L'ART
DU TAUPIER
Tout le monde sait combien la Taupe[B] est funeste à l'agriculture. Cet animal vit sous la terre, et bouleverse les racines qu'il rencontre, en parcourant les longues routes souterraines qu'il se forme à l'aide de son museau et de ses pattes. Il se plaît surtout dans la terre légère des jardins, où il fait des dégâts considérables; mais c'est dans les prairies que son séjour est le plus nuisible: il couvre de nombreux monticules que l'on nomme _taupinières_ le terrain sous lequel il habite; et le dommage que ces taupinières occasionnent au propriétaire ne consiste pas seulement dans l'herbe dont elles coupent la place, elles font encore perdre une partie de celle qui les avoisine, en portant obstacle au cours de la faux au moment de la coupe des foins. Tels sont les désastres les plus apparents causés par cet animal destructeur; mais il en est de plus considérables dont tout le monde ne s'aperçoit pas: ils ont lieu dans les prairies qui avoisinent les rivières et les ruisseaux. On y élève ordinairement, à grands frais, des digues de terre appelées _mues_, pour prévenir les inondations. Ces sortes d'ouvrages ne manquent pas d'être percés, pendant l'été, par les Taupes, qui vont, dans cette saison, chercher la fraîcheur sur le rivage; et le boyau qu'elles forment pour leur passage, donnant une issue à l'eau, fait détruire la digue et inonder la prairie, à la première crue du ruisseau ou de la rivière.
Voilà des motifs bien puissants pour engager les cultivateurs à s'occuper sérieusement de la destruction des Taupes. Mais on peut y ajouter que l'on tire parti de la dépouille de ces animaux après leur mort. Agricola dit avoir vu des habits fourrés de la peau de ces animaux; et, au rapport de Pline, on en faisait des couvertures de lit, à Orchomène. Ces sortes de fourrures peuvent être très-agréablement nuancées, puisqu'on trouve des Taupes plus ou moins noires, plus ou moins brunes. Aurignac en a pris quelques-unes de blanches dans le département du Gers; il en a aussi trouvé une tachetée de blanc et de noir.
Dans tous les temps on s'est occupé de faire la guerre aux Taupes. Les appâts, les piéges, les machines, le poison, les armes à feu ont été mis en usage tour à tour, et tous ces moyens ont été jusqu'à présent ou trop coûteux ou insuffisants.
De tous ceux qui ont été essayés, le plus simple est sans doute celui qui est employé dans les environs d'Auch, puisqu'il ne nécessite l'usage d'aucun instrument que celui d'une houe ordinaire ou d'un hoyau.
Mais ce moyen, découvert par le hasard, ne pouvait devenir vraiment efficace qu'à l'aide du temps et par le secours d'une longue observation. Aussi n'est-ce qu'après vingt ans d'un travail assidu, que le sieur Aurignac est parvenu à savoir prendre en vie, dans une matinée, toutes les Taupes d'un héritage, fussent-elles au nombre de vingt-cinq ou trente.
Nous allons faire ici l'exposition des procédés employés par ce Taupier; elle sera précédée de quelques instruction préliminaires, sans lesquelles on tenterait en vain de faire avec succès la guerre aux animaux dont il s'agit.
ARTICLE PREMIER.
_Notions sur l'histoire naturelle de la Taupe, servant d'introduction à l'Art du Taupier._
1. La Taupe passe sa vie sous la terre; elle s'y forme un gîte qui se trouve ordinairement sous un arbre, près d'une haie, ou au pied d'un mur. C'est là qu'elle se retire pendant la nuit, et où elle va se reposer à certaines heures du jour. Ce gîte est recouvert d'un dôme construit en terre solide, d'une forme aplatie; quelquefois il n'est indiqué à l'extérieur que par un monticule de terre meuble que l'on nomme taupinière.
2. De ce gîte, la Taupe s'ouvre une route souterraine pour aller chercher sa nourriture. Aucun obstacle ne l'arrête dans ce travail, qui s'étend quelquefois à plusieurs centaines de mètres: elle perce le mur qu'elle rencontre sur son passage, ou bien elle pénètre sous les fondations; elle passe d'une rive à l'autre d'un ruisseau, en cheminant sous son lit. C'est en ligne à peu près directe qu'est dirigée cette route, que l'on peut appeler premier ou grand boyau. On la reconnaît extérieurement à l'affaissement de la terre, et à la pâleur des plantes sous les racines desquelles elle passe. Il arrive souvent que cette route est fréquentée par plusieurs Taupes.
3. La Taupe se nourrit beaucoup d'insectes et de vers; c'est pourquoi on la trouve ordinairement dans les terres douces et de bonne qualité.
4. Elle ne réside ni dans la fange, ni dans les terrains pierreux.
5. Quelquefois elle abandonne le terrain qu'elle habite, paraît quelques instants à la surface de la terre, pour entrer bientôt dans un lieu plus commode: cela arrive notamment lorsqu'elle a été surprise par une inondation.
6. Pendant l'hiver et les temps pluvieux, elle habite les endroits élevés, parce qu'ils sont moins humides et plus à l'abri des inondations.
7. Dans la belle saison, la Taupe descend dans les vallons, principalement dans les prés, où elle trouve une terre fraîche et facile à travailler.
8. Lorsqu'il y a de longues sécheresses, elle se réfugie le long des fossés, sur le bord des ruisseaux et sous les haies.
9. C'est en mars, avril et mai que les femelles mettent bas leurs petits. Il y en a ordinairement quatre ou cinq à chaque portée.
10. Elles ont préparé d'avance un nid souterrain, couvert d'une voûte solide, dans un endroit élevé, et ordinairement protégé par une haie ou un buisson. On voit quatre ou cinq grosses taupinières fort rapprochées au-dessus de cette demeure.
11. La Taupe ne fait pas de provisions; elle est donc obligée de se livrer à un travail journalier pour chercher sa nourriture. Il consiste à former à droite et à gauche de la grande route, dont on a parlé plus haut, des boyaux de peu d'étendue que l'on peut désigner sous le nom de chemins, petits boyaux, ou boyaux accessoires.
12. Les boyaux sont ordinairement parallèles à la surface de la terre, à la profondeur de 12 à 18 centimètres, suivant les saisons.
