‹ L'aventureChapitre 2 sur 15 · II

II

UNE IDYLLE A LA LINGERIE

BRABANTIO.--Avec le Maure, dites-vous?

SHAKESPEARE, Othello.

Tu es bien bonne de me remercier; j’écris des pages et des pages, afin de me donner l’illusion de penser; quand je suis lasse, je mets un point final, je signe et je t’adresse les feuilles, parce qu’il ne faut rien perdre; tant mieux, si cela te distrait.

Oui, j’ai vu Cherbois; en effet, il a le dossier, mais il m’a répondu carrément dès les premiers mots: «Je suis tenu à la plus absolue discrétion, il m’est impossible de parler.»

En fin de compte, il s’est un peu adouci, puis il m’en a confié plus que je n’en désirais; ton mari est encore dans la période aiguë, il a soif de vengeance; il arrête les passants pour leur exposer ton infortune; il ne voit pas que plus il vous rend odieux, plus il se rend ridicule; on commence à trouver qu’il a le malheur encombrant.

Pourtant il tient à son flagrant délit qui permet le divorce de plano (du latin juridique signifiant quelque chose comme: sans délai). J’ai demandé à Cherbois s’il y aurait moyen de modifier les termes de la demande en changeant les motifs invoqués par M. Censy; il s’est débattu: «Jamais de la vie, impossible!» Je lui ai dépeint la triste situation que ce divorce te créerait; il a fouillé son arsenal de ruses:

--Il y aurait bien un moyen, à la rigueur, mais on ne peut l’employer qu’avec l’assentiment du principal intéressé, et surtout avec la complicité du juge.

--Ce serait?

--... D’amener M. Censy à retirer sa demande en divorce. Le cas est assez fréquent; nombre de maris, calmés par la solitude, arrêtent les hostilités. Voilà le premier point.

--Le second?

--Ah! c’est le plus difficile; au bout d’un délai déterminé, M. Censy introduira une nouvelle demande fondée sur d’autres griefs: injures et sévices graves, ou incompatibilité d’humeur. Seulement il faudra que le juge ne se souvienne plus de la première demande; il y a de grandes chances pour qu’il l’ait oubliée dans la masse des divorces qui défilent.

--Le juge, c’est vous, et dès lors ça marchera tout seul...

--Oh! je vous en supplie! N’abusez pas de ma bonté; je vous en ai trop dit! Attachez-vous surtout à gagner M. Censy.

Aussitôt j’ai couru chez les Sennerive; ils m’ont promis d’intervenir auprès de Me Harduin-Béhague, l’avoué de la partie adverse. De mon côté, je m’arrangerai pour voir le Monstre en personne; il ne se défiera pas de moi; j’amènerai la conversation sur ses «ennuis» et je le chapitrerai discrètement.

J’ai tâté l’opinion; elle t’est favorable. La marquise de La Pionid disait devant moi: «Pauvre petite Germaine! elle avait épousé un homme qui m’aurait fait admettre l’Immaculée Conception!» Mme Sambrez a riposté: «Moi, je lui en aurais voulu si elle ne l’avait pas trompé!»

Mais on ne cache pas l’inquiétude générale; au cas que le motif subsiste, tu auras une foule de résistances à vaincre. Notre chère société, forcée d’accepter le divorce, ergote aujourd’hui sur le grief. Je ne désespère pas, grâce à l’appui de Cherbois. Il m’a lu, pour mon édification personnelle, le procès-verbal de constat, qu’il a commenté en l’agrémentant de détails inédits; tu aurais crié au commissaire: «Tiens! c’est la première fois que mon mari a l’esprit d’à-propos.»

Tu as produit une grande impression sur le commissaire; il a dit à Cherbois: «Ce mari est stupide; jadis, il partageait sa femme; maintenant on lui a pris, par sa faute, le peu qui lui en restait.»

J’ai relevé dans le procès-verbal une phrase exquise touchant «la nature de vos relations» avec Gérard; j’admire les policiers qui se donnent une peine infinie pour décrire convenablement des choses inconvenantes.

--Tu avais deviné; l’autre jour, Abdul-Hamid m’a suivie; rien ne m’est plus désagréable que de me sentir filée. Ça m’énerve, m’irrite à un tel point que j’ai envie de pleurer presque. J’ai peur, très peur, j’ai la chair de poule dans le dos, et je m’affole, et je ris malgré moi; tu aperçois le résultat, on me prend pour une jeune grue.

Quand j’ai quitté le Salon de Lecture, j’avais prévu ce qui m’arriverait; le rasta se lèverait, courrait à ma suite, me bloquerait dans un coin obscur afin de m’adresser des propositions facétieuses. Ça n’a pas manqué; je l’ai eu sur mes talons.

