L’ANTISÉMITISME AU POINT DE VUE RELIGIEUX
Je n’examinerai pas, ici, les accusations lancées contre le judaïsme, contre ses livres ou contre sa morale; je l’ai fait ailleurs[1], et le temps, pour cela, me ferait aujourd’hui défaut. Je me bornerai à une réflexion. Les antisémites accusent le Juif et le Talmud d’avoir deux morales, une pour les fils de Juda, une pour les goïm. Or, je me permettrai de vous demander si, à leur insu et contrairement à l’esprit de l’Évangile, les antisémites n’agissent pas, vis-à-vis des Juifs, comme ils accusent les Juifs d’agir, vis-à-vis des chrétiens? A entendre les docteurs de l’antisémitisme, les Juifs ne regardent pas les goïm comme leur prochain; mais pouvons-nous dire, en bonne justice, que les antisémites considèrent les Juifs comme leur prochain? Je ne sais ce qu’il en est dans leur cœur; mais, à en juger par leurs paroles et par leurs actes, il ne me semble pas que l’amour du prochain aille, pour les antisémites, jusqu’à comprendre l’Israélite. Pour la plupart d’entre eux, le Juif est hors de l’humanité; on a le droit de lui refuser ce qu’on doit concéder à ses frères, les autres hommes.--Je vous laisse à juger si cela est conforme à l’Évangile, à la charité chrétienne, à l’esprit chrétien. (Applaudissements. Bruyantes réclamations.)
[1] Voyez Israël chez les nations, Calmann Lévy.
Un des reproches adressés, le plus fréquemment, aux Israélites est celui-ci: les Juifs sont les grands agents de déchristianisation des sociétés modernes. Je crois que c’est là, dans toute sa simplicité, la thèse des antisémites. Les Juifs sont rendus responsables des idées modernes, dans ce que ces idées modernes ont eu d’hostile à l’ancienne société, à l’ancienne constitution religieuse ou politique de l’Europe. On dit, par exemple, que c’est à eux qu’il faut attribuer, principalement, la sécularisation, ou pour me servir d’un mot barbare, la laïcisation des sociétés modernes. Or, ce mouvement de déchristianisation, de sécularisation, n’est pas nouveau en Europe; il est, certes, antérieur à ce que les antisémites nomment, pompeusement, l’ère de la prépondérance juive; il remonte, au moins, à la Révolution et au XVIIIe siècle.
Ce n’est pas un Juif qui avait pris pour mot d’ordre: Écrasons l’infâme! C’est Voltaire, et au lieu d’être un disciple ou un ami des Juifs, Voltaire pourrait être réclamé, par les antisémites, comme un de leurs précurseurs.
Où, Messieurs, est le point de départ du double mouvement de déchristianisation et de sécularisation? il est chez Voltaire et chez les encyclopédistes, il est chez les hommes de la Révolution, chez ceux que beaucoup de Français appellent encore nos pères de 89, quelques-uns disent même leurs pères de 93. Eh bien! peut-on dire que le XVIIIe siècle, peut-on dire que la Révolution obéissaient à l’ascendant judaïque? Où était l’influence juive, lors de la Révolution?
Je la cherche et je ne la vois pas. (Rumeurs.)
Messieurs, c’est une question de fait: à peine y avait-il, sous Louis XVI, quelques centaines de Juifs à Paris, pour la plupart pauvres et inconnus, relégués dans des faubourgs écartés. Peut-on prétendre que ces Juifs ignorés et dédaignés ont été les précepteurs des philosophes, ou les souffleurs des tribuns de la Révolution?--Il est donc manifestement erroné d’attribuer à Israël l’initiative du grand mouvement de sécularisation et de déchristianisation des sociétés modernes. (Applaudissements et protestations.)
Est-il plus juste de dire que si le Juif n’en a pas eu l’initiative, le Juif et le judaïsme sont devenus les principaux agents de la déchristianisation des peuples contemporains? Ici, au moins, il peut y avoir doute; la question vaut la peine d’être étudiée de près. Examinons-la un instant.