13. Comme les Taupes craignent presque également le froid et le chaud, c'est en hiver et en été qu'elles s'enfoncent le plus profondément dans la terre, c'est-à-dire que leurs boyaux sont le plus éloignés de sa surface.
14. Elles sont fort craintives: lorsqu'elles se sentent en danger, elles s'enfoncent en terre par un boyau perpendiculaire qu'elles creusent quelquefois jusqu'à la profondeur de 50 centimètres.
15. A mesure que les Taupes forment des boyaux, elles rejettent à la surface du sol la terre qu'elles ont détachée: c'est ce qui produit ces monticules que l'on nomme taupinières; elles en font à chaque reprise, trois, quatre, six, jusqu'à neuf, suivant leur âge et leur force.
Les taupinières provenant de la grande route qui conduit au gîte sont, comme elle-même, disposées en ligne directe; leur volume est considérable; elles sont à d'égales distances les unes des autres, et espacées de 8 à 10 mètres.
Celles des chemins ou boyaux accessoires sont placées sans ordre, d'un volume inégal, et à de petites distances.
Dans les terres nouvellement ameublies par la culture, surtout si elles ont été récemment arrosées, la Taupe ne forme aucune taupinière sur son passage; elle se glisse à la superficie; on la voit s'avancer, seulement couverte de la légère couche de terre qu'elle soulève.
16. Revenons aux taupinières. D'après ce que l'on a dit plus haut, il y a nécessairement entre elles une communication par des boyaux souterrains.
17. _Si l'on ouvre avec un instrument quelconque un boyau qui communique à deux taupinières nouvellement formées, la Taupe vient quelques instants après le réparer, afin de se mettre à couvert du danger et du grand air. Pour y parvenir, elle forme à l'endroit ouvert une voûte de terre mobile, qui a la forme d'une taupinière oblongue, au moyen de laquelle elle réunit et rapièce, pour ainsi dire, le boyau coupé._
_Si l'on fait de pareilles ouvertures à la grande route, la Taupe les réparera de la même manière, soit lorsqu'elle sortira de son gîte, soit lorsqu'elle y retournera._
18. _Si l'on endommage une taupinière fraîche, la Taupe vient aussi la réparer[C]._
19. La Taupe travaille dans toutes les saisons, puisque ce n'est qu'à force de travail qu'elle se procure de la nourriture.
20. Il n'est pas vrai qu'elle dorme tout l'hiver, comme l'ont prétendu quelques naturalistes; mais, dans cette saison, elle a peu d'activité, et travaille beaucoup moins qu'en été.
21. C'est à l'approche du printemps que les Taupes sont plus ardentes à l'ouvrage, et qu'elles forment un plus grand nombre de taupinières. Il y en a plusieurs raisons: la première est la nécessité de fournir de la nourriture à leurs petits, qui naissent ordinairement alors; la seconde est la facilité qu'elles trouvent à remuer la terre; la troisième enfin vient de ce que la température venant à s'adoucir, l'animal recouvre ses forces, que diminuait la rigueur du froid.
22. La mâle est beaucoup plus vigoureux que la femelle, et les taupinières qu'il forme sont grosses et multipliées.
23. La femelle travaille moins que le mâle; ses taupinières sont petites et peu nombreuses.
24. Les jeunes ne font que de longues traînasses, en effleurant la superficie de la terre, qui suffit à peine pour les couvrir. Lorsqu'ils commencent à faire des taupinières, elles sont petites, informes, disposées en zigzag.
25. Les heures auxquelles les Taupes travaillent sont, au lever du soleil, à neuf heures, à midi, à trois heures et au coucher du soleil; mais c'est au coucher du soleil qu'elles sont le plus ardentes à l'ouvrage.
26. Dans les temps de sécheresse, on ne les voit guère faire de taupinières qu'au soleil levant; et, en hiver, elles saisissent le temps où il a réchauffé la terre par ses rayons.
27. Il paraît que le sens de la vue est presque nul dans la Taupe; mais en revanche, la nature lui a donné le sens de l'ouïe très-délicat.
ARTICLE II.
_Principes de l'Art du Taupier._
28. On ne prend aisément les Taupes que lorsqu'elles travaillent.
29. Le temps le plus favorable au Taupier est donc vers le commencement du printemps. (Voir paragraphe 21.)
30. C'est dans les prairies que, dans cette saison, il faut principalement leur faire la guerre (7).
31. Il faut les attaquer au lever du soleil, ou à neuf heures du matin, ou à midi, ou à trois heures, ou au soleil couchant (25).
32. Il est plus avantageux de commencer au soleil levant qu'aux autres heures du jour (25).
33. L'heure la plus commode est ensuite à neuf heures du matin, parce que si l'on n'est pas parvenu à prendre toutes les Taupes que l'on avait en vue, on peut continuer successivement les opérations commencées aux autres heures de la journée.
34. Lorsque l'on guette une Taupe, il faut soigneusement éviter de faire du bruit et surtout de frapper la terre (27).
35. On peut, dans certains cas, obliger une Taupe à sortir de son souterrain, en y versant une certaine quantité d'eau (5).
36. Lorsque l'on se trouve près d'une taupinière au moment où la Taupe y souffle, si on coupe avec la houe le boyau qui communique à la taupinière voisine, et que l'on ferme avec un peu de terre ce boyau aux extrémités de la couture, la Taupe se trouvera emprisonnée entre l'endroit de cette coupure et celui de la taupinière (16).
37. Une taupinière fraîche annonce la présence d'une Taupe; il en est de même de plusieurs taupinières fraîches peu éloignées.
38. Quelque fraîche que soit une taupinière, si on la voit percée dans son centre par un trou perpendiculaire d'environ cinq centimètres de diamètre, il est certain que la Taupe a abandonné le terrain pour aller en chercher un qui lui convienne mieux (5).
39. Lorsque l'on voit un assemblage de taupinières fraîches, si l'on prenait la peine de les enlever toutes avec la houe, et de découvrir dans toute leur longueur les boyaux qui communiquent de l'une à l'autre, on serait assuré de rencontrer et de prendre la Taupe qui y travaille.
40. Cette opération serait sans doute trop longue et trop embarrassante; mais elle deviendra extrêmement simple, si l'on peut réduire la Taupe et l'enfermer entre deux points peu éloignés. Pour la prendre, il ne s'agira alors que de découvrir avec la houe l'espace intermédiaire de ces deux points.
