‹ L'AuvergneChapitre 14 sur 33 · I

I

«J’aime les rochers: ce sont les os de la terre,--os durs et pointus qui lui percent la peau.--La pluie, le soleil, la neige, leur font la guerre;--parfois, seulement, quelque maigre arbuste--leur couvre le chef et leur sert de chapeau.

«Quand ils ne sont pas tout nus, ils n’ont qu’une limousine de mousse,--et plus d’un semble un vieux mendiant haillonneux.--Le rocher du Lait, rugueux et tout hérissé,--a l’air d’un grand lion à la crinière rousse,--d’un lion aux aguets et dans l’herbe couché.

[Illustration: VALLÉE DE L’ALLIER.--Saint-Ilpize.]

«C’est celui que j’ai chanté en vers, à ma façon.--C’est ce fameux rocher (il vous en souvient peut-être),--qui se dresse superbe, en face de Vercueyre,--et qui, diriez-vous, va partir des quatre pieds,--et, du haut du puy, sauter dans la rivière.

«Mais les plus vieux, ce sont les rochers de Saint-Simon:--les uns sont forés de trous comme de la dentelle.--Quand l’ombre de la nuit tombe d’en haut,--et, comme de velours noir, les drape,--dans chaque trou s’encadre une petite étoile.

«Le duc, roi des chats-huants, oiseau qui ressemble à un chat,--y rôde et bien souvent s’enfonce dans leurs creux; ses yeux ronds, quand il est perché sur sa proie,--y brillent comme deux lampes, deux flammes jaunes,--et, s’il criait, vous en seriez épouvantés.

[Illustration: Dans les gorges de l’Allier.]

«C’est un oiseau qui a pour le moins six pieds d’envergure,--et qui, dans son bec, porte un chevreau, un levraut,--aussi bien qu’un étourneau y porte une cigale.--Les rochers tremblent du bruit qu’il fait en s’enfuyant d’un trou:--il est grand comme un bélier et beugle comme un taureau.

«C’est par là que Gerbert fut un pâtre de brebis,--avant d’être le grand pâtre du Monde,--et l’un de ces rochers le rappelle, Gerbert:--les vieilles du pays, en filant leurs quenouilles,--doivent en parler aux veillées d’hiver.

«Gerbert, la mitre en tête, est sur une chaise,--diriez-vous, et toute la colline lui sert de piédestal,--et de cette façon nous avons deux fois sa forme entière:--déjà la nature l’avait sculpté dans la roche,--quand l’homme le voulut dans le bronze immortel.

«Un jour si vous en avez le loisir, montez jusqu’à Lestrade:--vous verrez, de ce lieu, plus d’un roc singulier,--un surtout, allongé et pointu comme un noyau--de pêche (d’une pêche qui aurait vingt pieds de haut!)--Là le diable, un soir (ce n’est pas une plaisanterie),--avec des noyaux de pêches volées, salement s’obstrua,--et si bien qu’il en criait, et par la côte,--les braies à la main, il descendait en diligence,--quand tout à coup: Prou! prou!... Satan s’accroupit,--et de son ventre sortit un noyau fort rugueux.--Non, je ne vous souhaite pas, si vous avez quelque colique,--de vous trouver fermé par un aussi gros bouchon,--car lorsque Satan, qui n’a pourtant rien de petit,--pondit cet œuf, gros comme une barrique,--il ne faisait pas du tout le crâne, Rapatou,--et vous pouvez bien compter qu’il en avait son plein derrière!...

[Illustration: Vallée de l’Allier. La Voûte-Chillac.]

«Ici, tout honteux, une main sur la face, il me faut dire: Avec votre pardon,--et m’excuser, dans mon amour pour le vrai,--d’user de trop de liberté.

«Près de ce rocher j’en sais un qui est haut de six toises,--et que vous diriez bâti par la main d’un maçon;--moi qui vous parle, un jour, je l’ai pris pour un clocher:--même il n’y manque, ma foi, que la cloche,--la cloche et le sonneur.

Page 1