XII
Il se promenait depuis neuf heures et demie sur le quai de Montreux. C’était un doux soir de foehn. Des nuages légers nageaient là-haut, dans le ciel humide et brillant. La pleine lune venait d’apparaître derrière les crêtes de Naye. Elle balayait le lac de clartés intermittentes, le faisant ressembler, tantôt à une nappe de mercure, tantôt à une cuve d’encre enfoncée dans la noirceur des monts.
Devant les hôtels passaient des hommes en smoking, des femmes décolletées sous leurs capes de satin. Des lanternes circulaient sur l’eau. Beaucoup s’arrêtaient devant les jardins du Kursaal, où jouait un orchestre. Les valses, ricochant sur le lac, s’en allaient mourir au large, étouffées entre deux vaguelettes.
Guillaume, qui se sentait suivi, depuis un instant, s’assit sur un banc et se laissa distancer par les promeneurs. L’un d’eux le rejoignit et lui sourit de côté. C’était un étrange petit vieillard aux joues roses, à la forte barbe blanche, toute neuve, aux mains débiles, mais jeunes,--des mains de collégien vicieux. Guillaume ne put s’empêcher de rire en reconnaissant le 18, le camarade craintif qu’il avait rencontré, le mois dernier, à Lugano.
--Prenez garde, prenez garde! chuchota l’agent secret. On nous observe.
--Ma foi, je n’en serais pas surpris. Savez-vous que vous n’êtes guère rassurant, en vieux birbe? Vous avez l’air d’un satyre. Alors, toujours les barbes? Quel type!
--Taisez-vous, je vous en supplie. Et suivez-moi.
--Volontiers. Où cela?
--Nous prendrons une barque.
Ils se dirigèrent vers l’embarcadère. Le batelier plaça un fanal à l’avant du canot.
--C’est moi qui rame, décida Guillaume.
A quelques brasses du quai, il s’informa du but de la promenade. Le petit vieillard répondit:
--Dans un moment, je vous dirai... Sur l’eau, les voix portent à des distances incroyables. D’ailleurs, voyez, nous sommes entourés de monde.
Des embarcations chargées d’étudiants et de jeunes filles évoluaient autour d’eux. Un ouvrier italien jouait de l’accordéon en hurlant une chanson. Guillaume s’impatientait:
--Allons, parlez maintenant! Mais il s’aperçut que le 18 était la proie d’une extrême frayeur. Ses mains se crispaient sur les cordons de direction. Il fixait le large, vers la droite, comme s’il se fût attendu à voir jaillir un monstre du lac paisible.
Guillaume s’étonna:
--Qu’avez-vous? Je ne comprends vraiment pas qu’on vous confie encore des missions. Vous êtes malade, mon pauvre ami. Vous devriez être à l’hôpital.
Ni la solitude, ni les propos de son camarade ne parvenaient à rassurer le 18. Sa terreur paraissait augmenter, à mesure qu’on s’éloignait de la rive. Le 15 laissa tomber ses rames.
--Cette fois, vous vous expliquerez, ou je rentre à l’hôtel. Je dirai, dans mon rapport, que j’ai fait deux jours de chemin de fer pour rencontrer un muet!
Ils étaient à trois cents mètres du bord, à la lisière de la nuit des grandes eaux. De temps en temps, une barque passait, barque d’amoureux, où des formes allongées se taisaient.
--Ramez encore un peu et je vous raconterai ce que je sais, fit le 18. Mais d’abord, je voudrais être certain que vous me pardonnerez, quoi qu’il arrive. C’est une question de conscience, pour moi. Je n’agis pas sous ma responsabilité. Service commandé, vous comprenez?
--Entendu. Vous êtes absous d’avance. Le travail est donc dangereux?
--Oui... Encore quelques coups de rames.
Guillaume reprit les avirons en souriant, flatté que le chef l’eût chargé d’une mission de confiance. A cet instant, de la lumière jaillit, en coup de fouet, entre deux nuages et flagella le petit vieillard dont les joues étaient livides. Il se mit à parler d’une voix mate, comme paralysée, tout en faisant décrire des cercles à l’embarcation:
--Il s’agit d’une capture. Un personnage important... dont nous devons nous emparer.
--Qui est-ce?
--Je... je ne sais pas exactement.
--Comment, vous ne savez pas?
--On ne m’a pas tout dit. Je ne suis pas seul dans l’affaire. Il y a vous... et plusieurs autres. On m’a chargé de vous conduire à eux.
Guillaume réfléchissait. La barque, évoluant toujours, gagnait le large en spirales. Il questionna, d’une voix brève:
--Qu’est-ce que vous cherchez?
--Les autres... Ils doivent nous attendre par ici... Je ne comprends même pas... Je vais leur faire un signal.
--Qui sont les autres?
--Des types du Service, naturellement. Je ne les connais pas plus que vous.
--Et... l’affaire est pour cette nuit?
--Il paraît.
Guillaume, bien qu’il sût combien l’imagination du 18 dramatisait les démarches les plus anodines, se sentait peu à peu gagner par l’émotion. Ce mystère, ce rendez-vous marin n’étaient pas dans la manière habituelle du chef. Peut-être l’entreprise était-elle sérieuse. Le faux vieillard avait tiré de sa poche une petite fusée qu’il se disposait à allumer. Il la maniait avec maladresse, la tenant la tête en bas au-dessus du bordage.
--Elle va partir dans l’eau, remarqua Guillaume.
--Vous croyez?
--Mais oui. Retournez-la donc... Laissez-moi faire.
--Non. Pas vous.
D’une main tremblante, il frotta plusieurs allumettes que souffla le vent chaud. Il réussit enfin à enflammer la mèche. La fusée partit en zigzags, serpentant au ras du lac où elle se perdit en chuintant. De la côte, parvint une salve d’applaudissements ironiques. Presque aussitôt, un bruit saccadé de rames et d’eau fouettée s’éveilla dans la nuit.
--Les voilà, murmura le 18.
Une embarcation, maniée avec violence, jaillit de l’obscurité, comme un projectile.
--Est-ce vous, 18? héla quelqu’un.
--Oui!
L’espion accosta gauchement. Une poigne de fer agrippa le bordage du canot.
--C’est 15 qui est avec vous? demanda la même voix.
--Oui.
--Embarque!
Guillaume se trouva dans un bateau de pêche sans fanal, où cinq hommes, en bras de chemise et couverts de sueur, semblaient attendre. Il se retournait, pour aider son camarade, quand il s’aperçut qu’on avait repoussé la barque.
--Vous ne venez pas? cria-t-il.
--Non... pardonnez-moi... balbutia le petit vieux qui s’empêtrait dans ses avirons.
--Mais alors?
--T’inquiète pas de ça! prononça une voix rude aux oreilles de Guillaume. En même temps, une blancheur passa devant ses yeux; une toile, une serviette, un pansement, il ne savait quoi d’humide s’écrasa sur son visage. Il suffoqua, se débattit contre une odeur horriblement envahissante et sucrée, puis s’endormit tout debout, pendant que le bateau virait de bord et filait vers la côte de France.