes parts s'élevaient les plus véhémentes protestations.
Dans ce projet, en effet, la violence le dispute à l'absurde, et ses dispositions prouvent que M. de Peyronnet n'avait pas même une vague notion de la matière qu'il prétendait réglementer. D'un seul coup, il atteignait toutes les industries qui concourent à la fabrication du journal ou du livre, le brocheur était frappé comme l'auteur, l'imprimeur comme le libraire.
Le projet comprenait trois titres: les écrits périodiques, les écrits non périodiques, et enfin les peines. La disposition la moins défavorable du premier titre était l'assujettissement de tous les écrits de moins de cinq feuilles à un timbre de un franc pour la première feuille et de dix centimes pour les autres.
Tous les journaux et écrits périodiques se trouvaient frappés du timbre; «le nom des propriétaires devait être écrit en tête de chaque exemplaire;» enfin «aucune société relative à un journal ne pouvait être contractée qu'en nom collectif, et les associés ne pouvaient en aucun cas excéder le nombre cinq.»
Le chapitre des peines brillait par son laconisme: des amendes de 2,000 à 20,000 francs, et la prison pour la moindre contravention; il était à peu près impossible d'écrire cinq lignes sur n'importe qui ou n'importe quoi sans se trouver sous le coup de quelque disposition.
Ce projet parut si monstrueux, que, tandis que tous les corps de métier atteints signaient protestations sur protestations, tous les corps savants rédigèrent des pétitions. L'Académie elle-même, si docile au pouvoir de la Restauration, osa exposer ses doléances, dans une supplique au roi, supplique empreinte d'un dévoûment absolu.
En écoutant la lecture de ce projet, Casimir Périer s'écria avec force: «Vous supprimez l'imprimerie en France, et vous la transportez en Belgique au profit de l'étranger et des pays libres.» On ne pouvait mieux résumer l'opinion, et, dit M. de Vaulabelle, «le député de la gauche n'exagérait pas le résultat désastreux de l'oeuvre de M. de Peyronnet.»
Chateaubriand avait qualifié cette loi de «loi de Vandale;» le public et les petits journaux lui donnèrent le nom de «loi de justice et d'amour.» C'était la paraphrase d'un article attribué à M. de Peyronnet, dans lequel ce ministre chantait les louanges des mesures qu'il venait de prendre, mesures, disait-il, «justes, utiles, favorables et douces.» La qualification donnée au projet par le public et les petits journaux a prévalu dans l'histoire, et le projet de M. de Peyronnet a conservé la qualification ironique de loi d'amour.
Le 14 février 1827, la discussion du projet s'ouvrit à la Chambre; il devait pendant toute la session passionner les députés comme il avait passionné le public. Jamais on ne vit si grande affluence d'orateurs. Chacun s'empressait de se faire inscrire, et telle était l'ardeur à retenir son tour de prendre la parole, que le jour de l'inscription, dès six heures du matin, les orateurs arrivaient à la Chambre, et qu'à sept heures la liste était à peu près complète.
Mais déjà, depuis le 1er janvier, la discussion était ouverte dans tous les journaux. Les feuilles de l'opposition, pas n'est besoin de le dire, repoussaient le projet de toutes leurs forces. Figaro, bien que journal non politique, avait été des premiers à commencer le feu. Déjà, dans son article d'étrennes, il décoche un trait à M. de Peyronnet; le 5 janvier, paraît son premier article. La loi d'amour va devenir sa grande affaire tant que durera la discussion.
Vendredi, 5 janvier 1827.
LES DEUX PRESSES.
DIALOGUE.
Le jour commence à paraître; la presse du Figaro, journal non politique, se repose à côté d'autres presses inactives, après avoir gémi pendant une grande partie de la journée. Après avoir gémi, vous entendez, lecteurs; or, puisqu'une presse gémit, elle peut aussi parler. Ne soyez donc pas surpris si la presse du Figaro, pour attendre patiemment le retour du jour, se met à lier conversation avec sa voisine. Ecoutez donc:
LA PRESSE DU FIGARO.--Ouf!!! dites donc, voisine, vous qui dormez là-bas, que pensez-vous de tout ce qu'on dit depuis quelques jours?
