XIX
C'etait un curieux spectacle que le retour de ces braves, pour qui on avait enrichi la langue verte du significatif vocable de "franc-fileur."
Ils n'etaient pas si fiers qu'on les a vus depuis.
Assez embarrasses de leur contenance au milieu d'une population toute fremissante encore des emotions du siege, ils avaient le bon gout de chercher des pretextes a leur absence.
--J'ai ete coupe, affirmait le baron de Thaller. J'etais alle en Suisse, mettre en surete ma femme et ma fille; quand j'ai voulu rentrer, bonsoir! les Prussiens avaient ferme les portes. Pendant plus de huit jours, j'ai erre autour de Paris, cherchant une issue, je n'y ai rien gagne que d'etre soupconne d'espionnage, arrete, et pour un peu plus, on me fusillait net.
--Moi, declarait M. Costeclar, je prevoyais ce qui est arrive. Je savais que c'etait au dehors, pour organiser des armees de secours, qu'il faudrait des hommes. Je suis alle offrir mes services au gouvernement de la Defense, et tout Bordeaux a pu me voir botte, eperonne, pret a partir...
Et en consequence, il sollicitait la croix, et ne desesperait pas de l'obtenir, par la toute-puissance de ses relations financieres.
--Un tel l'a bien obtenue, repondait-il aux objections. Et il nommait celui-ci ou cet autre, dont les faits d'armes se bornaient a s'etre promene au soleil, galonne jusqu'aux epaules.
--Mais c'est moi qui la meriterais, cette croix, soutenait M. Jottras jeune, car moi, du moins, j'ai rendu des services.
Et il racontait qu'apres avoir fouille toute l'Angleterre pour y decouvrir des armes, il s'etait embarque pour New-York ou il avait achete des masses de fusils et de cartouches, et jusqu'a des batteries de canons.
Il avait beaucoup souffert pendant ce dernier voyage, ajoutait-il, et cependant il ne le regrettait pas, puisqu'il lui avait fourni l'occasion d'etudier sur place les moeurs financieres de l'Amerique. Et il en revenait avec assez d'idees pour faire la fortune de trois ou quatre societes au capital de vingt millions.
--Ah! ces Americains, s'ecriait-il, voila des hommes qui comprennent les affaires! Pres d'eux, nous ne sommes que des enfants.
C'est par M. Chapelain, par les Desclavettes et par le papa Desormeaux que les nouvelles arrivaient rue Saint-Gilles.
C'etait aussi par Maxence, dont le bataillon avait ete licencie, et qui, en attendant mieux, s'etait case, a titre de commis auxiliaire, au chemin de fer d'Orleans, ou il gagnait deux cents francs par mois.
Car M. Favoral, lui, ne voyait ni n'entendait plus rien de ce qui se passait autour de lui. Son travail l'absorbait entierement. Il partait de meilleure heure, rentrait plus tard, et en perdait le boire et le manger.
Il disait a ses amis que les affaires reprenaient d'une maniere inesperee, qu'il y avait des fortunes a gagner pour tous les gens qui avaient de l'argent comptant, et qu'il fallait bien rattraper le temps perdu.
Il pretendait que l'indemnite enorme a payer aux Prussiens allait exiger un immense mouvement de capitaux, des combinaisons financieres, un emprunt, et qu'il ne se remue pas tant de milliards sans qu'il tombe quelques petits millions dans les poches intelligentes.
Eblouis par la seule enumeration de ces sommes fabuleuses:
--Ce diable de Favoral, disaient les autres, est bien capable de doubler ou de tripler sa fortune. Decidement, sa fille sera un fameux parti!...
Helas! jamais Mlle Gilberte n'avait eu au coeur tant de haine et de degout pour cet argent, la seule preoccupation, l'unique sujet de conversation des gens qui l'entouraient; pour cet argent maudit qui s'etait eleve comme une insurmontable barriere entre elle et Marius.
C'est que deja deux semaines s'etaient ecoulees depuis le complet retablissement des communications, et M. de Tregars n'avait pas donne signe de vie.
C'est avec d'indicibles battements de coeur qu'elle attendait, chaque jour, l'heure de la lecon du signor Gismondo Pulci, et plus douloureuses a chaque fois etaient ses angoisses, quand elle l'entendait s'ecrier:
--Rien, pas une ligne, pas un mot. L'eleve a oublie son vieux maitre...
Mais la jeune fille savait bien que Marius n'oubliait pas. Son sang se glacait dans ses veines, quand elle lisait dans les journaux l'interminable liste de ces pauvres soldats qui, pendant l'invasion, avaient succombe, les plus heureux, sous les balles prussiennes, les autres, le long des chemins, dans la boue ou dans la neige, de froid, de fatigue, de misere, de besoin...
Elle ne pouvait ecarter de son esprit le souvenir de cette vision funebre qui l'avait tant epouvantee, et elle se demandait si ce n'etait pas un de ces pressentiments inexplicables, dont on cite des exemples, et qui annoncent la mort d'une personne aimee.
Seule, dans sa petite chambre, le soir, elle retirait de la cachette ou elle la conservait precieusement cette lettre que Marius lui avait confiee, en lui recommandant de ne l'ouvrir que lorsqu'elle serait sure qu'il ne reviendrait pas.
