‹ L'art ochlocratique: salons de 1882 & de 1883Chapitre 19 sur 35 · XV

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LE GENRE BOURGEOIS

Le genre? Lequel? Le genre bourgeois? Oui, avant l'avènement de la bourgeoisie, cette détestable rubrique n'eût rien désigné. Je mets au défi un conservateur de musée quelconque de m'exhiber un tableau de genre de n'importe quelle école qui ne soit postérieur à la Révolution. Si les peintres de genre se figurent descendre de Metzu, Mieris, Terburg, Pieter de Hoogh, Slingelandt, Nestcher, Dow, ils se font une illusion que je ne leur laisserai pas. Ces maîtres ont peint des Intérieurs, des Conversations, ils font la Contemporanéité de leur temps, tous! Le mot genre n'est applicable qu'à un tableau de chevalet qui représente une scène Renaissance ou Directoire; à parler net, le genre, ce n'est pas de l'archéologie, c'est du bric-à-brac, et M. Meissonnier, quel que soit son mérite, est un peintre bourgeois, parce que c'est un peintre sans envergure, et que la foule comprend tout de suite. Baudelaire ne l'aimait pas; il a même été cruel pour ce petit maître, à qui je veux ôter une illusion (puisque je suis à le faire), c'est que Delacroix eut son bon sens quand il dit que le peintre de la Rixe était le plus incontestable de ce temps. Meissonnier est à peine digne d'être le varlet de Sa Majesté Delacroix; et qu'est-ce que sont tous les Liseurs auprès d'une fresque de M. de Chavannes? J'ai tenu à dire ce que je pense de M. Meissonnier, après Baudelaire, et on peut augurer du mépris que j'ai pour tous les sous-Meissonniers. L'esthétique commande de pourchasser la bourgeoisie, de la montrer au doigt, partout où elle se cache dans l'art, et je ne suis pas près de manquer au commandement. Jamais un tableau de genre n'entrera dans un Salon carré, dans une Tribune, dans un Belvédère, parce qu'un tableau de genre est une image plus ou moins coloriée, une redite sotte et lilliputienne. C'est à Delaroche et à Meissonnier que nous devons cette mesquinerie et cet encanaillement, cette vulgarisation de l'art, et l'art vulgarisé, ce n'est plus de l'art, c'est du genre, et le genre je le ressasse avec force, c'est la bourgeoisie du pinceau, et cela se vend comme du Jules Verne; et Goupil en fait des lithographies et des photographies qui s'enlèvent par monceaux!

M. Benjamin Constant qui, en 1881, avait exposé une Hérodiade adorable de charme et de procédé, d'un rose intense à ravir un poète hindou, et dont l'Artiste a publié la gravure, nous ennuie cette année d'un magot marocain qui ne fournirait pas les éléments d'un nain de cour à Velasquez. M. Worms n'est jamais allé en Espagne, ses Politiciens sont faux de tout; cela n'est bon qu'à chromolithographier. La belle lithographie pour Goupil, que cette dame qu'un cavalier Louis XIII saisit à la taille d'une main, tandis qu'il ferme la porte de l'autre. Cela est leste et n'effarouche pas, à cause du costume; supposez le monsieur en habit et la dame contemporaine, le jury n'eût pas reçu et la bourgeoisie eût rougi! A graver, les Aveux discrets, de M. Viry, pour les salons de Nîmes ou de Tarascon. M. Tony Robert-Fleury nous représente les Mancini et les Martinozzi donnant un concert à leur oncle le cardinal. Quand Milton dictait le Paradis perdu à ses filles, il n'avait pas le geste théâtral que lui donne M. May. La Visite aux ancêtres, de M. Weiss, ne doit pas leur faire grand plaisir; leur descendant est assez piètre. L'Insolation, de M. Barrias, représentant un soldat évanoui et qu'une femme fait boire, n'est pas un mauvais tableautin.

M. Beroud a eu, je crois, une seconde médaille pour son grand trompe-l'œil Au Louvre; évidemment, c'est un grand morceau de procédé, mais c'est peint pour la bourgeoisie. M. Castiglione a fait du Portrait de Mme la comtesse de Bark un tableau de genre, mais joli. La Rixe, de M. Mendez, en occasionnera chez Goupil; ce lansquenet qui remet son épée au fourreau après avoir pourfendu un jeune seigneur musqué fera les délices des lecteurs d'Alexandre Dumas, ce bourgeois qui aura demain une statue, alors que Balzac n'en a pas, et que l'idée de celle de B. d'Aurevilly étonnerait! M. Grison, le Choix d'une escorte, photographie polychrome d'une scène du Bossu à la Porte Saint-Martin. Les Faucons, de M. Guès, sont intéressants, ce seigneur à plat ventre sur un divan est assez bien peint.