41. On réduit une Taupe entre deux points d'un boyau, par le moyen de quelques _coupures_ ou incisions faites à propos à ce boyau. Ces incisions lui coupent, pour ainsi dire, le chemin, puisqu'elle ne les franchit qu'après les avoir réparées (17).
42. Lorsque l'on a fait une coupure, il faut fermer légèrement, avec un peu de terre, les extrémités du boyau qui y aboutissent, afin de retarder la marche de la Taupe.
ARTICLE III.
_Application des principes précédents_, ou _Pratique de l'Art du Taupier_.
INSTRUMENT DU TAUPIER.
Le seul instrument qui soit absolument nécessaire au Taupier est une houe; mais il convient qu'il se munisse aussi de quelques brins de paille, de quelques morceaux de papier blanc et d'un pot d'eau.
_Du nombre de Taupes qui se trouvent dans un héritage; de leur sexe et de leur âge._
La première chose que doit faire un Taupier en entrant dans un héritage, est de reconnaître, s'il est possible, les gîtes et les routes (1 et 2), ensuite de savoir combien il renferme de Taupes, afin de les attaquer toutes à la fois; c'est le moyen d'aller vite en besogne.
Je suppose une pièce de pré, représentée par la planche ci-jointe, couverte de taupinières, _fig._ 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12.
J'aperçois d'abord une taupinière isolée, _fig._ 6. J'observe qu'elle est fraîche; elle m'annonce la présence d'une Taupe (37): cette taupinière est grosse; elle a donc été faite par un mâle (22).
Je passe aux deux taupinières, _fig._ 7. Elles sont peu éloignées l'une de l'autre; elles ont donc été faites par une seule Taupe (37): elles sont fraîches, la Taupe y travaille donc; elles sont petites, elles appartiennent donc à une femelle (23).
Les trois taupinières, _fig._ 8, sont peu éloignées l'une de l'autre; elles appartiennent donc à une seule Taupe; elles sont fraîches, cette Taupe y travaille donc; elles sont grosses, c'est donc un mâle.
[Illustration: _Fig. 6._]
[Illustration: _Fig. 7._]
[Illustration: _Fig. 8._]
[Illustration: _Fig. 10._]
[Illustration: _Fig. 9._]
[Illustration: _Fig. 12._]
[Illustration: _Fig. 11._]
Les six taupinières, _fig._ 9, sont peu éloignées l'une de l'autre: elles ont donc été faites par une seule Taupe; elles sont fraîches, cette Taupe y travaille donc; elles sont petites, c'est donc une femelle.
Les traînasses en zigzag, ou taupinières informes, _fig._ 10, sont fraîches; elles annoncent la présence d'une jeune Taupe (24).
Les cinq taupinières, _fig._ 11, sont sèches, donc elles ont été abandonnées, (5).
Les sept taupinières, _fig._ 12, sont encore fraîches; mais une d'elles, _M_, est percée par le haut; donc la Taupe qui les a faites les a quittées depuis peu (38).
Je dois être assuré, d'après ces observations, qu'il y a, dans le pré dont il s'agit, deux Taupes mâles, deux femelles et une jeune.
Il n'est pas indifférent de connaître si les Taupes que l'on veut prendre sont mâles ou femelles, si elles sont jeunes ou vieilles: les mâles, travaillant plus vite (22), doivent être guettés de plus près que les femelles les jeunes ne faisant qu'effleurer la terre (24) vont aussi fort vite, et ne doivent pas être perdues de vue.
OPÉRATIONS
PREMIER CAS
_Lorsqu'une Taupe n'a fait qu'une taupinière,_
fig. 6.
[Illustration: Fig. 6.]
J'enlève d'abord la taupinière avec la houe, et je m'assure si elle n'a pas de communication avec d'autres taupinières voisines. Pour y parvenir, je tousse dans l'ouverture que j'ai faite, c'est-à-dire à l'embouchure du boyau commencé; j'en approche en même temps l'oreille: si la taupinière n'a pas de communication, la Taupe, peu éloignée, est effrayée par le bruit; je l'entends s'agiter, et elle ne peut m'échapper.
Je découvre le boyau _a_, _b_ avec la houe, et je suis jusqu'en _b_, où je rencontre la Taupe.
Mais l'animal, connaissant le danger, a peut-être eu le temps de s'enfoncer en terre, en y formant un boyau perpendiculaire _b_, _c_ (14); alors j'ai deux moyens pour le prendre: je creuse jusqu'en _c_, où je rencontre ma proie, ou bien je verse de l'eau en _b_, et l'animal s'y présente de lui-même (5).
Si, au contraire, en toussant je n'ai pas entendu l'animal s'agiter, c'est une preuve que la taupinière communique avec quelques autres taupinières voisines, et j'opère comme dans les cas suivants.
DEUXIÈME CAS
_Lorsque la Taupe a fait deux taupinières,_
A, B, fig. 7.
[Illustration: 7.]
Je fais une ouverture _d_, _e_, de la longueur de plus de 25 centimètres, dans la direction du boyau qui communique d'une taupinière à l'autre. Je ferme avec un peu de terre les deux extrémités _d_, _e_ du boyau (42). Quelques instants après, la Taupe, d'abord frappée par le grand air, et craignant pour sa sûreté, vient réparer le dégât fait à son souterrain (17), et elle souffle en _d_ ou en _e_. Si c'est en _d_ qu'elle se présente, je suis assuré de la trouver entre ce point et la taupinière _A_, si c'est en _e_, je suis assuré qu'elle est entre ce dernier point et la taupinière _B_. Dans l'une et l'autre hypothèse, j'opère comme il est indiqué au premier cas ci-dessus, c'est-à-dire que je découvre la partie du boyau qui aboutit à la taupinière A, ou celle qui aboutit à la taupinière _B_.
TROISIÈME CAS
_Lorsque la Taupe a fait trois taupinières,_
C, D, E, fig. 8.
Je fais les ouvertures _f_, _g_, _h_, _i_.
[Illustration: Fig. 8.]
La Taupe viendra souffler ou en _f_, ou en _g_, ou en _h_, ou en _i_.
Si elle souffle en _f_, elle se trouve enfermée entre ce point et la taupinière _C_.
Si elle souffle en _i_, elle se trouve enfermée entre ce dernier point et la taupinière _E_.
