VII
Qu'un interet considerable s'attachat a ce diner, c'est ce dont Mme Favoral ne douta pas, lorsqu'elle vit les jours se succeder sans que la fabuleuse liberalite de son mari se dementit un instant.
Dix fois par apres-midi, il rentrait pour apprendre a sa femme le nom d'un mets qu'on avait prononce devant lui, ou pour la consulter au sujet de quelque victuaille exotique qu'il venait d'apercevoir a la vitrine d'un marchand de comestibles. Sans cesse, il rapportait des vins de crus fantastiques, de ces vins que les negociants fabriquent a l'usage des niais, et qu'ils vendent dans des bouteilles singulieres, prealablement enduites d'une poussiere seculaire et de toile d'araignee.
Il fit passer un long examen a la cuisiniere que Mme Favoral avait arretee, et exigea qu'elle lui enumerat les maisons ou elle avait cuisine. Il voulut absolument que le garcon qui devait servir a table lui montrat l'habit noir qu'il endosserait.
Le grand jour venu, il ne bougea pas du logis, allant et venant de la cuisine a la salle a manger, inquiet, agite, incapable de rester en place. Il ne respira qu'apres avoir vu la table dressee et toute chargee du service qu'il avait achete, et d'une superbe argenterie qu'il etait alle louer lui-meme.
Et quand sa jeune femme lui apparut, charmante sous sa fraiche toilette et tenant ses deux enfants, Maxence et Gilberte, tout de neuf habilles:
--C'est parfait, s'ecria-t-il, au comble du ravissement. On ne saurait faire mieux. Maintenant nos quatre convives peuvent arriver.
Ils arriverent a sept heures moins quelques minutes, dans deux voitures, dont la magnificence etonna la rue Saint-Gilles.
Et les presentations terminees, Vincent Favoral eut enfin l'ineffable satisfaction de voir s'asseoir a sa table le baron et la baronne de Thaller, M. Saint-Pavin, qui s'intitulait publiciste financier et M. Jules Jottras, de la maison Jottras et frere.
C'est avec une ardente curiosite, que Mme Favoral observait ces gens, que son mari appelait ses amis, et qu'elle voyait, elle, pour la premiere fois.
M. de Thaller, qui n'avait guere plus de trente ans alors, n'avait deja plus d'age. Froid, gourme, visant evidemment au genre anglais, il s'exprimait en phrases breves avec un tres-sensible accent etranger. Rien a surprendre sur sa physionomie. Il avait le front bombe, l'oeil d'un bleu terne et le nez tres-mince. Ses rares cheveux etaient etales sur son crane avec une laborieuse symetrie, et sa barbe rousse, touffue et bien soignee, paraissait le preoccuper beaucoup.
M. Saint-Pavin n'avait point ces facons empesees. Neglige dans sa mise, il manquait de tenue. C'etait un robuste gaillard, brun et barbu, a la levre epaisse, a l'oeil saillant et brillant, etalant sur la nappe de larges mains ornees aux phalanges de bouquets de poil, parlant haut; riant fort, mangeant ferme, buvant mieux...
Pres de lui, M. Jules Jottras, bien que ressemblant a une gravure de modes, ne resplendissait guere. Mievre, blond, bleme, quasi imberbe. M. Jottras ne se distinguait que par une sorte d'impudence inconsciente, un cynisme douceatre et un ricanement dont les hoquets secouaient le binocle qu'il portait plante sur le nez. Mais c'est surtout Mme de Thaller qui inquietait Mme Favoral.
Vetue avec une magnificence d'un gout au moins contestable, tres-decolletee, portant de gros diamants aux oreilles et des bagues a tous les doigts, la jeune baronne etait insolemment belle, d'une beaute provoquante jusqu'a la brutalite. Avec des cheveux d'un noir bleu, tordus sur la nuque en lourdes boucles, elle avait la peau d'une blancheur nacree, des levres plus rouges que le sang et de grands yeux qui jetaient des flammes entre leurs longs cils, recourbes. C'etait la poesie de la chair, on ne pouvait se tenir d'admirer. Parlait-elle, par exemple, ou faisait-elle un mouvement, l'admiration tombait. La voix etait vulgaire, le geste commun. Si M. Jottras risquait un mot a double sens, elle se renversait sur sa chaise pour rire, tendant le cou et avancant la gorge...
Tout a ses convives, M. Favoral ne remarquait rien.
Il ne songeait qu'a charger les assiettes et a remplir les verres, se plaignant qu'on ne mangeat pas, qu'on ne but rien, demandant avec inquietude si ce qu'on servait n'etait pas bon, si son vin etait mauvais, tourmentant le garcon qui servait jusqu'a lui faire perdre la tete.
Il est sur que ni M. de Thaller ni M. Jottras n'avaient grand appetit.
Mais M. Saint-Pavin officiait pour tous, et rien qu'a lui tenir tete et a lui faire raison, M. Favoral s'animait visiblement.