LA PRESSE VOISINE.--Ah! ah! c'est vous... Eh! eh! je dis que ça pourrait bien nous faire quitter la place. Et moi, qui suis arrivée d'hier seulement de l'imprimerie d'un journal politique, pour vous relayer, voisine!... dites donc, j'ai bien choisi le moment.
LA PRESSE DU FIGARO.--Est-ce que vous auriez imprimé le fameux projet?
LA PRESSE VOISINE.--Parbleu! oui, pour mes péchés;... c'est ce qui m'a tellement démantibulé les reins, que l'on m'a fait transporter ici, comme qui dirait à l'hôpital. Si vous saviez, ma chère, quel mal ça m'a fait, surtout quand j'appuyais sur le chapitre du timbre... Faut-il qu'ils soient timbrés, ceux qui...
LA PRESSE DU FIGARO.--Chut!... voisine, vous allez me parler politique, ça me compromettrait.
LA PRESSE VOISINE.--Ne sommes-nous pas seules?... Qui nous empêche de causer en liberté? Dites donc, voisine, en liberté, le mot est bon.
LA PRESSE DU FIGARO.--Divin!... Moi qui vous parle, avant d'imprimer ce méchant Figaro, j'ai servi à plusieurs éditions de la Charte; je mordais là-dessus en conscience, et je puis dire que je rendais joliment le caractère. Mais à la dernière édition, je ne sais si c'était la faute de l'éditeur ou de ses ouvriers; ce n'était plus la même chose, il y avait des articles entiers qui ne paraissaient plus.
LA PRESSE VOISINE.--Ça venait peut-être des remaniements?
LA PRESSE DU FIGARO.--Je l'ignore; dernièrement, j'imprimais un article qui racontait comment les Américains, pour une chose semblable...
LA PRESSE VOISINE.--Vous me faites trembler!... Depuis le temps que je sers, je les connais, ces gaillards d'imprimeurs, je sais ce que vaut la force de leurs poignets.
LA PRESSE DU FIGARO.--Vous prenez peut-être l'alarme pour rien.
LA PRESSE VOISINE.--Dieu vous entende!... mais la truffe a tant donné, cette année!...
LA PRESSE DU FIGARO.--Gare l'indigestion!...
LA PRESSE VOISINE.--J'entends venir quelqu'un!... Adieu; nous nous reverrons peut-être, un de ces jours, à Bruxelles.
PETITS JEUX INNOCENTS.
*** Je vous vends mon corbillon.--Qu'y met-on?--Un bâillon.
*** Si j'étais petit papier, que feriez-vous de moi?--Je vous ferais timbrer.
*** Pigeon vole,... aigle vole... M. de P... vole... (Une voix.) Un gage! M. de P... n'est pas un aigle.
COUPS DE LANCETTE.
Odry trouve que M. le comte de Pey... a le regard fisc.
· · ·
Quelles singulières gens que ces Français, disait M. Ben., aussitôt qu'on les dénonce, ils vous appellent mouchard.
· · ·
AMENDEMENT. On pourra se servir, en toute liberté, des voyelles, mais il sera défendu d'user des consonnes.
· · ·
Si l'on nous avait crevé les yeux, on n'aurait pas besoin de nous arracher la langue.
· · ·
De quoi vous plaignez-vous, vous a-t-on défendu de penser?
HYMNE AU TIMBRE.
Salut, ô noble timbre, source inépuisable d'impôts, qui alimentes les innombrables canaux du trésor de l'Etat, ou plutôt de ces messieurs. Admirable invention, plus utile et cent fois plus productive que celle de l'imprimerie; sangsue insatiable, dont le coeur est à Paris et la piqûre dans toute la France. Salut!...