Si elle souffle en _g_ ou en _h_, elle est dans l'espace intermédiaire entre ces deux points.
Dans ces trois hypothèses, j'opère comme dans le premier cas, en découvrant l'espace dans lequel se trouve la Taupe.
Si la Taupe est enfermée entre _g_ et _h_, que je ne veuille pas prendre la peine de découvrir tout cet intervalle, j'enlève la taupinière _D_, et je fais à sa place une troisième incision ordinaire. J'attends que la Taupe y ait soufflé, et le côté où elle vient m'indique si je la trouverai entre la troisième incision et le point _g_, ou entre cette incision et le point _h_.
QUATRIÈME CAS
_Lorsque la Taupe a fait quatre taupinières et au delà_, fig. 4.
Je suppose les six taupinières _F_, _G_, _H_, _J_, _K_, _L_.
Je fais l'incision _k_, _l_.
Si la Taupe vient souffler en _k_, elle est enfermée entre ce point et la taupinière _F_.
[Illustration: Fig. 9.]
Si, au contraire, elle vient souffler en _l_, elle est enfermée entre ce dernier point et la taupinière _L_.
Dans l'une et l'autre hypothèse, je fais de _K_ en _F_, ou de _l_ en _L_, les opérations indiquées dans le troisième cas ci-dessus, c'est-à-dire que j'agis comme s'il n'y avait que trois taupinières.
_Autre manière d'opérer dans les 2e, 3e et 4e cas ci-dessus._
[Illustration: Fig. 7.]
Je suppose que lorsque j'aurai fait la coupure _d_, _c_, _fig. 7_, la Taupe vient souffler en _d_, et que je me trouve là au moment où elle souffle, je sais qu'elle traversera l'espace _d_, _e_, pour réparer le boyau, en y formant une voûte avec la terre qu'elle détachera du fond de l'endroit ouvert. Si je reste là sans faire de bruit, je la verrai travailler à cette opération. Il ne s'agira, pour prendre la Taupe, que de poser le bout du manche de ma houe derrière elle, avant qu'elle arrive au point _e_. Par ce moyen, la terre que j'ai eu soin de mettre à l'ouverture _d_ l'empêchera d'avancer. Le bout de ma houe l'empêchera de reculer. Je la prendrai donc aisément, en enlevant avec mes doigts le peu de terre mobile dont elle est couverte(1).
_Procédé essentiel à employer._
On peut, sans rester près d'une ouverture, savoir l'instant où une Taupe commence à y souffler. Il ne s'agit que d'y planter un brin de paille, au bout duquel on fixera un petit morceau de papier. Ce petit étendard sera renversé ou au moins ébranlé au premier mouvement que viendra faire la Taupe à l'endroit où il est planté. L'ébranlement ou la chute de cet étendard avertira le Taupier de s'approcher pour guetter et prendre l'animal.
CINQUIÈME CAS
_Lorsque la Taupe ne vient pas souffler aux premières ouvertures faites par le Taupier._
[Illustration: Fig. 9.]
Je suppose qu'après avoir fait l'ouverture _k_, _l_, _fig. 9_, la Taupe continue à souffler à la taupinière _L_; alors je suis sûr qu'elle est entre le point _l_ et la taupinière _L_, et les opérations qui me restent à faire sont les mêmes qu'au troisième cas ci-dessus, c'est-à-dire que je dois agir comme s'il n'y avait que les taupinières _J_, _K_, _L_.
Pour connaître si une Taupe, pendant mon absence, soufflera à une taupinière, je l'aplatis légèrement avec le pied, et, à mon retour, si j'aperçois une petite éminence sur la taupinière aplatie, nul doute que la Taupe y aura travaillé. Mais si la Taupe, ne venant pas souffler aux incisions, cesse aussi de souffler aux taupinières fraîches, on doit conclure qu'elle s'est jetée dans la route par un des boyaux qui y aboutissent (2), et qu'elle a regagné son gîte (1). C'est là où il faut lui faire une nouvelle attaque. On pratique, dans ce cas, plusieurs ouvertures sur la route, à proximité du gîte. La Taupe ne tarde pas à venir souffler à l'extrémité de l'une de ces ouvertures, et conséquemment à indiquer l'endroit où elle se trouve renfermée; on agit alors comme dans les autres cas.
SIXIÈME CAS
_Autre manière d'opérer dans les 2e, 3e, 4e et 5e cas ci-dessus, lorsqu'on se trouve près d'une taupinière au moment où la Taupe y souffle._
Si je me trouve près de la taupinière _L_, _fig. 9_, au moment où la Taupe y souffle, je n'emploierai pas le moyen incertain des jardiniers, qui enlèvent la taupinière d'un coup de bêche; mais je donnerai en _m_, _n_ un grand coup de houe sur le boyau qui communique de cette taupinière à la voisine _K_. C'est une manière sûre d'enfermer la Taupe entre la taupinière _L_ et le point _m_, _n_.
[Illustration: Fig. 9.]
Lorsque la Taupe est ainsi enfermée, j'opère comme dans le premier cas, c'est-à-dire que je découvre l'intervalle dans lequel elle est enfermée, etc.
Il est inutile de dire que, pour que ce moyen puisse être employé avec succès, il faut que la taupinière où souffle la Taupe n'ait qu'une seule communication.
SEPTIÈME CAS
_Lorsqu'une ou plusieurs taupinières fraîches se trouvent à proximité des vieilles taupinières_, fig. 9 et 11.
[Illustration: _Fig. 9._]
[Illustration: _Fig. 11._]
Dans ce dernier cas, le plus embarrassant de tous pour le Taupier, il est douteux si les taupinières fraîches communiquent par des boyaux avec les vieilles. Quoi qu'il en soit, il faut d'abord faire des coupures entre les unes et les autres, pour que la Taupe, inquiétée dans les fraîches, ne puisse se retirer dans les vieilles. On opère ensuite, suivant les circonstances, comme dans les cas précédents.
[Illustration: _Fig. 9._]
[Illustration: _Fig. 11._]
Lorsqu'il en est ainsi, on ne peut trop multiplier les coupures, si l'on ne craint pas d'endommager le terrain. Il est bon, par exemple, dans les _fig._ 9 et 11, de faire une coupure dans la direction de _H_ en _N_, et une autre dans la direction de _H_ en _O_, parce qu'il peut y avoir un boyau dans l'une ou l'autre de ces directions, et même dans l'une et dans l'autre.
