‹ L'École des indifférentsChapitre 2 sur 2 · XV.

XV.

La matinée a été rude: mes parrains de club me brimaient avant mon admission au Phi-Gamma. J’ai dû, sous l’orme où Washington réunit les armées, faire le manager de deux autres candidats, costumés en danseuses, et jouer au banjo les airs que les curieux réclamaient. Puis, dans l’immense tramway, où j’étais assis presque seul, j’ai reçu l’ordre d’offrir ma place à chaque dame qui montait, pour me rasseoir et me relever à chaque occasion. Plusieurs d’entre elles me remerciaient de la tête, s’installaient avec reconnaissance, puis, comprenant la plaisanterie, rougissaient. Me voici enfin dans mon studio, avec Charlie Hill: il joue au piano cette sonate à la princesse de Lichtenstein qui fait penser à deux géants rieurs se lançant et se relançant une femme nue. J’ai levé toutes les fenêtres sur le parc éclatant, qui se dénude et qui renvoie les échos amassés au printemps, l’appel d’un coucou, le cri d’un enfant. Des moucherons qui s’équilibrent semblent peser l’air de l’été, l’air de l’automne. Sur le perron je ne sais quel barbet bâtard, honteux soudain de sa naissance, s’obstine à refuser le pain, le sucre, le lait de mon nègre Joe, qui s’entête. Je n’ose m’avouer que la pensée de Renée-Amélie m’a rendu triste; je me dis que ce sont les brimades, ou la sonate, ou le beau temps. Ainsi les myopes, quand ils pleurent, essuient leur lorgnon et se croient consolés.

Comment attendre le soir? Il est deux heures, à peine. Voici les petites filles qui retournent à l’école, en jersey rouge, en patins à roulettes, contournant au galop les écureuils gris qui bombent le dos, la queue entre les pattes de devant, se faisant signe pour escorter un étranger effaré qu’elles ont reconnu à sa valise à courroies, descendant et remontant après lui les trottoirs. Seule, sortant du châlet voisin, une fillette va au pas, sans cartable, sûre de savoir ses leçons. Mais sa gouvernante, que la vie a meurtrie et qui n’a plus confiance, la rappelle, l’oblige à prendre un parapluie, un châle, deux gros livres. L’enfant plisse la bouche, dépitée. Moue délicieuse, écume du sourire.

Et c’est le tour maintenant des jeunes filles qui vont à l’université Radcliffe. Deux ou trois arrivent en automobile, un ourson de peluche sur le siège ou sur le capot. Elles tirent sur le volant, elles éperonnent, il ne leur manque que la cravache. Celles qui vont à pied passent toujours de l’autre côté de la route. Un jour de grande pluie, pourtant, je fis poser le trottoir en planches sur notre allée, et elles durent longer la villa Asterell, mais à les voir si proches, je n’en éprouvais point de plaisir, et il me semblait seulement regarder à la loupe des images chéries. J’ai installé, ce soir, sur ma fenêtre, un petit ours pareil aux leurs; il agite le pavillon de leur collège, et, mordant dans la voilette, elles retiennent à la fois leur sourire et leur chapeau.

Mais où avais-je la tête? Mademoiselle Blanchet m’attend pour la leçon de français, et Miss Gregor, la gloire de Baltimore, qui doit rester un mois à Boston avant de partir pour Berlin où l’Opéra l’a engagée, sera chez elle à six heures.

--Adieu, Charlie!

Charlie examine mes cannes. Comme tous les Américains, il ne porte la sienne que le dimanche et qu’en redingote, dignement, par la pomme, ne faisant point un pas qu’elle ne l’aide. Depuis quelques jours cependant, dans ma chambre, il s’amuse à faire des moulinets. Il est trop occupé pour m’entendre partir.

