‹ L'armée secrète, suivi de Fidélité et du Juge intérieurChapitre 5 sur 16 · IV

IV

Guillaume se plaisait à penser que dès le lendemain, le chef serait édifié sur la conduite du 31. Il résolut d’attendre tout l’effet de ses révélations, avant d’échafauder de nouveaux plans. Pendant cet intervalle, il s’occuperait de l’Autrichienne. Non qu’il eût l’intention de se livrer à d’épuisantes recherches. Pour celle-là comme pour le vicomte, son siège était fait. Le chef, supposait-il, ne désirait pas qu’on trouvât rien de sérieux à sa charge. De grosses sommes avaient été dépensées pour combattre l’espionnage autrichien dans la Suisse orientale. On avait fait venir de Paris un spécialiste à tête carrée, aux moustaches en crocs, qui s’était installé avec trois secrétaires dans un hôtel de la Basse-Engadine. Ce fonctionnaire travaillait devant la carte. Il traçait d’impérieuses lignes droites, à travers monts et vallées, puis décrétait: «J’établis un barrage entre ces deux cotes,--un autre ici,--un autre là.» L’application du système coûta vingt mille francs et amena l’arrestation de trois contrebandiers, qui se transformèrent dans les rapports en «une bande d’espions parfaitement organisée». L’homme aux barrages fut rappelé, mais le dogme prévalut qu’«il ne restait plus d’agents autrichiens dans les Grisons». Le Service, pensait Guillaume, eût accueilli de mauvaise grâce des nouvelles susceptibles de troubler sa quiétude. Cette marquise de Lenz «favorisait la désertion des soldats italiens»? N’avait-il pas entendu le chef maugréer:

--Les Italiens? Ces cochons-là n’ont pas besoin qu’on les aide, pour passer la frontière!

Bien résolu à trancher la question avec optimisme, il alla se renseigner à la poste. On lui répondit que cette dame n’habitait pas Lugano. Il conclut qu’elle y vivait sous un faux nom. C’était aussi l’opinion du vicomte. Le devoir exigeait de continuer l’enquête auprès des portiers d’hôtels, des jardiniers de villas... Mais il faisait un de ces temps qui remettent en question les devoirs les moins discutables, un temps chaud, insinuant, avec des spasmes de lumière parmi les nuées lourdes. D’ailleurs, il ne pouvait penser qu’à Natacha. Il fut s’asseoir dans le parc du palais Ciani, entre un poirier du Japon et un camélia. Un vagabond prit place sur le même banc. Il avait le poil roux, l’œil coulant et la paume incrustée d’une crasse antique. L’air jovial et déjà ivre, il dégustait largement sa part de cette voluptueuse matinée. Par habitude professionnelle, le 15 engagea la conversation:

--Vous êtes de Lugano?

--Son un puro Italiano, répondit une voix de tragédien.

--Ah? Vous êtes Italien?... Il fait meilleur... ici... que là-bas, hein?

Le trimardeur sourit et se répandit en périodes sonores où revenaient continuellement la guerra et la pace.

--Tiens, pensa Guillaume, un déserteur!

Il tendit ses filets:

--Il y a ici... à Lugano... une dame qui est très bonne... pour les pauvres Italiens. Une dame autrichienne. Connaissez-vous?

--Si, si, Santa Madonna! Si, si, si!

Guillaume s’étonnait déjà de cette clémence du hasard, quand il s’aperçut que le vagabond n’avait pas compris la question: il entamait un nouveau discours où la guerra et la pace alternaient avec il formaggio, il lavoro, la Romagna, i Tedeschi. Le geste s’amplifiait, la voix roulait, tremblait, chargée de douleur, d’ironie, de rancune ou d’effroi.

L’espion mit cinquante centimes dans la main griffue de l’orateur qui le salua en appelant de ses vœux la fraternità e la pace dei popoli.

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