Elle etait tres-volumineuse, renfermee dans une epaisse enveloppe scellee de cire rouge aux armes de Tregars, et Mlle Gilberte, souvent, s'etait demandee ce qu'elle pouvait bien contenir. Et maintenant elle frissonnait en se disant que peut-etre elle avait le droit de rompre le cachet.
Et personne a qui demander une parole d'espoir! En etre reduite a cacher ses larmes et a essayer de sourire! Etre condamnee a inventer des pretextes, pour les gens qui s'etonnaient de voir se fletrir, en sa fleur, son exquise beaute; pour sa mere, dont l'inquietude etait sans bornes, de la voir ainsi pale et les yeux rougis, minee par une fievre continuelle.
Marius, en partant, lui avait bien legue un ami, le comte de Villegre, et si quelqu'un savait quelque chose, c'etait lui. Mais elle ne voyait nul moyen d'en rien apprendre sans risquer son secret. Lui ecrire? Rien n'etait si aise, puisqu'elle avait son adresse, rue Taranne. Mais ou lui dire d'adresser sa reponse? Rue Saint-Gilles? Impossible! Elle avait la ressource de l'aller trouver, ou de lui donner un rendez-vous aux environs. Mais comment se derober une heure, sans eveiller les soupcons de Mme Favoral?
Parfois la pensee lui venait de se confier a Maxence qui, avec une admirable constance, travaillait a racheter son passe. Mais quoi! il lui faudrait donc avouer la verite, lui avouer qu'elle, Gilberte, elle avait prete l'oreille aux propos d'un inconnu, rencontre par hasard, dans la rue, et qu'elle l'aimait, et qu'elle n'attendait rien d'heureux ou de malheureux que de lui!... Elle n'osait pas. Elle ne pouvait prendre sur elle de surmonter la honte d'une telle situation...
Le desespoir la gagnait, le jour ou le signor Pulci lui arriva rayonnant, et s'ecriant des le seuil:
--J'ai des nouvelles!...
Et tout de suite, sans s'etonner du trouble affreux de la jeune fille, qu'il attribuait a l'interet qu'elle lui portait, a lui, Gismondo Pulci:
--Je ne les ai pas eues directement, poursuivit-il, mais par un respectable seigneur a longues moustaches blanches et decore, qui, ayant recu une lettre de mon cher eleve, a daigne venir chez moi, me la lire...
Le digne maestro n'en avait pas oublie un mot de cette lettre, et c'est presque textuellement qu'il la rapportait:
Six semaines apres s'etre engage, son eleve avait ete nomme caporal, puis sergent, puis sous-lieutenant. Il avait pris part a tous les combats de l'armee de la Loire sans recevoir une egratignure. Mais a la bataille du Mans, en ramenant ses soldats qui pliaient, il avait recu deux coups de feu en pleine poitrine. Transporte mourant a une ambulance, il etait reste trois semaines entre la vie et la mort, ayant perdu toute conscience de soi. Depuis vingt-quatre heures il avait repris connaissance et il en profitait pour se rappeler a l'affection de ses amis. Tout danger avait disparu. Il ne souffrait presque plus, on lui promettait qu'avant un mois il serait sur pied, et en etat de rentrer a Paris.
Pour la premiere fois depuis bien longtemps, Mlle Gilberte respira a pleins poumons.
Mais on l'eut bien surprise, si on lui eut affirme qu'un jour approchait ou elle benirait ces blessures qui retenaient Marius sur un lit d'hopital.
Il en fut ainsi cependant.
Mme Favoral et sa fille etaient seules, un soir, a la maison, lorsque des clameurs s'eleverent de la rue, dominees par les refrains que hurlaient des voix avinees, accompagnees de roulements sourds et continus.
Elles coururent a la fenetre. Des gardes nationaux venaient de s'emparer des canons deposes a la place Royale. Le regne de la Commune commencait.
En moins de quarante-huit heures, on en fut a regretter les pires journees du siege. Sans chefs, sans direction, les honnetes gens perdaient la tete. Tous les braves revenus a l'armistice s'etaient envoles. Bientot on en fut reduit a se cacher ou a fuir pour eviter d'etre incorpore dans les bataillons de la Commune. Nuit et jour, autour de l'enceinte, petillait la fusillade et tonnait l'artillerie.
De nouveau, M. Favoral avait renonce a aller a son bureau. A quoi bon! Parfois, d'un air singulier, il disait a sa femme et a sa fille:
--Pour le coup, c'est bien la liquidation, Paris est perdu!
Elles durent le croire, lorsque arriva la lutte de la derniere heure, quand aux detonations du canon et a l'explosion des obus, elles sentirent leur maison trembler jusque dans ses fondations, quand au milieu de la nuit elles virent leur appartement eclaire comme en plein jour par les flammes de l'incendie du Grenier de reserve et des maisons de la place de la Bastille et de l'Hotel de Ville... Et dans le fait, le rapide mouvement des troupes sauva seul Paris de la destruction.
Mais, des la fin de la semaine suivante, le calme commencait a renaitre, et Mlle Gilberte apprenait le retour de Marius.