Mademoiselle Blanchet est venue de France, voilà six mois, avec sa mère qui ne pourra plus supporter de traversée et devra mourir dans ce pays qu’elle déteste. Et pourtant Marie-Louise est déjà sans place, la directrice de son pensionnat a été tuée l’autre jour par une sous-maîtresse de l’Orégon. Elle n’a plus que quelques leçons. J’ai des scrupules à arriver une demi-heure en retard, car elle ne voudra point me faire payer les minutes perdues. Elle semble deviner mon remords, et redouble de gaieté et de prévenance. Nous causons: j’apprends qu’elle traduit en français une nouvelle, qu’elle préfère l’automne à l’hiver, le jaune au rouge. Elle appuie en souriant sur ses pauvres sentiments discrets comme on appuie sur les imparfaits du subjonctif, pour excuser leur ridicule. Elle est une des mille jeunes filles qu’un destin mystérieux oblige, au milieu des médiocres, à être belles et résignées. Ne pouvant atteindre aucun de leurs désirs, elles semblent elles-mêmes plus sacrées, comme les statues qui n’ont plus de bras. J’éprouve, à leur aspect, le même remords ou le même regret qu’à voir s’allumer la lampe aux fenêtres d’un châlet pauvre.

Mais Marie-Louise ne souffre point qu’on la croie triste.

--Maman est aux provisions, dit-elle, et je prévois que nous aurons ce soir un canard rôti. “Canard” est le seul mot qu’elle ait pu retenir et je crois qu’elle cède un peu au plaisir de le prononcer. Quand j’ai le temps d’aller au marché, le dimanche, nous mangeons enfin du poulet. Aussi sa dernière ambition est d’aller au Canada, quelque jour, à Québec ou à Montréal, là enfin où les sergents de ville la comprendront. J’ai dû lui acheter toutes les cartes postales de là-bas. Voyez. Voici Québec.

Je ne connais qu’Ottawa, dont les palais gothiques, gardés par les grenadiers jaunes, se dressent, sans reflets ou sans ombre, au-dessus des rivières gelées.

--C’est un lac? Québec est sur un lac?

--Ce n’est pas un lac, explique Marie-Louise, mais le Saint-Laurent. C’est d’ailleurs la mer qu’il faudrait à Québec; peut-être y habiterons-nous un jour; quelle joie de vivre auprès de l’Océan!

Personne n’aurait cru que sa bouche fût si grande. C’est sa bouche que j’effleure en cherchant au hasard. Elle se redresse brusquement. D’ailleurs un de ses cheveux s’était glissé entre nos lèvres. Il y avait une fente dans notre baiser.

Mais voilà Madame Blanchet qui entre d’un pas menu, et comme nos yeux se sont fixés sur les côterelles de Québec, pour rompre le silence, je demande à nouveau si c’est un lac, si Québec est bien sur un lac. Marie-Louise sourit, préoccupée.

--Ce n’est pas un lac, explique Madame Blanchet, c’est le Saint-Laurent. J’adore d’ailleurs les étangs. Si nous pouvions, plus tard, avoir près de notre maison la moindre mare à grenouilles, n’est-ce pas, enfant? nous serions bien heureuses.

Et c’est ainsi, son canard à la main, qu’elle passe à l’entonnoir les désirs immenses de sa fille. Il est quatre heures. Je prends congé.

Miss Gregor répète Thaïs au Grand Théâtre, et n’est point rentrée à l’hôtel. Je vais faire les cent pas sur Tremont Street entre le parc et les bazars. C’est samedi; les ouvriers de Cambridge et de Chelsea, villes prohibitionnistes, ont passé le Charles River pour boire leur paye à Boston. Les footballers verts de Dartmouth, qui viennent de nous battre, défilent avec leur musique et leurs animaux favoris en lançant mille serpentins à leur couleur.

Que de jeunes filles! Je règle mon visage sur le sourire que j’entrevois au passage, ainsi qu’on ajuste sa cravate sur le reflet qu’accordent, par échappées, les devantures... Je les suis. Il me suffit que des cabs, obstruant une rue transversale, m’amènent à leur côté, et que nos cœurs battent à la même hauteur;... qu’elles regardent, en me sentant debout près d’elles, à la devanture du libraire, le dessin du gamin désespéré qui s’en va au jardin, personne ne l’aimant, et, pour je ne sais quelle vengeance, y mange des vers, hier un soyeux, aujourd’hui deux lisses. J’escorte la plus belle de celles qui descendent jusqu’au moment où passe la plus belle de celles qui montent. Suivons cependant jusqu’au cimetière de l’Indépendance ces deux sœurs, brune et blonde, beige et bleue, si souples qu’entre leurs mains croisées, entre leur bras et leur buste, leur menton penché et leur gorge, des colombes prises respireraient à l’aise...