Est-ce à l’action isolée du Juif que l’on peut faire remonter, en France et en Europe, la responsabilité de l’affaiblissement de la foi chrétienne ou de la sécularisation des États modernes? Non, assurément; c’est donc à des associations juives, ou à des sociétés en relations étroites avec les Juifs.
UN AUDITEUR.--Parfaitement.
M. A. LEROY-BEAULIEU.--Quelles sont, Messieurs, ces associations? Quelles sont les sociétés juives ou judaïsantes qui ont pu mériter un pareil reproche?
En fait de société juive, je n’en vois qu’une, en France, de quelque importance, c’est l’Alliance Israélite Universelle; il est vrai qu’à côté d’elle, ou au-dessus d’elle, nous rencontrons une institution autrement puissante, que les antisémites prétendent lui être rattachée par des liens multiples;--j’entends son nom, sur vos lèvres, c’est la Franc-Maçonnerie. (Très bien! très bien!)
Aux yeux de nombre d’antisémites, l’Alliance Israélite Universelle passe pour être un mystérieux cahal, comme ils disent (car les antisémites se délectent aux noms hébreux), une sorte de gouvernement occulte des Israélites du monde entier. J’ai voulu me rendre compte de la valeur de cette opinion; j’ai dû reconnaître qu’elle ne reposait guère que sur l’imagination de quelques écrivains. (Bruit.)
L’Alliance Israélite Universelle, Messieurs, a été fondée, il y a trente ou quarante ans, vers 1860, sous le second Empire, à l’imitation d’une société chrétienne et d’une société protestante, qui s’appelle l’Alliance Évangélique. (Protestations.)
Je vois, Messieurs, que beaucoup d’entre vous ne connaissent, même pas de nom, l’Alliance Évangélique. C’est pourtant une société d’une importance au moins égale à celle de l’Alliance Israélite, qui s’est fondée sur le même modèle. Elle fêtait, il y a peu de mois, son premier cinquantenaire d’existence. L’Alliance Évangélique, comme l’indique son nom, s’occupe des intérêts protestants, dans le monde entier. Elle a, pour cela, des sections, dans presque tous les pays des deux hémisphères.
Les Juifs ont éprouvé, eux aussi, le besoin de constituer une Société qui défendît partout les intérêts de leurs coreligionnaires, la liberté de leur culte et la sécurité de leurs personnes. (Rumeurs.)
Si nous nous mettions à la place des Juifs,--il faut toujours savoir se mettre à la place des autres, fût-ce de ses adversaires, quand on veut apprécier leur conduite,--nous trouverions que les fils dispersés d’Israël pouvaient bien avoir quelque besoin de défenseur, ne fût-ce qu’en Turquie, en Perse, au Maroc, ou même en Roumanie, ou dans les États de notre ami, le Tsar. (Cris: Vive le Tsar! A bas les Juifs!)
L’Alliance Israélite Universelle s’est donc efforcée de réunir les Juifs des différents pays, afin de plaider la cause du judaïsme auprès des gouvernements, afin, notamment, de préparer ou d’effectuer l’émancipation des Israélites d’Orient.
Si j’en avais le temps, je vous montrerais que l’Alliance Israélite Universelle a, dans le sein même du judaïsme, des auxiliaires et des rivales: en Angleterre, par exemple, l’Anglo-Jewish Society; en Allemagne ou en Amérique, d’autres sociétés analogues. Les compétitions ou les jalousies nationales pénètrent, aussi, dans le sein du judaïsme qu’on se représente, souvent à tort, comme un bloc compact. L’Alliance Israélite Universelle travaille au relèvement moral et matériel des Juifs, en même temps qu’à leur émancipation civile. Elle a fondé, en Asie, en Afrique, en Europe même, de nombreuses écoles; j’en ai visité plusieurs, en Orient, et j’ai eu le plaisir de voir que, à côté de la langue du pays, on y enseigne généralement le français.