HUITIÈME CAS
Lorsqu'on se rencontre au moment où la Taupe forme un boyau superficiel (5).
Il ne s'agit, dans ce cas, que de poser le bout du manche de la houe derrière la Taupe pour l'empêcher de rétrograder. On la prend alors sans difficulté, après avoir enlevé avec les doigts la légère couche de terre dont elle est couverte.
OBSERVATIONS
Si l'on guettait constamment une Taupe, et que, sans désemparer, on attendît qu'elle fût prise pour en attaquer une autre, on ne parviendrait à en prendre qu'un très-petit nombre dans un jour.
Mais lorsqu'on parcourt un héritage pour reconnaître les Taupes qui le dévastent, il faut aplatir légèrement avec le pied toutes les taupinières fraîches, et faire toutes les ouvertures nécessaires sur les boyaux, sans craindre d'en faire trop lorsque le terrain le permet. On plante aussi les petits étendards dont il a été parlé page 79, ensuite on se promène d'une Taupe à l'autre, et l'on opère comme il a été dit.
Si l'on attaque ainsi plusieurs Taupes à la fois, il faut être très-vigilant et très-actif, parce que lorsqu'on est occupé à guetter une Taupe, d'autres Taupes peuvent avoir le temps de traverser les ouvertures faites à leur boyau, et l'on est obligé de recommencer ce qui avait été fait.
La Taupe emploiera plus de temps à réparer une coupure et à la traverser, si l'on pose sur le fond de cette coupure une petite motte de terre; c'est donc une précaution que souvent il est bon de prendre; c'est aussi dans cette vue que l'on ferme avec un peu de terre les deux extrémités du boyau coupé.
VOCABULAIRE DE L'ART DU TAUPIER
BOYAU, chemin souterrain formé par une Taupe. Elle rejette la terre qui provient de cette sorte d'excavation à la surface du sol: c'est ce qui produit des taupinières. On donne le nom de route au grand boyau qui conduit au gîte.
COUPURE, incision de 20 à 25 centimètres, que le Taupier pratique avec une houe sur un boyau, ou à l'endroit d'une taupinière, pour en mettre le fond à découvert et y attirer la Taupe. L'air qui s'introduit par cette incision incommode la Taupe, et la porte à aller réparer la voûte de son chemin couvert.
ÉTENDARD, brin de paille ou petit morceau de bois, à l'extrémité supérieure duquel est attaché un peu de papier. On le plante sur une taupinière, ou à l'ouverture faite à un boyau. Son ébranlement ou sa chute annonce au Taupier, lors même qu'il est éloigné, que la Taupe travaille à l'endroit signalé.
GÎTE, lieu où repose la Taupe. On le reconnaît à une voûte aplatie et solide, ou à une taupinière d'un gros volume, quelquefois de forme oblongue.
HOUE OU HOYAU, instrument de fer recourbé et fixé à un manche de bois. Les Taupiers s'en servent pour faire les incisions ou coupures, enlever les taupinières et creuser la terre dans laquelle la Taupe effrayée s'enfonce, lorsqu'elle en a le temps.
ROUTE, est un grand boyau qui aboutit au gîte de la Taupe, et dont les boyaux accessoires sont des ramifications.
SOUFFLER, désigne l'action de la Taupe, qui, avec son museau et ses pattes, pousse la terre à une taupinière, ou forme une voûte sur l'incision faite par le Taupier.
TAUPIER, homme qui, connaissant les moeurs et les usages de la Taupe, sait l'attirer et la réduire entre deux points d'un boyau pour l'y prendre.
TAUPINIÈRE, monticule produit par la terre que la Taupe a détachée pour se former une route souterraine.
TAUPINIÈRE _fraîche_, est celle à laquelle une Taupe travaille ou vient de travailler. On connaît qu'une taupinière est fraîche, lorsqu'on y voit souffler une Taupe ou lorsque la terre n'en est point desséchée.
---- _vieille_, est celle à laquelle une Taupe a cessé d'apporter de la terre. On connaît qu'une taupinière est vieille lorsqu'elle est desséchée.
---- _trouée_, est celle par laquelle une Taupe est sortie pour aller chercher un terrain qui lui convienne mieux que celui qu'elle quitte.
ADDITION A L'ART DU TAUPIER
Si, ainsi que nous l'avons dit, les dégâts causés par la Taupe lui ont de tout temps attiré l'animadversion de l'homme, on a dû, de tout temps aussi, chercher à la détruire. Malheureusement, sa vie souterraine et l'ingénieux instinct dont elle a été douée par la nature l'ont jusqu'ici avantagée dans la lutte; et comme elle est en outre prolifique et vivace, elle pullule en certaines contrées en proportions effrayantes, si l'on considère surtout qu'elle ne peut vivre que dans les régions cultivées et surtout les plus riches. Du seul chef de la confection de son nid, Cadet de Vaux ayant compté dans l'un d'eux 274 tiges de blé qu'il évalue avoir dû donner 1 kil. 250 de blé ou de pain, et Geoffroy Saint-Hilaire en ayant trouvé 402 tiges qui auraient donné, suivant la même proportion, 1 kil. 821 de grain, si nous prenons la moyenne, nous trouverons, par nid, 1 kil. 535. D'un autre côté, Lecourt ayant détruit, en trois ans, 10,000 Taupes sur le territoire de 600 hectares appartenant à Pontoise, soit 3,333 par an, si nous admettons que, sur ce nombre, il y avait 2,220 jeunes, 555 pères et 555 mères, le dégât causé par ces dernières, en supposant que tous les nids eussent été garnis de blé, représenterait par an 351 kil. 925 de grain, ou près de 12 hectolitres, la nourriture annuelle de quatre hommes, en pain.
La destruction dut être tentée d'abord par tous les moyens primitifs, la bêche, la houe, la pioche, etc.; puis vinrent les moyens mécaniques, et Cadet de Vaux nous apprend qu'on inventa en 1751 une machine de un mètre de hauteur, qu'il fallait vingt-cinq pages et six planches pour décrire, et qui pouvait prendre jusqu'à... deux ou trois Taupes par jour. Plus tard, on employa les moyens physiques ou chimiques; mais la victoire paraît être restée aux engins mécaniques.