Miss Gregor, assise au fond d’un fauteuil, le balance d’un mouvement de pied régulier. Elle pique à la machine quelque rêve. Elle hausse vers moi sa main, doucement, doucement; un oiseau posé ne s’envolerait pas; une tache de soleil y reste. Puis elle étire les revers de sa jaquette noire. Puis elle me sourit, mais avec sérénité, avec franchise: elle n’est point comme les autres femmes, qui se passent éternellement, dans le sourire, un lambeau de la tristesse que la première nous déroba.

Je sais comment l’heure va s’écouler. Nous nous tairons tous deux, dans le salon à trois fenêtres où parvient à peine le chant d’une vendeuse des quatre saisons, qui crie l’automne: Miss Gregor pense toujours à autre chose. Ses attentions les plus menues, ses regards les plus chargés vous arrivent toujours à travers des gestes et des yeux indifférents. Chacune de ses caresses vous attriste. Elles viennent d’une autre femme, que nulle présence ne peut troubler, mais dont la voix parfois résonne et vibre au bord de chaque vase. La voilà qui parle.

--Que devenez-vous?

Un mot de cette voix suffit à faire gonfler le cœur. Ainsi la barque qui passe au large hausse vers vous, d’un centimètre, toute la mer.

--Ce que je deviens?...

Elle s’accoude à la fenêtre, près de moi, me dépassant de tout le front, et glisse son bras sous le mien. La nuit tombe. Au-dessus du jet d’eau, la lune danse comme un œuf qui nargue des tireurs maladroits. L’église décoche ses vols de martinets comme des boomerangs capricieux qui tuent le silence, et reviennent. Les tramways tissent, de Roxbury à Jamaïcaplain, un réseau de laiton où les faubourgs halètent. Leur crissement est lié pour moi au souvenir d’un jour de joie... mais quelle joie?... ils me rappellent seulement aujourd’hui que j’ai oublié un bonheur.

--On ne devient rien quand on attend, Miss Gregor.

Dans la chambre d’en face, sur les rideaux, une ombre de femme se ploie et se déploie, atteignant le ciel ou disparaissant, selon qu’elle hausse ou baisse le menton. J’ai tourné lentement mon visage à droite, pendant que Miss Gregor tournait lentement le sien à gauche, et, comme, au coin de mes lèvres, l’air passe et sort, mon baiser dure autant que la plongée du plus hardi pêcheur de perles.

Mais on sonne. Le chien aboie.

--Il est facile de le faire taire! dit Miss Gregor. Il suffit de lui commander le beau, et de couvrir sa tête d’un mouchoir.

C’est une dépêche. Une dépêche pour moi, Charlie me la fait suivre. Peut-être... peut-être... pourquoi l’idée m’en vient-elle?... que Renée-Amélie est malade. Je lis:

--Votre cousine est arrivée. Elle est très fatiguée du voyage. Venez.

Renée-Amélie va mourir!

· · ·

C’est une petite jeune fille souple, étendue sur un divan, qui ne parle point et n’ouvre pas les yeux. Une dame soutient ses coussins, une dame qui fut très belle, mais dont le visage est resté digne, car ses yeux, eux aussi, ont su vieillir. Elle lui répète à l’oreille ce que l’on dit tout bas:

Je n’ose m’approcher. Je murmure, debout, à quelques mètres:

--Cousine! Cousine!

--C’est votre cousin, traduit la dame.

Je ferme moi-même les yeux pour goûter toute cette aventure comme si elle appartenait à un chagrin lointain.

--Cousine!

--Il désire être près de vous, poursuit la dame.

Je m’agenouille et lui prends la main.

--Qu’y a-t-il donc? fait Renée.

Si j’attends une minute, je me tairai pour toujours.

--Il y a que je vous aime comme personne n’a aimé. Depuis douze ans, vous êtes le but de tous mes actes, et toute ma fierté. Je suis Manuel.

Tout se tait. La dame me sourit. Mais dans un coin de la véranda s’est levé un homme épais, glabre, qui faisait depuis un moment claquer ses doigts l’un après l’autre. Il vient jusqu’à moi, sur la pointe des pieds, qui eux aussi semblent craquer. Il cligne des paupières sans arrêt, il avance vers le centre de son visage tout son mufle où les yeux, les narines, la bouche voisinent si étrangement qu’il paraît avoir un seul sens pour son corps énorme.