L’Alliance Israélite Universelle a eu, comme principal fondateur et longtemps comme président, Crémieux, membre du gouvernement de la Défense nationale et ministre de la justice durant la guerre de 1870. Je ne sais si c’est à l’Alliance Israélite elle-même, ou à son président Crémieux qu’il faut imputer la responsabilité de la naturalisation en bloc des Israélites d’Algérie, en 1870. Je crois que c’est plutôt à Crémieux lui-même, et je crains qu’en signant le décret du 24 octobre 1870, Crémieux ne se soit montré plus Juif que Français. Car, Messieurs, je n’hésite pas à le dire, devant vous, avec ma franchise habituelle, je suis de ceux qui considèrent que la naturalisation en bloc des Israélites d’Algérie, pendant le siège de la capitale de la France, a été une faute contre le patriotisme. (Vifs applaudissements.)
Je crois que ce n’était pas le moment, en pleine guerre et en pleine défaite, de naturaliser les Juifs d’Algérie, au risque d’exciter les justes susceptibilités des Arabes et de provoquer une insurrection des musulmans[2]. J’aurais voulu que, avant de naturaliser les Israélites algériens, on eût attendu qu’ils fussent devenus, vraiment, Français par les habitudes, par les mœurs, par le sentiment. Et j’ajouterai que, à mon sens, il eût été préférable de conférer, en même temps, les droits de citoyen français, c’est-à-dire le droit de vote,--puisque tout se ramène, de nos jours, à une question électorale--à certaines catégories de musulmans. Mais, aujourd’hui, Messieurs, après une trentaine d’années de possession, serait-il possible, serait-il juste, d’enlever aux Juifs d’Algérie les droits accordés en 1870? Je ne le pense pas. Que si l’on trouve les israélites d’Algérie trop favorisés par le privilège de citoyens français, le remède serait d’octroyer à certains musulmans, à ceux, par exemple, qui ont servi la France, soit comme civils, soit comme militaires, la qualité d’électeurs. (Applaudissements.)
[2] Je dois à la vérité de reconnaître que, depuis ma conférence, j’ai reçu une brochure où il semble établi que le décret d’octobre 1870 n’a été ni la seule, ni la principale cause de l’insurrection algérienne. Voyez Louis Forest: La Naturalisation des Juifs algériens, et l’Insurrection de 1872. Paris: Lecène, Oudin 1897.
UNE VOIX: Vive l’Islam!
· · ·
J’arrive à la Franc-Maçonnerie. Ici, Messieurs, nous rencontrons une société autrement puissante et autrement redoutable que l’Alliance Israélite, et, quoique je fasse profession de me placer à un point de vue extérieur et objectif, afin de ne froisser personne, je dois déclarer, hautement, que je considère l’action actuelle de la Franc-Maçonnerie comme nuisible à la patrie française, funeste à la société contemporaine. (Applaudissements prolongés.)--J’estime que la Franc-Maçonnerie travaille à couper en deux un pays dont le premier intérêt serait de rester uni.--Malheureusement, Messieurs, je suis obligé d’ajouter que ce reproche que j’adresse à la Franc-Maçonnerie, il m’est impossible d’en exempter l’antisémitisme. (Vives protestations.)--L’antisémitisme, lui aussi,--et c’est un de mes griefs contre les antisémites--travaille à diviser le pays, à séparer les classes, à exciter les haines. (Nouvelles protestations.)
QUELQUES VOIX.--Les antisémites sont la majorité!
M. A. LEROY-BEAULIEU.--La majorité n’est jamais, en droit, une justification. La majorité peut se tromper, et puisque j’ai l’honneur de parler dans un établissement catholique, je vous rappellerai que l’Église n’a jamais admis que la majorité créât le droit.
UNE VOIX.--C’est vrai!
La Franc-Maçonnerie, Messieurs, je l’ai rencontrée plusieurs fois sur mon chemin.--Quel qu’ait été son passé, quelles que soient encore ses tendances à l’étranger, elle est, chez nous, en France et dans une grande partie du continent, animée d’un esprit d’intolérance et de persécution contre lequel proteste tout mon libéralisme. Est-ce la faute des Juifs? Sont-ils vraiment, comme on le répète autour de nous, les instituteurs et les maîtres de la Franc-Maçonnerie? et peut-on dire que ce soit là une institution juive?
