L’ÉQUIPAGE. - L’ÉQUIPAGE.
Oui, patron...
LE PATRON, furieux, à demi-voix.
Appelle-moi donc capitaine, animal!
Oui, patr...
LE PATRON MARC.
C’est bon! entre tout ça là-dedans. (Le matelot entre dans la ferme.) Il n’est pas très-ouvert; mais c’est un fier homme.
FRANCET MAMAÏ.
Dis donc, Rose, il a l’air d’avoir grand soif, l’équipage!...
LE PATRON.
Et le capitaine donc!... Deux heures de tangage, au soleil, dans cette satanée carriole.
ROSE.
Eh bien! entrons... Le père vient tout juste de mettre en perce une barriquette de muscat à ton intention.
LE PATRON.
Fameux, le muscat de Castelet... Avec le ratafia de la demoiselle, ça va vous faire une jolie cave... (Prenant le bras de Fréderi.) Arrive ici, garçon; nous allons boire à ton amoureuse.
SCÈNE VIII.
BALTHAZAR, puis LE GARDIEN.
BALTHAZAR, seul.
Pauvre petite Vivette!... La voilà en deuil pour toute sa vie... Aimer sans rien dire et souffrir!... Ce sera sa planète à elle, comme à sa grand’mère... (Il allume sa pipe. — Long silence. — Chœur dans la coulisse. — En relevant la tête, il aperçoit le Gardien, debout, dans l’encadrement de la grande porte, son fouet court en bandoulière, la veste sur l’épaule, un sac de cuir à la ceinture.) Tiens!... qu’est-ce qu’il veut, celui-là?
LE GARDIEN, s’avançant.
C’est bien Castelet ici, berger?...
BALTHAZAR.
Ça m’en a l’air.
LE GARDIEN.
Est-ce que le maître est là?...
BALTHAZAR, montrant la ferme.
Entre!... ils sont à table.
LE GARDIEN, vivement.
Non! non!... je n’entre pas... appelez-le.
BALTHAZAR, le regardant curieusement.
Tiens!... c’est drôle. (Il appelle.) Francet!... Francet!...
FRANCET MAMAÏ, sur la porte.
Qu’est ce qu’il y a?
BALTHAZAR.
Viens donc voir... il y a là un homme qui veut te parler...
SCÈNE IX.
LES MÊMES, FRANCET MAMAÏ.
FRANCET MAMAÏ, accourant.
Un homme! Pourquoi n’entre-t-il pas? Vous avez donc peur que le toit vous tombe sur la tête, l’ami?...
LE GARDIEN, bas.
Ce que j’ai à vous dire est pour vous seul, maître Francet.
FRANCET MAMAÏ.
Pourquoi tremblez-vous?... Parlez, je vous écoute. (Balthazar fume dans son coin.)
LE GARDIEN.
On dit que votre petit-fils va se marier avec une fille d’Arles... Est-ce vrai, maître? (On entend dans la maison un joyeux train de rires et de bouteilles.)
FRANCET MAMAÏ.
C’est la vérité, mon garçon... (Montrant la ferme.) Entendez-les rire, là dedans; c’est le coup des accordailles que nous sommes en train de boire.
LE GARDIEN.
Alors, écoutez-moi : vous allez donner votre enfant à une coquine, qui est ma maîtresse depuis deux ans. Les parents savent tout, et me l’avaient promise. Mais depuis que votre fils la recherche, ni eux ni la belle ne veulent plus de moi. Je croyais pourtant qu’après ça, elle ne pouvait pas être la femme d’un autre.
FRANCET MAMAÏ.
Voilà une chose terrible... Mais enfin, qui êtes-vous?...
LE GARDIEN.
Je m’appelle Mitifio. Je garde les chevaux, là bas, dans les marais de Pharaman. Vos bergers me connaissent bien...
FRANCET MAMAÏ, baissant la voix.
Est-ce bien sûr, au moins, ce que vous me dites-là? Prenez garde, jeune homme... quelquefois la passion, la colère...
LE GARDIEN.
Ce que j’avance, je le prouve. Quand nous ne pouvions pas nous voir, elle m’écrivait; depuis, elle m’a repris ses lettres, mais j’en ai sauvé deux, les voilà; son écriture, et signées d’elle.