--Je suis le gouverneur, annonce-t-il. Je suis Don Gonzalès. Veillez, Altesse, à vos paroles. L’amour n’a rien à voir ici.

On ouvre les fenêtres sur la campagne. Un tzigane, dans la salle à manger, joue avec tant de dévotion que les maîtres d’hôtel deviennent songeurs. Le violon se tait. Alors les grenouilles de l’étang répètent au graphophone les bruits étonnés de la première nuit du monde. Renée-Amélie semble toujours dormir. Parfois une fossette jaillit aux creux de sa joue, s’évanouit, comme une bulle au-dessus d’une eau profonde.

--Je vous aime, cousine.

Don Gonzalès fait passer sa langue de la joue droite à la joue gauche, les gonflant alternativement.

Je ferme les yeux. Je parle.

--Je vous aime. Bien souvent, vers huit heures, je ne sais quel malaise m’éveille. Je pense à vous. Elle prend, me dis-je, son chocolat. Il fume, bienheureux, dans le Saxe, et réchauffe autour de la tasse des bergers et des bergères. Elle boit quelques gorgées, une, deux, puis une encore, et, soudain lassée, resommeille. Il arrive qu’elle beurra par mégarde les tartines des deux côtés et des aventures enfantines l’égayent.

Don Gonzalès va de long en large. Ses oreilles remuent et il agite son nez comme les lapins. Il m’a semblé que Renée pressait ma main.

Je ferme les yeux. Est-ce une leçon que je récite?

--Il me suffisait aussi, cousine, d’entrer dans un théâtre, pour me sentir à la fois si ambitieux et si infortuné que mon seul recours était de penser à vous. Quelque chose qui ressemblait à ma vie était joué par des hommes laids et des femmes nerveuses. Rien ne pouvait les arrêter. Mes secrets, il les jetaient au public, avec des intonations. A l’Opéra, chaque musicien de l’orchestre, vu de la loge, ressemblait à une connaissance, à un ami. Tous les indifférents que j’avais aperçus dans des ambassades ou à des lunchs paraissaient s’y être donné rendez-vous. Tout cela était mesquin, ridicule, et cependant, Renée, le désir me prenait alors d’entrer à cheval, vous en croupe, dans nos villes reconquises.

Mais des cris m’interrompent. Une fillette curieuse a passé la tête entre les barreaux d’une fenêtre, et elle ne peut plus la retirer. Don Gonzalès se dirige sur elle, gesticulant, terrible; elle essaye silencieusement de se dégager, et pleure. Chacune de ses larmes est si grosse qu’elle noierait une abeille. Renée-Amélie ne veut point ouvrir les yeux: je me tais.

Je la contemple, défiant. C’est donc cette jeune fille inerte et obstinée que je dois animer de ma vie! C’est donc cette heure que j’ai attendue tant d’années! Voilà que je reconnais à peine mon unique espérance, de même que le Touareg ne reconnaît pas, dépouillé de son voile, le frère mort qu’on lui rapporte. Pourquoi tous les détails de ma vie uniforme se haussent-ils maintenant autour de moi, et m’appellent-ils loin de ce que je croyais le bonheur? Voilà mon feu, dans ma cheminée,--voilà la flânerie du coucher alors qu’un vent doucereux frotte à rebrousse-poil les cîmes de mes arbres et qu’il en jaillit des éclairs--voici mon tiroir plein de ses cravates, voici la rencontre journalière avec ce vieux pasteur que je salue depuis deux jours. Tout cela est-il donc perdu, que je me prenne si ardemment à le regretter? J’ai peur de tout ce qui est nouveau, comme si l’ancien devait en mourir; j’ai peur de tout ce qui commence, comme d’un engagement. Du temps de Miss Draper, je pleurais, quand il fallait aller chez mes meilleurs amis. En pensée je prenais déjà contre eux la défense de mes jouets délaissés, de ma soirée solitaire, de ma tasse bleu hollande où j’aurais bu mon thé tout seul... et, le soir, en quittant mes hôtes, je pleurais. Mon poète a raison de dire que les plus belles choses, quand elles se rapprochent, nous enserrent, nous font leurs prisonniers et que le bonheur est exigeant comme une épouse légitime. Le bonheur nous oblige, dès que nous ne haïssons pas quelqu’un, à le lui avouer. Alors le secret n’est plus au cœur de notre amour, pour le soutenir, comme le noyau dans le fruit. Alors s’évanouit tout ce qui est furtif et incertain, l’attendrissement devant un geste atténué, l’espoir et la ferveur, tout le roulis de la tendresse. Cela me suffisait, et j’en ai l’âme pleine encore, car ce n’est point avec les événements qu’on fait les souvenirs. Je ne parlerai plus à Renée-Amélie. Il me semble que je ne la reconnais point, et elle n’a pas seulement encore ouvert les yeux.