Il avait la joue fort enluminee, quand, ayant verse a la ronde du vin de Champagne, il leva son verre couronne de mousse, en s'ecriant:
--Je bois au succes de l'affaire!
--Au succes de l'affaire! repondirent les autres en trinquant...
Et quelques moments apres, on passa au salon pour prendre le cafe.
Ce toast n'avait pas ete sans inquieter Mme Favoral. Mais il lui fut impossible d'adresser une question, tant vivement elle fut entreprise par Mme de Thaller, laquelle l'entraina pres d'elle sur le canape, sous pretexte que deux femmes ont toujours des secrets a echanger, alors meme qu'elles se voient pour la premiere fois.
La jeune baronne etait de premiere force sur les articles mode et toilette, et c'est avec une volubilite etourdissante qu'elle demandait a Mme Favoral le nom de sa couturiere et de sa modiste, et a quel joaillier elle donnait ses diamants a remonter.
Cela ressemblait si bien a une plaisanterie, que la pauvre menagere de la rue Saint-Gilles ne pouvait s'empecher de sourire, tout en repondant qu'elle n'avait pas de couturiere et que n'ayant pas de diamants, un joaillier lui etait completement inutile.
L'autre declarait n'en pouvoir revenir. Pas de diamants! c'est un malheur qui depasse tout! Et vite, elle en prenait texte, charitablement, pour enumerer les parures de son ecrin, les dentelles de ses tiroirs et les robes de ses armoires. D'abord, il lui eut ete impossible, elle le jurait, de vivre avec un mari avare ou pauvre. Le sien venait de lui faire present d'un coupe capitonne de satin jaune qui etait un bijou. Et certes, elle l'employait, adorant le mouvement. Elle passait ses journees a courir les magasins et a se promener au bois. Tous les soirs elle avait, a son choix, le spectacle et le bal, l'un et l'autre souvent. Les theatres de genre etaient ceux qu'elle preferait. Assurement l'Opera et les Italiens sont bien plus distingues, mais elle ne pouvait se tenir d'y bailler...
Puis, elle voulait embrasser les enfants, et il fallait aller lui chercher Maxence et Gilberte. Elle adorait les enfants, protestait-elle, c'etait son faible, sa passion. Elle avait, elle-meme, une petite-fille de dix-huit mois, nomme Cesarine, dont elle raffolait; et que certainement elle eut amenee, et elle n'eut pas craint de gener...
Tout ce verbiage bruissait comme un murmure confus aux oreilles de Mme Favoral. "Oui, non," repondait-elle, sans trop savoir a quoi elle repondait.
Le coeur serre d'une apprehension vague, elle n'avait pas trop de toute son attention pour observer son mari et ses hotes.
Debout pres de la cheminee, le cigare aux dents, ils causaient avec une certaine animation, mais a voix trop basse pour qu'elle put bien saisir. C'est seulement lorsque M. Saint-Pavin prenait la parole, qu'elle entendait qu'il s'agissait toujours de l'affaire, car il ne parlait que d'articles a publier, d'actions a lancer, de dividendes a distribuer et de benefices certains a recueillir.
Tous d'ailleurs paraissaient admirablement d'accord, et a un moment elle vit son mari et M. de Thaller se frapper dans la main, comme on fait quand on echange une parole.
Onze heures sonnerent.
M. Favoral pretendait obliger ses hotes a accepter encore une tasse de the ou un verre de punch, mais M. de Thaller declara qu'il avait a travailler, et que sa voiture etant arrivee, il allait partir.
Et il partit, en effet, emmenant la baronne, suivi de M. de Saint-Pavin et de M. Jottras.
Et quand M. Favoral, les portes fermees, se retrouva avec sa femme:
--Eh bien! s'ecria-t-il tout vibrant de vanite satisfaite, que dis-tu de nos amis?
Certes, l'opinion de la pauvre femme etait faite. Elle n'osa pas la formuler.
--Ils m'ont surpris, repondit-elle.
Il bondit sur ce mot.
--Je voudrais bien savoir pourquoi?
Alors, timidement et avec des precautions infinies, elle se mit a expliquer que la physionomie de M. de Thaller ne lui inspirait aucune confiance, que M. Jottras lui avait semble un personnage tres-impudent, que M. Saint-Pavin lui paraissait fort mal et que la jeune baronne, enfin, lui avait donne d'elle la plus singuliere idee...
M. Favoral n'en voulut pas ecouter davantage.
--C'est que tu n'as jamais vu des gens de la haute societe, s'ecria-t-il.
--Pardon, autrefois, du vivant de ma mere...
--Eh! il ne venait que des marchands chez ta mere...
La pauvre femme baissait la tete:
--Je t'en supplie, Vincent, insista-t-elle, avant de rien faire avec ces nouveaux amis, reflechis, consulte...
Il finit par eclater de rire.
--N'as-tu pas peur qu'ils ne me volent! dit-il. Des gens riches dix fois comme moi!... Tiens, ne parlons plus de cela, et allons nous coucher... Tu verras ce que nous rapportera cette soiree, et si j'ai lieu de regretter mon argent!...