Et toi, illustre maître d'armes, qui chantas l'indifférence avec tant d'amour, pourras-tu ne pas sortir de ton caractère insouciant, lorsqu'il s'agira de célébrer ta plus chère idole? Sans doute, ton coeur d'airain, qui résista aux charmes de Zelmire, ne sera pas insensible aux délices du timbre. Voilà enfin un sujet digne de tes inspirations; toi qui manies la plume aussi bien que le fleuret, écris comme tu t'es battu, ou plutôt, ne te bats pas les flancs pour écrire.
Le timbre! à ce nom seul, notaires, avoués, avocats, ou, pour parler sans métaphores, tripoteurs, renards, babillards, je vous vois, le front prosterné jusqu'à terre. Tremblez à ce nom légal, vous tous qui hasardez le sous-seing privé; vous qui souscrivez des lettres de change, des billets à ordre, un papier de cinq centimes pourra vous coûter cher. Cela vaut pourtant bien les corvées, les droits de mainmorte, le fisc de nos aïeux; mais le timbre est un mot qui sonne plus agréablement aux oreilles.
· · ·
Jour à jamais célèbre, où il a été dit: Tout sera timbré! J'entends d'ici le son des belles pièces d'or tombant dans les cassettes ministérielles. O ventre! les beaux dîners qu'on te prépare pour fêter la victoire décisive remportée par l'ancien régime sur le nouveau!
Déjà, journaux, actes, billets payaient la dîme; déjà, mille ouvriers timbreurs des deux sexes, la plupart nobles ou émigrés, travaillaient sans relâche au bonheur public; c'est trop peu, on ne saurait donner trop d'extension aux entreprises utiles.
Amis, tout sera timbré, l'in-18 comme l'in-32, le papier Tellière comme le papier écolier; maisons, meubles, habits, châles, étoffes; on finira par tout timbrer, et nous aussi!...
COUPS DE LANCETTE.
On a dit autrefois: Scipion l'Africain; aujourd'hui, on dit: M. de P. le Timbré.
· · ·
Les devises que les confiseurs mettent dans les diablotins seront-elles soumises au timbre?
· · ·
La réimpression de la Charte sera-t-elle soumise à l'impôt du timbre?
· · ·
On assure que les dîners de M. P... sont annoncés par une cloche dont le timbre paraît charmant à l'oreille de ces messieurs.
· · ·
--Excellence, que deviendront les imprimeurs!
--Ils se feront timbreurs.
· · ·
La loi qui abolira l'imprimerie produira une fière impression.
· · ·
Aphorisme. Toute la science du gouvernement est dans le timbre.
Mardi, 14 janvier 1827.
RÉPONSE
Aux questions de M. ODRY, le poëte, qui veut absolument savoir quel est le projet de l'oie.
AIR: Et j'en rends grâce à la nature.
Tu demandes, ô grand Odry, Quel est l'nouveau projet de l'oie? Je veux que tu sois attendri Par la réponse que j't'env oie D'un' péronnelle l'on se rit Quand elle barbotte et s'fourvoie Tout en voulant faire d' l'esprit... Voilà bien le projet de l'oie.
Sur les plus heureux écrivains, Comm' sur les plus petits homm' de lettres, Ell' prétend mett' ses vilain' mains, Si l'on voulait bien le permettre; En les accablant de ses dons, Il est naturel qu'elle croie Changer les auteurs..... en dindons... Voilà bien le projet de l'oie.
Depuis l'palais jusqu'au grenier, On grimace, on tourn' la prunelle, Tout, d'puis l'poëte jusqu'au chiffonnier, Est mis d'dans par la péronnelle; Elle aura rempli son objet, S'il faut qu'on se pende ou se noie Pour échapper à son projet... Voilà bien le projet de l'oie.
ENVOI ET CONSEIL.
Comm' dit c'littérateur brillant, Le timbre est une barbarie; Ma vieill', ce n'est pas en riant Que chacun ici-bas te l'crie; D'mande autre chos' pour t'amuser, Car, entre deux siècl', à coeur joie, Tu pourrais te faire écraser... Ça n'serait plus le projet d'l'oie...
Mercredi, 10 janvier 1827.
LA TERREUR PANIQUE,
COMÉDIE EN TROIS ACTES.
SCÈNE DIX-SEPTIÈME.