Nous voyons bien certains liens entre la Franc-Maçonnerie et les Juifs; nombre de Juifs sont francs-maçons; il en est même qui ont joué un rôle dans la Maçonnerie. Je parlais, tout à l’heure, de Crémieux; or, Crémieux a été grand maître de l’Ordre maçonnique du rite écossais, en même temps que président de l’Alliance Israélite Universelle. Il a, naturellement, cherché à se servir de la Maçonnerie pour appuyer ses revendications en faveur de ses coreligionnaires d’Europe et d’Orient. La Franc-Maçonnerie se présente aux peuples comme l’incarnation des grandes idées d’humanité, de liberté, d’égalité. Elle prétend s’élever au-dessus de toutes les distinctions de race ou de religion, pour ne voir, dans tous les hommes, que des frères; on comprend que les Juifs et les sociétés juives lui aient fait appel pour l’émancipation de leurs coreligionnaires. Une autre raison a dû tourner l’attention des fils d’Israël vers les Loges.
La Maçonnerie contemporaine est une société, je ne dirai pas de secours mutuels, mais d’avancement mutuel (rires); c’est là, aujourd’hui, une des choses qui font sa force. Un grand nombre d’hommes, de jeunes gens ne s’affilient aux Loges que pour faire un chemin plus rapide. Or, les Juifs, aussi, ont envie de faire carrière, envie de se pousser dans le monde;--leurs adversaires prétendent même qu’ils s’y entendent mieux que les autres;--ils ont vu, dans la Maçonnerie, un moyen de parvenir, ou, si vous le préférez, une façon de faire brèche dans une société qui leur était fermée. Quoi d’étonnant qu’ils aient cherché à s’introduire par cette porte ouverte?
Mais, pour moi comme pour vous, Messieurs, la question est plus haute. Il s’agit de savoir si l’on doit identifier les Juifs et les Francs-Maçons; si l’esprit maçonnique et l’esprit juif, c’est tout un. Il ne faut pas nous en laisser imposer par les dehors et par les décors, par les noms hébraïques, par les rites ou les légendes chères aux Maçons; tout cela ne prouve rien; tout cela peut n’être qu’un vêtement d’emprunt. J’ai, quant à moi, étudié la question, avec les faibles lumières qu’a pu me prêter la Providence et avec tout le désintéressement intellectuel dont je suis capable, et je suis arrivé à la conclusion que voici: l’esprit maçonnique n’est pas l’esprit juif. (Protestations.--Rumeurs.)
Messieurs, je fais appel à votre raison; je vous supplie de vous élever, un instant, au-dessus de toutes les passions des controverses quotidiennes. Examinons la question, au point de vue historique;--dans la plupart des problèmes de ce genre, la méthode historique est la plus simple, la plus sûre, la plus facile à suivre. Qu’est-ce que nous apprend l’histoire?
