‹ L'armée secrète, suivi de Fidélité et du Juge intérieurChapitre 7 sur 16 · VI

VI

Bien que sa haine du 31 n’eût pas encore trouvé de nouvelles armes, sa résolution de le perdre s’était fortifiée. Il le rejoignit dans son repaire habituel, ce Café des Alliés, qui n’était qu’une sorte de cellier ouvrant sur un passage voûté de la vieille ville. Le vicomte était attablé avec ses manilleurs. Natacha, qui sortait du thé-tango, suivait la partie. Sur une estrade, au fond du caveau, Gaspardo, le musicien, déchaînait son vacarme. Assis entre un harmonium et un piano posés d’équerre, il jouait Sambre et Meuse, la main droite courant sur l’un des claviers, la gauche, sur l’autre. Il chantait, la face congestionnée, le cou gonflé de son et il trouvait encore moyen, à chaque retour du refrain, de tambouriner le rythme sur la caisse du piano. C’était un déserteur italien que l’enthousiasme patriotique n’avait pas abandonné. Il assumait à lui seul la responsabilité des «concerts symphoniques», au café des Alliés. Quand le vicomte et sa bande entraient, il ne pouvait plus se dominer. Il fallait qu’il épanchât son ardeur dans les morceaux les plus guerriers de son répertoire.

Après le dernier accord de Sambre et Meuse, le petit homme se leva et se mit à hurler, en agitant des drapeaux imaginaires:

--Evviva la Francia!

--Ta gueule, répondit Natacha.

Mais le vicomte et ses amis applaudirent poliment. Guillaume fut prié de s’asseoir et le patron s’approcha pour prendre la commande.

C’était un gros Toulousain à la face houleuse et comme dévastée par le poison. Sur ses vastes joues, des parties de peau jaune s’étendaient entre des bourrelets de chair violacée. Il servait les apéritifs en les relevant de propos chauvins. Son patriotisme s’était spécialisé,--sans qu’on sût pourquoi,--dans la haine des Bulgares. Il les détestait plus que les Allemands; il ne pouvait littéralement se mettre à table sans les avoir injuriés. Et le temps n’y changeait rien.

--Moi, dit-il en apportant un vermouth, je serai content quand j’aurai vu le nez de Ferdinand dans la boîte aux ordures. Pas avant.

Natacha l’apaisa:

--Ne vous en faites pas, mon père Garnerans; on les aura tout comme les autres.

Gaspardo recommençait à jouer.

--Attends un peu, espèce d’embusqué, lui cria le patron. Tu fais trop de boucan; ces Messieurs ne peuvent pas s’entendre.

Il l’appelait embusqué par euphémisme. En réalité, il le méprisait d’être déserteur et ne l’employait qu’à cause des menus renseignements que le musicien savait glaner dans les bars et les trattorie. D’ailleurs, Gaspardo n’acceptait pas la qualification de déserteur. Il avait «pris des vacances». Il ne voulait pas se battre contre les Autrichiens, «parce que les Autrichiens ne lui avaient rien fait», mais le jour où les Tedeschi seraient à Milan, porco Dio! on verrait s’il ne rejoignait pas son régiment!

La partie de cartes s’éternisait entre des piles de soucoupes.

--Lugano me dégoûte, soupira le 31. C’est plein d’espions. Allemands, Turcs, Autrichiens, j’en ai croisé dix, ce matin, sur la promenade.

--Sans compter les Bulgares! maugréa le patron derrière son comptoir.

--Pourquoi donc qu’on ne les coffre pas? s’inquiétait Natacha.

--Parce qu’il y en a trop.

--Tout ce qu’on peut faire, dit un des manilleurs, qui était croupier dans un tripot, c’est de les estamper quand ils jouent. Hier soir, la tête de cochon est venue à ma table. J’ai fait sauter la coupe trois fois de suite. Il a été refait de cinq cents balles. C’est bon, l’argent volé, quand il est boche!

--Alors, fit un jeune homme à l’accent faubourien, c’est à ça que vous vous amusez, ici? Ce serait bien plus rigolo de leur flanquer le choléra. J’ai inventé un appareil remarquable, une espèce de seringue géante. Je l’emporte en avion, je fais un tour sur les provinces rhénanes et je vaporise les nuages avec mes bouillons de culture. A la première averse, il y a des milliards de bacilles qui dégringolent. C’est infaillible.

On l’écoutait avec gêne. On le savait réformé pour dérangement cérébral. Le Service ne l’employait qu’à des besognes insignifiantes.