Je ne lui avouerai point que, les fois où j’ai dû mentir, je me disais:--Je mens, Renée-Amélie, n’écoutez pas.--Je ne lui avouerai point l’acacia indomptable. Elle ne saura pas qu’à Bruges, dans cette ville hautaine au-dessus de ses canaux comme une châtelaine dont le miroir seul s’est ridé, son nom fut gravé au mur de deux béguinages.

Il est tard. Je ne peux plus rester. Adieu... Si je reviendrai, Madame? je reviendrai! c’est entendu!... je laisse en gage une tête de petite fille prise.

· · ·

Demain, j’accompagne Renée-Amélie, qui est remise de sa fatigue, au collège de Wellesley dont les quinze cents jeunes filles, en son honneur, mettront Shakespeare en tableaux vivants et joueront, en Knickerbockers, le Monde où l’on s’ennuie. Je devais aller les faire répéter, mais Charlie Hill, qui a reçu de Chine le vrai gingembre, pria Miss Gregor de venir le goûter ce soir, à son dormitory. Nous l’attendons. Un chaperon l’escortera, comme les lois de Harvard l’ordonnent.

J’ai rêvé d’elle, toute la nuit. Mon rêve était si tendre, si angoissant, si ridicule. Je me suis réveillé pour aller le finir, à la fenêtre, au-dessus de la nuit solitaire et trop fraîche où la lune tournait comme un ventilateur oublié: J’étais soldat, et je prenais la garde à la porte d’une tour où montaient des intendants. Assemblés au sommet, sur la plateforme, ils criaient des mots sans suite et des poèmes connus, mais toutes leurs paroles signifiaient que Miss Gregor est la plus belle. Justement elle paraissait à l’horizon et venait vers moi, marchant sur la rivière sans trop enfoncer, traversant les claies sans les ouvrir. On devinait à la voir qu’elle était la femme du gouverneur, et je présentai l’arme, les mains crispées sur la culasse. Les intendants sonnaient du cor. Chacun de leurs refrains laissait entendre que celle qui sera plus belle que Miss Gregor n’était pas encore de ce monde.

Elle me tendit les deux mains: elle m’aimait. Elle frottait doucement ses pouces au fond de mes paumes, voulant, affirmait-elle, me chatouiller. De la poudre de riz flottait et se posa sur ses oreilles, qu’elle givra. Je lui expliquai, dans ma confusion, le maniement du fusil, insistant selon la théorie sur ses désavantages; elle écoutait sans impatience; des mots inoubliables me montaient aux lèvres; parfois je sanglotais avec désolation; mes jambes étaient si alourdies que je m’assis sur la première marche, et nous commencions tous deux d’être si tristes que nous ne pensions point à nous embrasser.

Le gouverneur arriva; il avait l’air très intelligent. Je montai dans le phaëton qu’il conduisait d’un air désabusé; j’étais sur le banc de derrière, seul avec elle, et nous étions pleins de joie; de temps à autre, pour que le mari ne soupçonnât rien, nous poussions des plaintes affreuses. Il ne nous en surprit pas moins joue contre joue, haussa doucement les épaules, et trouva le moyen, en prononçant seulement mon nom, d’affirmer que sa femme était la plus belle. C’est alors que la jalousie m’éveilla et que j’allai, écartant les rideaux, regarder la lune d’étain où la terre mire un œil qui rit, un œil qui pleure et deux lèvres inoccupées.....

Mais Charlie, qui surveille la rue, me lance d’une brassée tous les coussins de cuir à franges:

--Les voilà, hurle-t-il. Les voilà!

Nous ne pouvons aller au devant de nos invitées. Nos parrains de club nous ont ordonné, pendant une semaine, de ne passer qu’en courant dans les rues: nous serions obligés de trottiner à côté d’elles. Charlie, pris d’impatience, se précipite sur moi et me boxe. Je prends la garde française. Mais il a six pieds trois pouces. Ses sept sœurs et lui, les bras étendus, arrivent à étreindre le plus gros pin de Californie. Je suis à terre en vingt secondes. A la vingt-et-unième, on sonne. Il a gagné.