D’où, à l’origine, nous est venue la Franc-Maçonnerie? Qui l’a importée, chez nous, en France et sur le continent? Je ne parle pas des origines lointaines, comme préhistoriques de la Maçonnerie; elles sont obscures, et j’avoue que, pour ma part, je n’en crois pas la tradition des Loges, quand elles prétendent remonter à Hiram et à Salomon, ou au moins aux Templiers et aux Croisades. Je ne vois là qu’une légende d’origine relativement moderne; j’estime qu’en se réclamant d’Hiram ou de Jacques Molay, les maçons du dernier siècle s’attribuaient une antiquité, une généalogie, un blason auxquels ils n’avaient pas droit. Mais laissons cette question, pour nous en tenir à l’époque historique. Nous savons très bien, par beaucoup de documents, à quelle époque la Maçonnerie s’est établie en France. C’est au commencement du XVIIIe siècle. Elle nous est venue de l’Angleterre, apportée par des lords anglais, répandue, dans la haute société française, par des amis des Stuarts. Quels ont été les premiers Francs-Maçons, en France et sur le continent? A quelle classe appartenaient-ils? A la noblesse. Durant la plus grande partie du XVIIIe siècle, en France, en Allemagne, en Pologne, en Russie, partout enfin, les Loges se sont recrutées, presque exclusivement, parmi les seigneurs, parmi les aristocrates. J’assistais, il y a trois jours, à la réception à l’Académie française de M. Costa de Beauregard. Le directeur, M. Hervé, nous rappelait, d’après un livre de M. Costa de Beauregard, qu’une princesse, à jamais célèbre par sa beauté et par l’horreur de sa mort, l’infortunée princesse de Lamballe, présidait une loge maçonnique. Et la reine Marie-Antoinette lui écrivait pour la féliciter des bonnes œuvres qui se faisaient dans les Loges. Déjà, cependant, à cette époque, la Maçonnerie commençait à se démocratiser, ou mieux à s’embourgeoiser; déjà, elle s’ouvrait à l’esprit révolutionnaire, quoiqu’on ait, singulièrement, exagéré son rôle dans la Révolution. Il n’en reste pas moins certain que c’est par les hautes classes que la Maçonnerie s’est introduite dans la société européenne. Et sous l’ancien régime, rappelez-vous-le, il n’y avait encore aucune infiltration de sang juif dans la noblesse. L’ancienne aristocratie n’avait pas appris à fumer ses terres avec les écus d’Israël. Ce n’était pas, comme aujourd’hui, où, sur tant de blasons, on pourrait découvrir une rouelle jaune. (Vifs applaudissements.)
Les Juifs, avons-nous dit, ont cherché à s’insinuer dans la Franc-Maçonnerie, dès que la Maçonnerie est devenue une puissance. Cela leur a, longtemps, été malaisé. Comme ils ne réussissaient pas toujours à s’y faire admettre, certains ont pris un procédé très simple: ils ont fondé un ordre maçonnique nouveau. C’est ainsi que l’ordre de Mizraïm, un ordre sans importance du reste, que le Grand-Orient a refusé de reconnaître, a été fondé par des Israélites, les frères Bédarrides d’Avignon. En dépit des principes de la Maçonnerie, la plupart des Loges s’obstinaient à repousser les Juifs. J’ai moi-même connu des maçons antisémites. En Allemagne, particulièrement, où les Juifs, par leur nombre et par leur intelligence, tenaient, naguère encore, une plus grande place qu’en France, les Juifs n’ont été admis dans les Loges qu’à une époque récente. Un maçon français de ma connaissance, professeur au Muséum, me racontait qu’étant à Berlin, avant 1870, à un congrès ou à un couvent maçonnique, il avait vu des vénérables changer de place pour ne pas se trouver assis à côté d’un Juif. Il reste, encore aujourd’hui, des loges fermées à tout Israélite; et cela non seulement en Allemagne, mais aussi ailleurs, en Roumanie, par exemple.
QUELQUES VOIX.--Tous les Roumains sont antisémites.
M. A. LEROY-BEAULIEU.--Je le veux bien, cela ne fait que confirmer ma thèse. Les Roumains ont beau être antisémites, la Maçonnerie n’en fleurit pas moins en Roumanie, ce qui montre l’erreur des antisémites français, quand ils prétendent identifier la Maçonnerie et les Juifs. Les loges en Roumanie sont nombreuses, plusieurs sont affiliées au Grand-Orient de France, et malgré les conseils des F∴ et des 33mes de Paris, ces loges roumaines ne veulent pas admettre les Juifs dans leur sein. J’ai reçu moi-même des lettres de Juifs de Bucarest se plaignant, entre autres vexations, de n’être pas tolérés dans les loges roumaines; s’ils voulaient ceindre le tablier du maçon, ils étaient réduits à fonder, entre Juifs, des loges exclusivement Israélites, ce qui diminuait, singulièrement, pour eux, les avantages de la Maçonnerie.
Il faut remarquer qu’il existe certaines sociétés israélites qui ont imité l’organisation de la Maçonnerie, sans être proprement maçonniques.