--Malheureusement, reprit le rêveur, l’État-Major ne veut pas de mon truc. Paraît qu’il est contraire aux lois de la guerre. Ah! parlez m’en, des lois de la guerre! Moi, je suis pour qu’on leur fasse ce qu’ils nous ont fait... L’autre jour,--et un sourire cruel figea ses traits,--j’ai rencontré une Boche, à Zurich, une femme mariée. Elle m’a fait de l’œil sur le bord du lac. Je l’ai emmenée dans ma cambuse. Elle a enlevé ses frusques; je les ai pliées bien proprement sur une chaise. Elle s’est mise à miauler «mein Schatz, mein Schatz!» Alors, moi, je l’ai ficelée sur mon lit et je l’ai tatouée... Elle ne pouvait pas crier, vu qu’elle avait deux oreillers sur la figure. Je lui ai gravé une croix de fer sur le bide et, au-dessus, dans une guirlande, j’ai inscrit en rouge: «Race d’assassins, tu es maudite.» Ça m’a pris trois heures de temps, mais je n’ai jamais travaillé d’aussi bon cœur.

On n’ajoutait que peu de foi au récit. On l’approuva cependant par bienséance.

--Il fallait lui couper les oreilles, dit gravement Garnerans que pâlissait le désir de vengeance.

--Moi, si jamais j’en attrape une, fit le croupier, je commence par lui faire bouffer du crottin.

--C’est drôle, réfléchit Natacha, quand on parle des Boches, je ne peux pas me représenter des hommes ou des femmes: je vois de la vermine.

--C’en est, conclut Garnerans.

Sept heures sonnaient à la cathédrale. Les joueurs sortirent. Guillaume se pencha vers le vicomte:

--J’aurais un mot à vous dire...

--Bien. Restons ici... Va toujours, Natacha. Je te verrai ce soir, dans ta loge.

Demeuré seul avec Guillaume, il réprima un sourire:

--C’est au sujet de l’Autrichienne?

--Non. Cela vous concerne. J’aime mieux ne pas vous cacher le motif de mon voyage à Lugano. Je suis chargé de faire une enquête sur vous.

--Je m’en doutais, murmura le 31, plissant les lèvres avec une expression d’amère bassesse.

--Si je ne vous avais pas connu, j’aurais fait mon travail sans scrupule. Mais, je ne peux pas moucharder les gens à qui je serre la main. C’est plus fort que moi. Voilà pourquoi je vous préviens. Si même vous désirez que je vous justifie, dans mon rapport...

--Pas du tout! Les faits parlent suffisamment en ma faveur.

L’espion avait parlé machinalement. Il possédait un arsenal de phrases nobles qui lui servaient à interloquer l’adversaire ou à gagner du temps pour pénétrer ses mobiles. La démarche du 15 l’intriguait.

--Duval, déclara-t-il avec autorité, vous êtes un chic type et je vous revaudrai cela.

Une flamme rapide avait brillé dans les yeux froids de l’agent secret. «Tiens, pensa le vicomte, il a peur. Il connaît ma force et cherche à me désarmer. C’est un ménageur. Espèce peu dangereuse et qui finit presque toujours mal.»

La question résolue, il lui restait une vive irritation contre les chefs qui le faisaient surveiller.

--Me traiter comme un sauteur, récrimina-t-il, après ce que j’ai fait pour la France! C’est à vous dégoûter de servir la patrie! Si je vous disais, mon bon Duval, que depuis un an j’ai amené l’arrestation de soixante-quatorze espions boches! Soixante-quatorze, ni plus, ni moins! Et toutes les missions qu’on m’a confiées! Ils ont voulu avoir un fonctionnaire de la police, à Berne: je l’ai eu. Un directeur d’hôtel, à Bâle: je l’ai eu. Et je ne parle pas du fretin: plus de vingt agents enrôlés par moi. Quant à la politique, je ne crois pas qu’ils aient à se plaindre: il leur fallait une preuve de la culpabilité du député Girandoux, accusé d’intelligences avec l’ennemi; ils n’avaient rien que des bavardages de larbins: je leur ai trouvé trois lettres et vous avez vu que le bonhomme vient d’être fusillé. Est-ce du travail? Ai-je servi la France, oui ou non? Est-ce que j’hésite à me compromettre avec des filous pour le bien du pays? Ces lettres, vous pensez bien que je ne les ai pas rachetées à des cardinaux... Quand on a risqué son nom et sa réputation par patriotisme et qu’on se voit surveillé comme un mouchard, vrai, la colère vous prend! Qu’est-ce qu’on me reproche? Natacha? C’est une perle. Elle travaille sans s’en douter. Elle m’a signalé des douzaines de suspects. Mes dépenses? J’habite au Majestic, c’est certain. Mais croit-on par hasard que je trouverais des gens intéressants au Vapore? Hier encore, j’ai cuisiné un Pacha. Pensez-vous qu’il aurait parlé, si je ne lui avais pas payé le champagne? Ma parole, j’aimerais mieux travailler pour les Boches. Au moins, ceux-là sont sérieux et ne regrettent pas leur argent.

--Les chefs sont ingrats, concéda Guillaume.

Ils se levèrent et se séparèrent sur le seuil; tous deux avaient l’habitude des poignées de mains expressives, appuyées, vibrantes. Ils pensaient, par ce prolongement silencieux de leurs mensonges, fournir une preuve charnelle de leur véracité.

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