Par le vestibule de porphyre, Miss Gregor entre la première. Il semble que ses yeux ne lui servent point à éclairer sa marche, et que son élan la dirige, comme les déesses grecques sans prunelles. Aura-t-elle le temps de s’arrêter, dans une pièce si exiguë? Le chaperon essoufflé se dévoile: c’est, je l’avais parié, Mrs. Barnett.

Le mari de Mrs. Barnett gagna quatre millions de dollars, de dix-huit à trente-trois ans. Alors il épousa Miss Loraine Orr, qui l’avait bousculé et rudoyé dans un bal. Puis, jusqu’à quarante-sept ans, quarante-sept était son chiffre fatidique, il gagna trente autres millions. Alors il mourut. Depuis cette époque, la plus riche et la plus veuve, Mrs. Barnett est le chaperon officiel des vieilles familles de Boston. Son prestige fut compromis, voilà cinq ans, alors que les dix jeunes gens et les dix jeunes filles qui tenaient à Brookline un souper mensuel sous sa présidence se grisèrent et pillèrent le cottage. Mais les dix jeunes filles furent embarquées pour une croisière aux Bermudes qui les amena à l’Europe, leur présidente donna cent mille dollars à la faculté de Médecine, ouvrit la galerie de ses Rembrandt au public. Et tout est oublié.

Miss Gregor écarte largement sa fourrure, comme une baigneuse qui laisse tomber de ses épaules, au sortir de l’eau, l’écharpe du fleuve. Mrs. Barnett en est déjà au gingembre et confectionne un cocktail qui lui valut le prix d’imagination, au concours de Charités.

Miss Gregor, sans le savoir, ne pense qu’au soleil. Dès qu’elle est entrée dans une chambre, elle va malgré elle s’accouder aux fenêtres. Aujourd’hui cela tombe bien. Toute la Nouvelle-Angleterre, qui devina son prochain départ, fait défiler sur Brattle Street ses délégués: un policeman gris-meunier qui mâche éternellement sa pepsine; un pasteur sans faux-col qui descend des hauteurs roussies de Lexington, écartant les chiens, frappant une vache, remerciant Dieu d’avoir songé, pour effrayer les oiseaux, à mettre les hommes sur la terre; puis la rivière Charles, bruissante, où dans chaque vague tombe, du soleil, une feuille morte; puis trois vieilles demoiselles avec des cabas violets, l’une boîtant, l’autre courant, qui s’en vont, la dernière somnolant, au club de charpie qu’elles fondèrent après la bataille de Richmond.

Depuis samedi, j’embrasse Miss Gregor une fois à chaque visite. Elle n’a jamais eu un geste d’impatience. Tantôt, dès mon arrivée, je lui prends les mains et l’attire. Tantôt j’attends la dernière minute. Hier seulement je lui donnai un second baiser: elle n’a rien dit, elle a dû croire que j’avais oublié le premier. Je n’essaye plus d’ailleurs de la faire parler, de lui parler. Elle porte autour d’elle un secret, comme une cage; chacun de ses gestes s’y heurte, et, quand elle offre la main, elle semble la tendre à travers des grilles. Tandis que chaque femme, dès qu’on l’approche d’aussi près, n’est plus que l’ombre de celle qu’on désirait connaître et vous inspire d’autres espoirs, d’autres conquêtes, Miss Gregor vous arrête à jamais. Quand je pense à elle, au réveil, toutes mes ambitions, tous mes autres désirs me semblent ridicules comme un nœud oublié à un mouchoir; il me paraît que j’employai tout le jour à verser dans ma vie ce qui, par je ne sais quelle fêlure, en une minute de la nuit, s’écoule. Alors je comprends que la richesse seule nous rend assez mystérieux et assez discret pour approcher, sans qu’elle s’en effarouche, une telle splendeur. Celui qui est le plus digne de vivre pour Miss Gregor, c’est l’homme le plus riche du monde. Solitaire, purifié de tout soupçon, qu’il vienne, qu’il se hâte d’écarter tous ceux qui vivent en parasites de sa beauté et demeurent sans rougir gueux auprès d’elle, toute cette cour qu’elle entretient et dédaigne; les artistes et leurs manies de gestes, de paupières; les professeurs, idoles de leurs filles; et les littérateurs, binocle au nez, qui s’occupent à assembler en un roman, comme un jeu de patience, mille pensées qu’ils n’ont eues que séparément.