Ainsi, une importante société d’origine américaine, les Bené-Berith, les fils de l’Alliance. Les Américains, en bons démocrates, aiment à donner à leurs sociétés, parfois même à des associations ouvrières, le nom et la constitution d’un ordre de chevalerie, à l’instar des ordres maçonniques. C’est, rappelez-vous-le, ce qui faillit naguère faire condamner par le Saint-Siège l’ordre des Knights of labor, des Chevaliers du travail. Les Bené Berith ont, eux aussi, érigé un ordre, avec des loges qui n’ont rien de secret, ni rites, ni mystères, ni initiation. Cet ordre est, entièrement, composé de Juifs. Comme l’Alliance israélite, il est destiné à défendre et à protéger les intérêts du judaïsme. D’Amérique, les Bené Berith ont passé en Europe et en Orient; ils ont fondé des loges en Allemagne, en Autriche-Hongrie, en Roumanie, en Syrie. Cet ordre des Fils de l’Alliance est si distinct de la Maçonnerie que, vers 1890 les loges allemandes l’ont mis en interdit, en défendant l’entrée à tous les francs-maçons.
· · ·
En résumé, ni l’histoire, ni l’étude de la Maçonnerie contemporaine ne nous permettent de regarder les loges maçonniques comme une institution juive. En est-il, autrement, de l’esprit maçonnique? Peut-on dire qu’il est inspiré du judaïsme et de l’esprit juif? Je l’aurais compris, à la rigueur, lorsque la Maçonnerie pratiquait une espèce de déisme, telle qu’elle s’est présentée à nos arrière-grands-pères du XVIIIe siècle, avant la Révolution ou vers la Révolution; mais il se trouve, justement, qu’à cette époque, la Maçonnerie était fermée aux Juifs, si bien qu’on ne voit point par où l’esprit juif eût pénétré chez elle. Depuis lors, vous savez ce qu’il est advenu du culte du Grand Architecte; nombre de loges, en France et sur le continent, ont renié la doctrine primitive de la Maçonnerie. Une évolution s’est accomplie, au XIXe siècle, dans les loges qui dépendent du Grand-Orient, chez les peuples latins, si bien qu’entre les loges françaises, ou italiennes, et celles des pays anglo-saxons, il y a, aujourd’hui, un schisme. Du déisme, le Grand-Orient a passé au matérialisme, au naturalisme, à l’athéisme. Dirons-nous qu’en reniant les principes et les symboles anciens de la Maçonnerie, en rejetant l’autorité du Grand Architecte et en rompant avec les loges anglo-saxonnes, le Grand-Orient a obéi aux impulsions du judaïsme et à l’esprit de la Synagogue? Mais qui ne sait que la Synagogue s’est, toujours, donné pour mission de conserver, dans sa rigidité, la foi au monothéisme? Certes, il est parmi nous, en Occident, des Juifs athées, des Juifs matérialistes; mais, loin d’être les représentants authentiques de l’esprit d’Israël, ces Juifs athées ne sont que des Juifs déjudaïsés au contact des gentils.
Poussons plus loin, allons jusqu’au fond de la question. Vous le savez, Messieurs, certains de ses adversaires prétendent que la Maçonnerie a des rites secrets, une liturgie occulte, et que ce culte, hérité ou imité des aberrations du gnosticisme, s’adresse, dans les hauts grades, à Lucifer, à Satan lui-même. Je ne sais, quant à moi, ce qu’il en est; je ne suis ni un chevalier kadoch, ni un 33e, initié aux suprêmes mystères; mais les procédés employés, par d’anciens maçons soi-disant convertis, pour prouver le satanisme de la haute-maçonnerie, m’en feraient plutôt douter.
Nous avons tous entendu parler, récemment, d’une prétendue fiancée d’Asmodée, mystique vierge luciférienne, invisible et insaisissable, dont des éditeurs complaisants nous ont raconté, en petits traités populaires, les aventures avec Satan. J’avoue, humblement, que je doute de tout ce merveilleux diabolique, et que l’existence même de Diana Vaughan m’a toujours laissé sceptique. (Rires.)