J’ai dégringolé les escaliers, j’ai enfilé les corridors, au grand trot; il était aussi preste que moi; j’arrive à le semer dans le labyrinthe de la Ganterie; pendant qu’il croise devant les tribunes, je me sauve par les Parapluies; à la Bonneterie, je respire un peu et je m’oriente pour la sortie. Bon! Tandis que je me croyais en sûreté, il surgit de derrière la Lingerie et s’avance droit à moi. La surprise, la terreur aidant, j’ai perdu la tête, je me suis mise à rire, mais à tire sans pouvoir m’arrêter; tu sais, quand le fou-rire me prend, il ne me lâche plus. Pour comble de déveine, j’étais seule avec lui, dans un bosquet sombre formé par des rideaux de drap; pas un commis, pas un inspecteur!...

Abdul-Hamid était ravi; il a souri en largeur (trente-deux dents, pas une de moins).

--Vous riez, tant mieux! Vous n’êtes plus farouche, au moins!

Je continuais de plus belle; alors il a froncé les petites moustaches noires qui lui servent de sourcils.

--Pourquoi vous moquez-vous de moi?

--Je ne me moque pas, mais vous m’avez fait peur...

--Oh! que je suis désolé! Alors, c’est nerveux?

--Oui, c’est nerveux... Laissez-moi.

--Ne puis-je pas vous être utile?

--Nullement. Je vous prie de me laisser.

--Ce n’est pas bien; je vous offre mes services et vous les repoussez!

Je m’étais un peu remise; mais le fou-rire m’avait coupé la respiration et je restais accotée contre des douzaines de serviettes-éponges. Abdul-Hamid attira une chaise et me la tendit: je m’assis. Quelle imprudence! Il apporta une autre chaise, s’assit à son tour; et ce fut un déluge de questions.

--Allez-vous mieux? Comment vous sentez-vous? Désirez-vous des sels? J’en ai. Je vous ai effrayée, n’est-ce pas? Me pardonnerez-vous?

Je répondais par monosyllabes: «Oui, non, heu!» Au fond, le premier effroi passé, je n’étais pas très fâchée: ce petit incident inattendu m’était envoyé par le bon Dieu des gens qui s’ennuient.

Abdul-Hamid me regardait de tous ses yeux, ses beaux yeux noirs où il n’y a qu’un petit bout de blanc de chaque côté des larges prunelles (encore est-il plutôt jaune), de beaux yeux doux comme en ont les ânesses laitières.

Il me débitait un tas de compliments, m’affirmait que l’effroi m’allait à merveille; enfin, il me demanda:

--Suis-je indiscret en vous priant de me dire votre nom?

--Oui.

--Cependant, si je vous donne le mien?

--Je n’en ai aucun besoin.

--Je vous le donne quand même; je m’appelle Ramon Garcia de La Vega.

--Je l’aurais parié!

Après avoir lâché cette insolence étourdie, je me suis mordu les lèvres; il était trop tard, Ramon Garcia de La Vega devenait soudain familier:

--Vous me prenez pour un rasta; au fait, vous avez peut-être raison; mais chez vous rasta désigne un aventurier?

--Oh! non; il désigne aussi un étranger.

--Merci; mettons que je sois l’un et l’autre. D’ailleurs vous avez le droit de me mal juger. En France, un homme bien élevé n’adresse pas la parole aux dames; je l’avais oublié; excusez-moi, puisque je ne suis qu’un rasta.

Ce n’était pas trop mal raisonné; je lui affirmai que je ne lui en voulais plus.

--Alors, fit-il, prouvez-le-moi en me disant votre nom!

Il me passa par la tête une fantaisie de rapin. Roger prétend que je ressemble à Clara Tender, des Variétés; je suis un peu grande comme elle, j’ai des yeux bleus qui rient comme les siens, je me coiffe comme elle; nous sommes du même blond-cendré précieux; j’ai le menton un peu plus volontaire et la bouche mieux indiquée; à cela près, je pourrais jouer les Clara Tender à Rio-de-Janeiro; aussi je répondis, sans broncher:

--Vous ne m’avez pas reconnue? Je suis madame Clara Tender, du théâtre des Variétés.

--Ah! vraiment! Alors j’ai eu le plaisir de vous entendre, pas plus tard qu’hier; vous avez une voix agréable et de particulières qualités de travesti; je vous ai surtout applaudie dans vos couplets du deuxième acte... vous savez... aidez-moi à me rappeler...

J’étais très embarrassée; je ne suis pas allée aux Variétés depuis six mois, j’ignorais ce qu’on y jouait. Je détournai la conversation; mais le señor de La Vega tenait à son idée, il me ramenait sur l’obstacle, m’interrogeant sur les interprètes. Je lui citai des noms au hasard: Taskin, madame Galli Marié, Galipaux, etc.

Durant dix bonnes minutes, je m’amusai à le faire poser; enfin je me levai:

--Il faut que je rentre, j’ai répétition.

--A cinq heures? Tiens! c’est curieux!

--Oui; je serais à l’amende si j’arrivais en retard.

--Soit, partez, madame la comtesse.

Madame la comtesse était prise à son attrape-nigaud; c’était le rasta qui s’était offert mon pastel. Comment avait-il découvert mon titre? Je ne m’étais pas coupée?

