‹ L'Argent des autres, 1. Les hommes de pailleChapitre 27 sur 28 · XXVII

XXVII

Il y avait, a ce moment, pres d'un mois que Maxence n'avait adresse la parole a Mlle Lucienne. Il n'osait plus. Et pour s'excuser, a ses yeux, d'une timidite dont il enrageait, ne pouvant la surmonter, il se disait: "A quoi bon!"

Entre elle et lui, l'apres-midi du bois de Boulogne avait creuse un abime.

Tourmente de la honte imbecile d'etre pauvre, il se persuadait qu'elle le meprisait de sa pauvrete.

Il s'obstinait a l'epier, c'etait plus fort que lui, mais autant qu'il le pouvait, il l'evitait. Il se defendait meme de prononcer son nom devant la Fortin, depuis le jour ou l'estimable gerante de l'Hotel des Folies qui penetrait bien son secret, lui avait dit en ricanant:

--Eh bien! vous etes encore naif, vous!

Quand la raison reprenait le dessus:

--Je serai desespere, pensait-il, le soir ou elle ne rentrera pas, et cependant ce sera un grand bonheur pour moi, le plus grand que je puisse souhaiter!

Seulement, il etait rare que la raison reprit le dessus, et son temps se passait a chercher des explications a la conduite de cette fille etrange, qui, sous sa robe de laine, avait les hauteurs d'une grande dame, explications bizarres et compliquees de ces circonstances mysterieuses comme on en voit dans les drames.

Puis, il se delectait a imaginer entre elle et lui des sujets de confidence et de rapprochement, de ces facilites comme jamais le hasard ne manque d'en fournir a la passion attentive, et de ces evenements qui lui permettraient de sortir de l'ombre et de se creer des droits par quelque grand service rendu.

Mais jamais il n'avait ose souhaiter une occasion plus propice que celle qu'il venait de saisir.

Et cependant, une fois remonte a sa chambre, c'est a peine s'il osait s'applaudir de la promptitude de sa decision.

Si peu clairvoyant qu'il fut, il l'etait encore assez pour avoir discerne l'excessive fierte de Mlle Lucienne et combien son caractere etait ombrageux.

--Elle est capable de m'en vouloir de mon intervention, songeait-il.

La soiree etant tres-froide, il avait allume une flambee, et assis au coin du feu, agite de vagues esperances, il attendait.

Il lui semblait que sa voisine ne pouvait se dispenser de venir le remercier, et il tendait l'oreille a tous les bruits de l'hotel, tressaillant au craquement des pas dans l'escalier et au claquement des portes.

Dix fois au moins, il alla, sur la pointe du pied, se pencher a la fenetre du palier pour s'assurer qu'il n'y avait pas de lumiere chez Mlle Lucienne.

A onze heures, elle n'etait pas encore rentree, et il deliberait s'il ne descendrait pas aux informations quand on frappa a sa porte.

--Entrez! cria-t-il, d'une voix etranglee par l'emotion.

Mlle Lucienne entra.

Elle etait quelque peu plus pale que de coutume, mais calme et imperturbablement maitresse de soi.

Ayant salue, sans la plus legere nuance d'embarras, elle deposa sur la cheminee les trente billets de cinq francs que Maxence avait jetes aux epoux Fortin, et de l'accent le plus naturel:

--Voici vos cent cinquante francs, monsieur, prononca-t-elle. Je vous suis plus reconnaissante que je ne saurais l'exprimer de l'empressement que vous avez mis a me les preter, mais je n'en avais pas besoin.

Il s'etait leve et faisait a son sang-froid le plus energique appel.

--Cependant, commenca-t-il, d'apres ce que j'ai entendu...

--Oui, interrompit-elle, la Fortin et son mari essayaient de m'effrayer, mais ils perdaient leur temps. Lorsque apres la Commune, j'ai arrete avec eux la facon dont je m'acquitterais, les estimant a leur juste valeur, je leur ai fait ecrire et signer nos conventions. Etant en regle, j'aurais su leur resister, et je leur resistais, quand vous leur avez jete ces cent cinquante francs. Ayant mis la main dessus, ils pretendaient les garder. C'est ce que je ne devais pas souffrir. Ne pouvant les leur reprendre de vive force, je me suis immediatement rendue chez le commissaire de police. Il etait a son bureau, par bonheur. C'est un honnete homme, qui une fois deja, m'a tiree d'un mauvais pas. Il a bien voulu m'ecouter et mes explications l'ont touche. Si insolite que fut l'heure, il a endosse son pardessus et il est venu avec moi trouver nos hoteliers. Et apres les avoir contraints de me restituer votre argent, il leur a signifie, sous peine de s'exposer a toute sa severite, d'avoir a respecter nos conventions.

Maxence etait emerveille.

--Comment! fit-il, vous avez ose?...

--N'etais-je pas dans mon droit?

--Oh! mille fois! seulement...