La Maçonnerie, Messieurs, a des ennemis d’une naïveté admirable, qui la servent si bien, par l’extravagance même de leurs attaques, qu’on se demande si ces adversaires des loges ne seraient pas leurs compères. N’importe, Messieurs, admettons que le palladisme existe en vérité, et que les Loges, ennemies de toute religion, adorent comme dieu, Lucifer; admettons que, derrière ses apparences humanitaires et tout le fastueux décor des idées de liberté et d’égalité, la Maçonnerie abrite le culte de Satan, peut-on reconnaître, dans cette monstrueuse religion, l’esprit judaïque? Comment, la révolte de Satan contre Jéhovah! mais Jéhovah, pour les Juifs, n’est pas seulement le Dieu universel, le Dieu créateur du monde, c’est le Dieu national. Pas un rabbin qui ne mette sa gloire à demeurer fidèle à Jéhovah, dont ses lèvres n’osent même prononcer le nom ineffable. Imaginer que c’est du judaïsme et de la Synagogue, du Talmud ou même de la Cabbale qu’est sorti le culte de Satan, c’est, en vérité, une aberration.
· · ·
Pour en finir avec l’antisémitisme religieux, il me faut dire un mot de la participation des Juifs à l’anticléricalisme. L’anticléricalisme et l’antisémitisme me semblent, à la fois, le pendant et la contre-partie l’un de l’autre. Ils s’appellent et s’excitent réciproquement.
Il est hors de doute que plus d’un Juif a pris part aux campagnes de l’anticléricalisme. Cela est vrai de la France, plus encore peut-être de l’Allemagne et de l’Autriche-Hongrie. C’est parce que nombre de Juifs ont eu l’imprudence de participer à la propagande antichrétienne, anticatholique, que beaucoup de chrétiens, beaucoup de catholiques se sont jetés dans l’antisémitisme. Si nous nous reportons aux dates, nous trouvons qu’en Allemagne, d’où nous est venu l’antisémitisme moderne,--car, en somme, c’est une importation allemande,--l’antisémitisme est précisément né à l’époque du Kulturkampf. Il y avait, alors, en Prusse, parmi les soi-disant libéraux, dans le parti que j’appellerai pseudo-libéral, parce qu’à mes yeux, on n’a pas droit au titre de libéral, quand on demande des lois d’exception, fût-ce contre les Jésuites, ou fût-ce contre les Juifs;--il y avait, dans le parti national-libéral et dans la presse anticléricale, quelques Juifs qui, selon une tactique commune aux anticléricaux de tous les pays, criaient en montrant les catholiques: Sus à Rome! Imprudence grave de la part de Juifs! car, aux Juifs, il était naturel que les catholiques finissent par répondre: Sus à Jérusalem! Ce sont là deux cris qui s’appellent l’un l’autre, car l’intolérance provoque l’intolérance.
De même, je tiens à le constater, ici, à la décharge des catholiques, une des raisons de la diffusion de l’antisémitisme, dans notre France, c’est que, par suite des lois anticléricales, par suite de l’esprit antichrétien dont s’était imprégné notre Gouvernement, il s’est trouvé que c’était un avantage de n’être pas catholique, un avantage de n’être pas chrétien. Aux yeux de nos gouvernants, être Juif semblait un titre de confiance. C’est ainsi, encore une fois, par le fait de l’anticléricalisme, par le fait de la guerre déclarée à tout ce qui était catholique, que les Juifs, et avec les Juifs, parfois, les protestants, se sont trouvés bénéficier des faveurs gouvernementales. (Marques d’assentiment.)
Je ne trouve cela, quant à moi, ni juste ni normal. Si, à mon sens, on ne doit pas refuser l’égalité aux Juifs, on ne doit pas, davantage, leur accorder de privilèges. Il est choquant, il est inique que, dans notre pays de France où la majorité de la population est chrétienne, ce soit un titre, vis-à-vis du Gouvernement français, que de n’être pas chrétien. (Applaudissements prolongés.)