Une particularité physiologique qui n'a pas été vérifiée, mais qui est affirmée par Cadet de Vaux et par tous les jardiniers, c'est que toute piqûre à la tête de la Taupe, ou plutôt à son museau, donne lieu à une hémorrhagie auriculaire qui ne tarde pas à devenir fatalement mortelle. Aussi nombre de jardiniers se contentent-ils de placer de distance en distance sur les galeries des tronçons d'églantiers, contre les épines desquels la Taupe, en fouissant, vient se piquer et trouver la mort.
D'autres emploient le même procédé que pour les courtilières: «Les pots pleins d'eau, disposés à fleur des galeries; ou d'autres pots dans lesquels on emprisonne une femelle vivante, dans l'espoir qu'elle attirera les mâles; des hameçons offrant en appât un morceau friand, ver ou chenille; des noeuds coulants, etc.» (Eug. Guyot, _les Petits Quadrupèdes de la maison et des champs_. Paris, Firmin Didot, 1871, t. II, p. 155.) Brehm, ou plutôt son annotateur M. Gerbe, indique le moyen suivant: «Pour protéger un jardin ou un enclos quelconque contre les Taupes, il suffit d'entretenir tout autour, jusqu'à une profondeur de 0m,04 à 0m,05, une palissade d'épines, de tessons de bouteilles, d'autres objets qui piquent; par ce moyen encore peu connu et très-utile, on empêche la Taupe d'aller plus loin; si elle veut passer outre, elle se pique la face et périt des suites de cette blessure.» (Brehm, _l'Homme et les animaux_, t, Ier, p. 755.) Ceci revient au procédé vulgaire dont nous parlions il n'y a qu'un instant, et demande une vérification pratique, et autant que possible une explication physiologique.
On a préconisé certaines plantes comme ayant la propriété d'éloigner les Taupes d'un enclos de certaine étendue, par leur odeur, sans doute. De ce nombre seraient: le ricin commun (_ricinus communis_--euphorbiacées), dont dix pieds suffiraient pour protéger un hectare; et le datura stramoine (_datura stramonium_--solanées), dont il suffirait de pieds en nombre moitié moindre pour une même surface. M. Roger Schabol indique un procédé de destruction qui nous laisse des doutes sur son efficacité, la Taupe ne nous paraissant guère frugivore; néanmoins la voici: prendre autant de noix, fruit du noyer commun (_juglans regia_), qu'il y a de trous de Taupes; ajouter une poignée de ciguë tachée (_conium maculatum_--ombellifères) et faire bouillir le tout pendant une heure et demie dans de l'eau, puis en faire des boulettes, ou, si la pâte est trop liquide, en mettre sur un morceau d'ardoise, dans le trou. Friande de ce mets, la Taupe en mange et meurt, dit-il. (_La Pratique du jardinage_, 1872, t. II, p. 34.) On a conseillé encore de saupoudrer d'arsenic un poireau frais, un ognon de colchique, des vers de terre ou des larves de hannetons, que l'on placerait ensuite aux deux extrémités de coupures pratiquées dans les galeries. D'autres emploient les noix bouillies avec du sulfate de fer. Quelques jardiniers prétendent l'éloigner par l'odeur du fumier de porc, de la résine, du purin ou de l'urine fermentés, du poisson pourri, du goudron ou des décoctions de tabac.
Pour étouffer la Taupe dans sa retraite, quelques agriculteurs conseillent de prendre une noix ou quelque petit vase étroit et solide, et d'y brûler de la paille avec de la résine de cèdre, ou de la cire et du soufre, puis de bien boucher toutes les entrées et issues de la Taupe, afin que la fumée ne sorte pas. Ce moyen est très-incertain et presque nul entre les mains de toute personne qui ne connaît point les allures de la Taupe. Quelquefois, toutes les taupinières d'un pré ou d'un jardin, soit fraîches, soit vieilles et abandonnées, communiquent entre elles par des boyaux multipliés (voyez art. 3, septième cas). Il faudrait donc, lorsque cela est ainsi, écraser et fermer toutes les taupinières qui se trouvent dans le terrain; mais, en prenant ce parti, on préserve soi-même la Taupe de l'effet de la fumigation. Je suppose que vous voulez étouffer la Taupe qui a fait les taupinières de la figure 4 et que vous mettiez les matières combustibles en H: si la Taupe se trouve de J en L, comme vous avez fermé le passage en J, la fumée n'y pénétrera pas, et la précaution que vous avez prise contre la Taupe sera précisément son préservatif.
C'est encore uniquement par des incisions que ce moyen peut avoir quelque succès. Voulez-vous étouffer la Taupe qui a fait les taupinières de la figure 4, faites la coupure _l_, _k_, fermez-en les extrémités, et mettez à volonté vos matières combustibles entre _k_ et F, et entre _l_ et L, après avoir bien aplati les taupinières L, F; mais il faut auparavant vous être assuré que la taupinière H, figure 4, n'a pas de communication avec celle de la figure 6; et, si elle en a, les avoir fermées au moyen des incisions indiquées article 3, septième cas.
«Il y a un petit fourneau qui sert à étouffer les insectes dans les serres, au moyen de la fumée de tabac. On y adapte un soufflet qui anime le feu, et envoie cette fumée dans l'air de la serre. J'en ai appliqué récemment un à l'embouchure d'un boyau de taupe, et j'ai pu forcer la fumée du goudron que j'y avais mis jusqu'à deux mètres de distance dans ce boyau; mais le soufflet n'avait pas assez de force pour la forcer à aller plus loin. Je crois qu'en employant un soufflet plus fort, tel que ceux des bouchers, on parviendrait à son but en envoyant la fumée aux points extrêmes de la retraite des taupes.» (Note de M. Audot, éditeur de la 16e édit., 1856, p. 52.) Depuis lors, la mécanique destructrice a fait des progrès, et pour ceux qui préféreraient ce mode de chasse, nous recommanderons le fusil à gaz perfectionné que l'on a construit pour asphyxier dans leurs galeries et campagnols et mulots. En voici la description succincte d'après M. Eug. Gayot: «Il consiste en un tube de 0m,40 de long, du calibre d'un tuyau de poêle ordinaire et portant une douille à chacune de ses extrémités. L'une d'elles s'emmanche sur la tuyère d'un soufflet, l'autre sert à la sortie des vapeurs qui seront produites dans le tube.» (_Les Petits Quadrupèdes_, t. I, p. 34.) Dans ce tube, en effet, on introduit des chiffons de laine découpés en lanières et saupoudrés de fleur de soufre; après avoir allumé ces matières avec un charbon incandescent, on place la buse du tube à l'entrée d'une galerie que l'on suppose habitée, et on manoeuvre le soufflet; pendant ce temps, un aide ferme d'un coup de talon les galeries qui viennent s'embrancher sur celle qu'on insuffle. Ce peut être un amusement, mais cela ne saurait être une chasse sérieuse.