--Moi, comtesse? Vous vous trompez, monsieur.

--Vous n’êtes pas Clara Tender; elle joue en ce moment à Saint-Pétersbourg. Il y a, depuis trois jours, relâche aux Variétés. Et puis je connais Tender, elle est moins jolie que vous. Et puis votre couronne est marquée sur votre petite bourse, au-dessus de vos initiales.

--Vous êtes subtil comme un mage; dites-moi mon nom, maintenant.

--Je vous avoue que je l’ignore; dites-le-moi, je le saurai.

--Par exemple!

Je feignis de me lever; il me fit rasseoir.

--N’étant pas Clara Tender, vous n’avez pas de répétition qui vous appelle à cinq heures; vous n’avez donc aucun prétexte pour vous retirer.

Je me fâchai:

--Allons, cette plaisanterie a trop duré.

--Ce n’est pas mon avis.

--Laissez-moi partir.

--Oui, si vous me promettez que je vous reverrai.

--... Dans un monde meilleur, n’en doutez point.

--Alors vous ne partirez pas.

--Et si j’appelle?

--On viendra, il y aura scandale, on prendra votre nom et votre adresse; ce sera pour moi une excellente occasion de les connaître... Mais non, je vous relâche sans conditions; accordez-moi seulement la faveur de vous voir de loin, le soir, par exemple, au théâtre!

J’avais hâte de partir, je répondis:

--Puisque ça vous fait plaisir, j’y consens.

--Alors, à ce soir, au Bouis-Bouis.

--Qu’est-ce que c’est que ça?

--Le nouveau cabaret artistique, rue Caulaincourt, à Montmartre.

--Entendu!

Et je pensais à part moi: «Mon bon, ce soir, au Bouis-Bouis, on pourra toujours commencer sans m’attendre.»

Pendant que je réfléchissais, Abdul-Hamid multipliait les effets de dents, les effets d’yeux, les effets de bagues, les effets de moustache; après m’avoir répété: «A ce soir, au Bouis-Bouis», il me laissa le chemin libre, et j’oubliai de lui confier que Montmartre m’horripilait.

Il m’accompagna jusqu’à la porte; là, il fit mine de me quitter; mais j’étais sûre qu’il me filerait; aussi, une fois en voiture, j’ai dit au cocher: «Allez au Bois, et vite, je suis en retard.» Derrière la vitre d’espionnage, j’ai suivi le manège désespéré de mon galant, sautant dans une Urbaine afin de me pister; debout dans le fiacre, il excitait le cocher; mais, en deux minutes, il était réglé. Alors je suis rentrée.

Naturellement, j’ai omis de rapporter à Roger cette histoire qui m’a beaucoup divertie; si mon amoureux n’avait pas été un affreux rasta, j’aurais continué l’intrigue, quitte à l’arrêter au moment où ce fût devenu sérieux; je serais allée le soir au Bouis-Bouis (Roger adore ces endroits, il m’y aurait emmenée sans se faire prier), j’aurais retrouvé Pain-d’Épice, nous aurions échangé des coups d’œil définitifs.

C’est l’Aventure; elle me tenterait, avec un partenaire de mon choix; mais vois-tu que l’on m’ait rencontrée, en train de flirter avec le tzigane à l’ombre des métrages de draps, entre une pile de serviettes-éponges et un donjon carré de coupons de toile écrue? Tableau!

Qu’est-ce que Ramon Garcia de La Vega? (Une signature qui doit lui coûter cher quand il télégraphie.) Que pense-t-il de moi en ce moment? Tu ne te figures pas comme il était drôle, aiguisant sa moustache et roulant des prunelles engageantes; il pensait clairement: «Voyons! ne boudez pas contre votre faim! Je suis joli garçon, ça saute aux yeux; je n’ai pas coutume d’attendre le bon plaisir de ces dames, moi; décidez-vous vite.» Et il agitait ses nombreuses pièces de joaillerie.

Tu te moqueras de moi, en compagnie de Gérard,--je ne suis pas difficile sur le choix de mes passe-temps. Mon petit frère Jean avait enseigné une prière à ses camarades de collège: «Donnez-nous aujourd’hui notre choppin quotidien» (choppin désigne l’intrigue qui ne dure pas, la passade). Je prierais Dieu de m’accorder mon choppin quotidien, si j’étais sûre de m’en tirer toujours à si peu de frais; mais je n’ai pas de chance, je ne charme que les nègres. Encore bien heureuse d’avoir pu échapper à celui-là, qui collait. Un peu plus et je le rapportais à Roger, pour le repas du soir.

Je t’embrasse bien fort, ma chérie; je ne te plains pas, puisque tu as près de toi, chaque jour, ton cher amant. La règle de ce couvent n’est pas terrible; envoie-moi l’adresse exacte pour moi et mes amies. Présente mes amitiés à Gérard. Valentine me charge de mille choses affectueuses pour toi. Écris à l’adresse de Suzanne Breuillard, elle est d’une obligeance parfaite.

Roger toujours imprenable, même avec pincettes.

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