--Quoi? Mon droit serait-il moins respectable parce que je ne suis qu'une femme, et parce que je n'ai personne qui me protege, serais-je hors la loi et d'avance condamnee a subir les iniques fantaisies du premier miserable venu? Non, Dieu merci! Et me voila tranquille, desormais. Des gens comme les Fortin, qui vivent on ne sait de quels trafics honteux, ont trop a craindre de la police pour oser me molester encore.

Le ressentiment de l'injure se lisait dans ses grands yeux noirs et un amer degout contractait ses levres.

--Du reste, ajouta-t-elle, le commissaire n'a pas eu besoin de mes explications pour comprendre a quelles abjectes inspirations obeissaient les Fortin. Les miserables avaient en poche l'argent de leur infamie. En me refusant ma clef, en me jetant sur le pave a dix heures du soir, ils esperaient me reduire a implorer l'assistance du lache qui payait leur odieuse trahison. Et on sait le prix que les hommes exigent du plus leger service qu'ils rendent a une femme!...

Maxence palit. L'idee lui traversa l'esprit que c'etait a lui, peut-etre, que cette derniere phrase s'adressait.

--Ah! je vous le jure, s'ecria-t-il, c'est sans arriere-pensee que j'ai essaye de vous venir en aide. Vous ne me devez pas meme un remerciement...

--Je ne vous en remercie pas moins, dit-elle doucement, et du plus profond de mon coeur...

--C'etait si peu chose!

--L'intention seule fait la valeur du service, mon voisin. Et d'ailleurs, ne dites pas que cent cinquante francs ne sont rien pour vous... peut-etre ne gagnez-vous pas beaucoup plus chaque mois.

--Je l'avoue, fit-il, en rougissant un peu.

--Vous voyez donc bien! Non, certes, ce n'est pas a vous que s'adressaient mes paroles, mais a l'homme qui a paye la Fortin. Il attendait sur le boulevard le resultat de la manoeuvre qui allait, pensait-il, me mettre a sa discretion. Bien vite il est venu a moi, lorsque je suis sortie, et jusqu'au bureau du commissaire de police, il m'a poursuivie comme il me poursuit partout, depuis un mois, de ses galanteries ecoeurantes et de ses degradantes propositions.

L'oeil etincelant de colere:

--Ah! si j'avais su! s'ecria Maxence. Si vous m'aviez dit un mot!...

Elle sourit de sa vehemence.

--Qu'eussiez-vous fait? Donne-t-on de l'intelligence aux imbeciles, du coeur aux laches, de la delicatesse aux goujats?...

--J'aurais chatie le miserable insulteur...

Elle eut un geste d'insouciance superbe:

--Baste! interrompit-elle, est-ce que les insultes me touchent, est-ce que je n'y suis pas tellement accoutumee que je ne les sens plus! J'ai dix-huit ans, je n'ai ni famille, ni parents, ni amis, ni personne au monde qui sache seulement que j'existe, et je vis de mon travail. Voyez-vous d'ici les humiliations de chaque jour! Depuis l'age de huit ans je gagne le pain que je mange, la robe que j'ai sur le dos et le loyer du taudis ou je couche. Comprenez-vous ce que j'ai endure, a quelles ignominies j'ai ete exposee, quels pieges m'ont ete tendus, et comment il m'est arrive de ne devoir mon salut qu'a la force brutale? Et cependant, je ne me plains pas, puisqu'a travers tout, j'ai pu garder la fierte de moi et rester sage quand meme!

Elle riait d'un rire qui avait quelque chose de farouche.

Et comme Maxence la considerait d'un air d'ebahissement immense:

--Cela vous parait drole, reprit-elle, ce que je vous dis la. Une fille de dix-huit ans, sans le sou, libre comme l'air, tres-jolie, en plein Paris, etre sage! Vous n'y croyez sans doute pas, ou si vous y croyez, vous vous dites: "La belle fichue avance!" Et, vrai, vous avez raison, car je vous demande un peu a qui cela importe? si je travaille seize heures par jour pour rester honnete, qui m'en sait gre et qui m'en estime? Eh bien! c'est une idee a moi! Et n'allez pas vous imaginer que ce sont les scrupules qui me retiennent, ou la timidite ou l'ignorance.

Ah! bien oui! je ne crois a rien, je n'ai peur de rien, et je sais tout ce que peuvent savoir les plus vieux libertins, les plus vicieux et les plus depraves. Dame! je ne dis pas que je n'ai pas ete tentee, quelquefois, quand le soir en revenant de mon ouvrage, j'en voyais qui sortaient du restaurant en toilettes splendides, au bras de leur amant, et qui montaient en voiture pour se rendre au theatre!... Il y a eu des moments ou j'ai eu faim et ou j'ai eu froid, et ou, faute de savoir ou coucher, j'ai erre toute la nuit dans les rues, comme un chien perdu! Il y a eu des heures ou il me venait comme des nausees de toute cette misere, et ou je me disais que, puisqu'il etait dans ma destinee de mourir a l'hopital, autant valait y aller gaiement!... Mais quoi! il aurait fallu faire trafic de moi, marche de ma personne, me vendre!...

Elle frissonna et d'une voix sourde:

--J'aimerais mieux mourir! dit-elle.

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