Quelques jardiniers guettent le passage des taupes dans leurs galeries, à leurs heures ordinaires et bien connues de sortie, et, armés d'une bêche, d'une houe, d'un piochon ou d'un maillet muni de longues pointes, ils l'extraient de son souterrain ou l'y assomment. D'autres préfèrent la chasse au fusil: chargez très-légèrement un fusil ordinaire de petit plomb, et tirez à bout presque portant; par ce moyen, si l'animal échappe aux plombs, il peut être asphyxié par la fumée; mais il faut avoir la précaution de diriger votre coup vers l'endroit d'où la taupe apporte la terre. Pour connaître cet endroit, enlevez d'abord, avec une petite bêche, la taupinière et creusez-la jusqu'à ce que vous trouviez les boyaux qui y aboutissent. La taupe viendra réparer ce dégât (voir nº 18); vous verrez de quel côté elle apporte la terre à l'endroit endommagé, et c'est vers ce côté qu'il faudra diriger votre coup.
Lorsqu'on remarque une taupinière isolée (voir art. 3, premier cas), sans communications avec d'autres et nouvellement faite, on peut tenter un moyen qui parfois réussit: il consiste, après l'avoir décoiffée jusqu'à l'entrée de la galerie, à verser de l'eau dans cette ouverture; si les galeries sont habitées, la taupe, fuyant l'inondation dont elle est menacée, ne tarde pas à se présenter à la surface du sol, où il devient facile de la détruire.
L'illustre Buffon avait imaginé une destruction théorique de la taupe que la pratique est loin de justifier: «La manière la plus simple et la plus sûre de prendre la taupe et ses petits, c'est, dit-il, de faire autour une tranchée qui l'environne en entier et qui coupe toutes ses communications. Comme la taupe fuit au moindre bruit et qu'elle tâche d'emmener ses petits, il faut trois ou quatre hommes qui travaillent ensemble avec la bêche, enlèvent la motte tout entière, ou fassent une tranchée presque dans un moment, et qui ensuite les saisissent et les attendent au passage.» Assurément, cette manière est loin d'être aussi simple que l'assure son inventeur. Elle est encore moins sûre; car, au premier coup de bêche, la taupe peut fuir à 10 mètres de l'endroit où on la cherche (voyez art. 3, septième cas). D'un autre côté, en supposant qu'elle pût être cernée par une tranchée, on n'en serait pas plus avancé, puisque la taupe, lorsqu'elle craint le danger, s'enfonce perpendiculairement dans la terre (voir nº 14), et il est impossible de l'y trouver lorsqu'on ne connaît pas le point auquel elle a creusé sa retraite (voir art. 3, premier cas).
Enfin, il y a des chats et des chiens qui font la chasse aux taupes; je les ai vus guetter le moment où elles travaillaient à la taupinière, et les saisir adroitement avec leurs pattes de devant. «Il y a des chiens aussi que l'on dresse spécialement pour cette chasse. Les chiens à fouans (c'est le nom vulgaire de la taupe dans le département du Nord), bien connus et très-appréciés aux environs de Lille, sont d'excellents auxiliaires pour la chasse des taupes. Il serait donc utile que chaque fermier possédât un de ces chiens, bien dressé, qui l'accompagnerait toujours dans les champs. Il en est dont la finesse d'odorat est remarquable; mais il faut qu'ils y joignent la promptitude et l'adresse, car, une fois manquée du premier coup de museau ou de patte, la taupe est sauvée. En vain le chien s'acharne à creuser la terre, le gibier est déjà loin. Il est même essentiel de ne pas laisser les chiens s'habituer à faire d'énormes trous qui ressemblent à des terriers, où ils s'engloutissent tout entiers; c'est un défaut à corriger tout d'abord. Ceux dont l'instinct est sûr et dont l'éducation est bien faite abandonnent la taupinière dès que la taupe est manquée, et vont plus loin recommencer avec plus de précaution un nouveau guet.» (De Norguet, _la Chasse illustrée_.)
En attendant qu'on ait formé, par un dressage longtemps continué, une race de chiens pour cette chasse d'un nouveau genre, il faut bien se contenter d'y employer des hommes. Ceux-ci, qui font profession de _taupiers_, appartiennent le plus souvent à la Normandie, aux départements du Calvados et de l'Orne, aux communes de Falaise, Crocy, Vignats, Baumais, la Hoguette, etc. Dans un grand nombre de familles, on est taupier de père en fils. C'est là un métier qui demande de la sagacité, de l'intelligence, de l'activité, de bons yeux et de bonnes jambes. Les grands fermiers ont à leur choix deux combinaisons: 1º payer les taupes détruites sur leurs champs, à raison de tant la pièce; mais on n'a jamais la certitude que les queues présentées proviennent de celles qu'on avait un intérêt plus direct à voir anéantir; 2º s'abonner à raison de tant par an avec le taupier, pour qu'il détruise l'ennemi sur toutes les terres de l'exploitation; mais celui-ci, pour ne pas tarir la source de son revenu, respecte presque toujours un certain nombre de couples destinés par lui à la reproduction.
[Illustration: Fig. 13.--Piége à taupes usité dans la Bavière rhénane.]
Les taupiers emploient des piéges qui sont de diverses natures, et que l'on appelle parfois taupières. L'un des plus simples est un cylindre creux, de bois, de fer-blanc ou de terre cuite, de 0m,35 de long environ et d'un diamètre un peu plus grand que celui des boyaux faits pour la taupe. Ce cylindre est fermé à l'une de ses extrémités, et l'on pratique à l'autre une soupape qui bat contre un rebord extérieur. Lorsque la taupe se présente à l'extrémité où se trouve la soupape, elle la soulève pour continuer sa route et entre dans le cylindre d'où elle ne peut plus sortir. On joint ensemble deux de ces piéges, de manière qu'ils présentent une soupape à chacune des extrémités; par ce moyen, la taupe pourra être prise, de quelque côté qu'elle se présente.