M. Dannat a fait, grandeur naturelle, son Contrebandier basque qui les jambes écartées, la cruche en l'air, boit «à la régalade» comme disent les Provençaux. Il y a médaille, tant la bourgeoisie est fidèle à ses peintres. Un Espagnol, en brillant costume de torero, offre une fleur à une manola, avec des colorations fines qui font quelque honneur à M. Zacharie Astruc, une des personnalités les plus curieuses de l'art contemporain, traducteur du Romoncero, importateur du fameux Saint François en bois d'Alonzo Cano, et qui ne donnera pas sa mesure faute d'application.

Je ne comprends pas, dans la Visite chez l'armurier, de M. Sainsbury, la présence de la petite infante qui est assise par terre et fane le satin de sa robe. La Rêverie, de M. Bonnefoy, est une idée, mais le tableautin est trop à la plinthe; on ne voit que deux amants au clair de lune. C'est peut-être bien, il faudrait le voir, et l'administration a oublié de le permettre. La Première rencontre, de M. Wagrez, sort de l'ordinaire. Cette scène florentine aussi distinguée que du Cabanel a quelque charme. Une jeune fille noble descend l'escalier d'un palais et laisse tomber à dessein une rose en se retournant à demi. Le jeune homme, arrêté, est campé avec une jolie crânerie.

Le Chemin difficile, de M. Dupin, une peinture très distinguée aussi, représentant un seigneur et une dame Louis XIII, qui se donnent le bras et passent une sorte de gué, précédés d'un lévrier. Les Seigneurs courant la bague, de M. Adrien Moreau, n'attraperont pas M. Meissonnier, qui n'est pas cependant hors de portée. Pour avoir une idée du coloris de M. Gide dans ses Visiteurs de Fontainebleau, voir M. Pomey. M. Bertrand nous montre un peintre faisant le portrait de Charlotte Corday, dans sa prison. A ce propos, je signale la description d'un pastel inédit de l'héroïne, et l'opinion très nouvelle qui en résulte dans les Memoranda de M. d'Aurevilly, où il se montre plus clairement que partout ailleurs le frère de lord Byron. Le Concours de violon de M. Jimenez est finement peint. L'Émigré, de M. Outin, intéressant d'expression, et moins vignette que les sempiternels Invalides de M. Dawant. M. Garnier illustre Florian, il fait sortir la Vérité, qui n'est pas belle, d'un puits qui est bien, et des gens du moyen âge se sauvent; cela équivaut à un quatrain de Pibrac. Le Guignol en 1793, et la Fin d'une conspiration sous Louis XVIII, de M. Caïn, ce dernier est le meilleur tableau de genre de l'année. M. Kaemmerer a un modelé d'une précision et un émail si solide, et une touche si spirituelle dans son Charlatan, qu'il convient de lui faire grâce de son genre par égard pour son procédé.

Voilà pâture à bourgeois: Chacun son tour, un zouave s'évente dans le fauteuil de son colonel, et c'est d'un H. C., de M. Armand Dumaresq qui a une grande image d'Épinal au salon carré.--Mieux encore, des Dindons, en troupeau devant une tournure de femme; il ne faut pas nommer ceux qui oublient à ce point la dignité de l'art. L'Aumône, costume Louis XIII, pour la maison Goupil.--Le Cadet Roussel, de M. de Pibrac, a une tête spirituelle. Propos galant, de M. Debras: un mousquetaire en conte à la servante.--Le Nouveau Maître, de M. Girardet, un jardinier qui salue le poupon que porte une bonne; dédié aux lecteurs de Mme Gréville; couleurs non vénéneuses! M. Armand Leleu met en présence une femme et un chat; la matière d'un chef-d'œuvre de pensée, et il ne produit que Convoitise, qui n'est pas la nôtre.

Le Retour au pays, de M. Léonard, rappelle les Karl Girardet, du Magasin pittoresque. Claudite jam rivos! J'ai voulu énumérer avec conscience, précisément parce que je condamne ces singeries de tableaux, qui ne sont que des vignettes de livres pas écrits.

Si l'Esthétique n'avait qu'à parler des œuvres marquantes, le destin du Salonnier serait simplifié et embelli, mais il faut suivre l'art dans ses erreurs, pour les montrer, et le public, dans sa bêtise, pour l'en convaincre. Que l'épithète de bourgeois reste au genre, et ce sera beaucoup contre lui, car la bourgeoisie rougit d'elle-même; et il y a de quoi rougir jusqu'au cramoisi et jusqu'à l'écarlate, sans que cela puisse être jamais assez!

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