FRANCET MAMAÏ, regardant les lettres.
Justice ciel! qu’est-ce qui m’arrive là?...
FRÉDERI, de l’intérieur.
Grand-père, grand-père!
LE GARDIEN.
C’est lâche, n’est-ce pas, ce que je fais?... mais cette femme est à moi, et je veux la garder mienne, n’importe par quels moyens.
FRANCET MAMAÏ, avec fierté.
Soyez tranquille; ce n’est pas nous qui vous l’enlèverons... Pouvez-vous me laisser ces lettres?
LE GARDIEN.
Non, certes!... c’est tout ce qui me reste d’elle, et... (Bas avec rage.) c’est par là que je la tiens.
FRANCET MAMAÏ.
J’en aurais bien besoin pourtant... L’enfant a le cœur fier; rien que de lire ça... c’était fait pour le guérir.
LE GARDIEN.
Eh bien! soit, maître, gardez-les... J’ai foi dans votre parole... votre berger me connaît, il me les rapportera.
FRANCET MAMAÏ.
C’est promis.
LE GARDIEN.
Adieu. (Il va pour sortir.)
FRANCET MAMAÏ.
Dites donc, camarade, la route est longue d’ici Pharaman; voulez-vous prendre un verre de muscat?...
LE GARDIEN, d’un air sombre.
Non! merci... j’ai plus de chagrin que de soif... (Il sort.)
SCÈNE X.
FRANCET MAMAÏ, BALTHAZAR, toujours assis.
FRANCET MAMAÏ.
Tu as entendu?
BALTHAZAR, gravement.
La femme est comme la toile; il ne fait pas bon la choisir à la chandelle.
FRÉDERI, dans la ferme.
Mais venez donc, grand-père... nous allons boire sans vous...
FRANCET MAMAÏ.
Comment lui dire ça, Seigneur!...
BALTHAZAR, se levant avec énergie.
Du courage, vieux!
SCÈNE XI.
LES MÊMES, FRÉDERI, puis TOUT LE MONDE.
FRÉDERI, s’avançant vers la porte, le verre haut.
Allons, grand-père!... A l’Arlésienne!
FRANCET MAMAÏ.
Non... non... mon enfant... Jette ton verre; ce vin t’empoisonnerait.
FRÉDERI.
Qu’est-ce que vous dites?
FRANCET MAMAÏ.
Je dis que cette femme est la dernière de toutes, et que par respect pour ta mère, son nom ne doit plus être prononcé ici... Tiens! lis...
FRÉDERI, regarde les deux lettres.
Oh!... (Il fait un pas vers son grand-père.) C’est vrai, ça... (Puis, avec un cri de douleur, il vient tomber assis au bord du puits.)
ACTE DEUXIÈME.
DEUXIÈME TABLEAU.
LES BORDS DE L’ÉTANG DE VACCARÈS EN CAMARGUE.
A droite, fourré de grands roseaux. — A gauche, une bergerie. — Immense horizon désert. — Sur le premier plan, des roseaux coupés, réunis en fagots; une grande serpe jetée dessus. — Au lever du rideau, la scène reste vide un moment et l’on entend des chœurs au loin.
SCÈNE PREMIÈRE.
ROSE, VIVETTE, LE PATRON MARC.
Rose, Vivette, dans le fond. — Sur le premier plan, Marc à l’affût dans les roseaux.
VIVETTE, regardant au loin dans la plaine, la main en abat-jour sur les yeux.
Fréderi!...
MARC, sortant à mi-corps des roseaux, avec des gestes désespérés.
Chut!...
ROSE, appelant.
Fréderi!...
MARC.
Mais taisez-vous donc, mille diables!...
ROSE.
C’est toi, Marc?
MARC, bas.
Hé! oui... c’est moi... Chut! ne bouge pas... il est là.
ROSE.
Qui donc? Fréderi?
MARC.
Non! un flamant rose... une bête magnifique, qui nous fait courir depuis ce matin autour du Vaccarès.
ROSE.
Fréderi n’est pas avec vous?
MARC.
Non!
L’ÉQUIPAGE, caché.
Ohé!
MARC.
Ohé!