[Illustration: Fig. 14.--Plan du piége à taupes.]
[Illustration: Fig. 15.--Coupe du piége à taupes.]
[Illustration: Fig. 16.--Pièces diverses du piége à taupes.]
M. F. Villeroy, propriétaire dans la Bavière rhénane, a fait connaître, en 1866, une ingénieuse modification de ce piége; voici comment il le décrit: «Ce piége est une boîte ordinairement établie en bois de hêtre, large d'environ 0m,28 et d'un diamètre intérieur de 0m,08. Il est coupé en deux sur sa longueur, et les deux moitiés sont tenues ensemble par un anneau, ordinairement en osier chez les paysans. Le piége étant placé dans une galerie, la taupe y entre; elle pousse la pièce D; le ressort E soulève la trappe ou soupape C, et l'animal est pris. Quand le piége est tendu, avant de le fermer, on répand dedans du sable ou de la terre très-finement émiettée, en suffisante quantité pour couvrir le fer.» (_Journal d'agriculture pratique_, 1866.)
[Illustration: Fig. 17.--Piége à taupes de Lecourt.]
Henri Lecourt inventa le piége généralement usité encore en France, après quelques légères modifications dans sa construction. «Le piége de Lecourt a la forme des pinces d'argent de nos sucriers. Le ressort fait partie du piége; il n'est ni ajouté ni soudé, comme dans les piéges ordinaires; la détente tombe au passage de l'animal, et l'élasticité de la tête du piége fait ressort. Ce piége consiste donc en deux branches carrées et croisées, réunies par une tête à ressort, à la manière des pincettes ordinaires. La tête est en acier aplati, les branches en fer. Leur extrémité est armée de deux crochets pliés en contre-bas et à angle droit de 20 lignes (0m,009). La longueur du grand piége est de 7 pouces 6 lignes (0m,20). Il y a un piége plus petit pour tendre dans les murs. Le piége ouvert, on y place la détente.» (Cadet de Vaux, _De la Taupe_, p. 205-206.)
[Illustration: Fig. 18.--Piége à taupes modifié de Lecourt.]
Ce piége aussi a été modifié par les constructeurs, en vue, sans doute, d'en simplifier la fabrication. Il est maintenant généralement fait de deux branches réunies au milieu par un boulon-rivet; les deux branches les plus courtes sont tenues écartées, tant que le piége est au repos, par un ressort; de sorte que quand la détente est placée entre les deux grandes branches, celles-ci tendent à se rapprocher violemment, ce qui a lieu lorsque la taupe a fait tomber la détente, en prenant sa place. Il manque à ces piéges un petit appendice qui indique extérieurement leur situation quand ils sont placés; on s'éviterait ainsi des pertes fréquentes dues à un oubli bien concevable.
Il ne nous reste plus qu'à citer les ennemis naturels de la taupe: l'homme, le chien, le renard, le chat, la fouine et peut-être la belette; et à ajouter que, si la taupe a perdu depuis longtemps les nombreuses vertus médicales qu'on lui attribuait, sa fourrure, surtout lorsqu'elle est prise en automne et en hiver, pourrait être utilisée en vêtements comme elle l'est déjà en sacs à tabac.
TABLE DES MATIÈRES
Pages.
INTRODUCTION.--Histoire naturelle de la Taupe. 1
L'art du taupier 51
ARTICLE PREMIER.--Notions sur l'histoire naturelle de la Taupe servant d'introduction à l'art du taupier 55
ARTICLE II.--Principes de l'art du taupier 64
ARTICLE III.--Application des principes précédents ou pratique de l'art du taupier 68
OPÉRATIONS.--_Premier cas._--Lorsqu'une Taupe n'a fait qu'une taupinière 72
_Second cas._--Lorsque la Taupe a fait deux taupinières 74
_Troisième cas._--Lorsque la Taupe a fait trois taupinières 75
_Quatrième cas._--Lorsque la Taupe a fait quatre taupinières et au delà 76
Autre manière d'opérer dans les 2e, 3e et 4e cas ci-dessus 77
Procédé essentiel à employer 78
_Cinquième cas._--Lorsque la Taupe ne vient pas souffler aux premières ouvertures faites par le taupier 79
_Sixième cas._--Autre manière d'opérer dans les 2e, 3e, 4e et 5e cas ci-dessus, lorsqu'on se trouve près d'une taupinière au moment où la Taupe y souffle 81
_Septième cas._--Lorsqu'une ou plusieurs taupinières fraîches se trouvent à proximité des vieilles taupinières 82
_Huitième cas_ 84
OBSERVATIONS 84
Vocabulaire de l'art du taupier 87
Addition à l'art du taupier 91
TABLE DES GRAVURES
Figures. Pages.
1 Taupe commune 3
2 Gîte grandi et vu de face 33
3 Tracé général des routes et galeries par où la Taupe s'échappe 34
4 Nid abandonné 38
5 Carrefour formé par la rencontre de trois ou quatre routes 37
Relevé de terrains fait par M. Geoffroy Saint-Hilaire 41
6, 7, 8, 9, 10, 11, 12. Pré couvert de taupinières 70
6 Taupinière seule 72
7 Représentant deux taupinières 74, 77
8 -- trois taupinières 75
9 -- six taupinières 77, 82, 83
11 -- cinq taupinières 106
13 Piége à Taupes usité dans la Bavière rhénane 107
14 Plan du piége à Taupes 108
15 Coupe du piége à Taupes 108
17 Piége à Taupes de Lecourt 109
18 Piége à Taupes modifié de Lecourt 110
PARIS.--TYPOGRAPHIE DE E. PION ET CIE 8, RUE GARANCIÈRE.
NOTES:
[A] _Cours d'histoire naturelle des mammifères_, Paris, Pichon et Didier, 1829.--XVe, XVIe, XVIIe, XVIIIe et XIXe leçon.
[B] _Talpa caudata_, Linn.
[C] Ces trois points de fait sont la base principale de l'Art du Taupier.
End of Project Gutenberg's L'art du taupier, by Étienne François Dralet
<pre id="pg-footer">