Je n’ai point envie de la protéger, de la sauver d’un taureau affolé ou d’un tremblement de terre. Elle est la seule femme qui ne m’inspire pas de compassion et devant laquelle je me sente pitoyable. Il me semble que je la mériterai seulement si je ne fais point de bruit, si je ne casse rien, si je ne hurle pas. Alors je rassemble sur moi, enfantinement, l’indolence et ses énigmes. Je ne réponds point, quand Charlie m’interroge: je laisse Mrs. Barnett se courber péniblement vers sa cuiller tombée; je la regarde sans avoir l’air de comprendre que ce n’est pas là un exercice ou un rite: ma main, sur l’appui du balcon, heurtant la main qui m’est amie, je la recule brusquement; quand ses yeux se tournent vers mon visage, je l’aplanis, je ne souris plus, pour que ses regards n’y trouvent point d’obstacles ou de rappels, de sorte que Miss Gregor a devant soi un miroir modeste de son mystère et qu’elle s’y embrasse maintenant, la première, du bout des lèvres.

Mais Mrs. Barnett et son cavalier parlent de l’Europe à nos oreilles.

--Est-il vrai, demande Charlie, que les étudiants parisiens ont là-bas de petites amies, qui logent avec eux, font le thé, et qu’ils passent à un jeune, leurs degrés obtenus?

--Comment voulez-vous que je le sache, Charlie? Certainement ils en ont.

--Et elles ne s’unissent point, pour protester?

Il n’a point perdu encore l’habitude de rougir, quand il parle des femmes. Mais il rougit surtout d’indignation en ce moment, à la pensée d’un peuple où les femmes sont bonnes à en être lâches et les hommes si égoïstes; il a vu jouer hier le vaudeville à la mode; il en est encore ému: c’est l’histoire d’une modiste qui rencontre, dans Paris, un étudiant. Elle le sauve de la prison, de la faim, le guérit de la passion du jeu, coud ses habits, de sorte qu’il peut devenir un grand homme. C’est alors qu’il s’éprend d’une jeune fille riche et superbe. Malgré le peu de sympathie qu’on a pour elle, on doit avouer qu’elle est vraîment riche et superbe. La modiste sent que son ami n’osera se séparer d’elle, par reconnaissance, et elle prend sur soi de rompre. Puis, devinant que si elle continuait à vivre, il aurait du remords de la savoir abandonnée, elle va se jeter dans la Seine, non sans avoir donné les clefs au concierge, pour que l’ami n’attende point sur le palier en rentrant de dîner chez son beau-père.

--Pourquoi rougissez-vous? demande Mrs. Barnett.

Il ne sait. On rougit ainsi, affirme-t-il, dans sa famille. Je vois d’ici son régiment de sœurs, quand on parle d’un prétendant.

Le chaperon veut bien l’excuser:

--C’est une manie, explique-t-elle. Il est bon d’avoir des manies. M. Barnett en avait deux: il ne pouvait supporter les gens qui vont dehors tête nue, et ceux qui écrivent à l’encre rouge. Quelques mois avant sa mort, il forma un grand dessein. Il remplaçait, dans toutes les églises catholiques du monde, les cloches et les sonneurs par des appareils électriques. Mais il aperçut un jour le président de son syndicat d’études sans chapeau, dans un cab, et il arrêta là l’affaire.

Le cocktail est terminé. Qui l’aura? Charlie, ou moi?

--Miss Gregor, ordonne Mrs. Barnett, asseyez-vous. Faites décider à pile ou face. J’ai toujours, pour tirer au sort, un dollar d’or dans ma bourse. Celui qui perdra le cocktail gagnera... que gagnera-t-il? Mettons qu’il vous gagne vous-même. Vous aimez tous deux Miss Gregor, j’imagine!

Je rougis. Charlie devient pâle. Pile. Face. Il a gagné.

Il a gagné le cocktail et Mrs. Barnett le lui fait boire, en récitant le limerick

De la demoiselle de Lynn, Trop fine Qui passa par son chalumeau Buvant de l’eau Et--Pleurons la pauvre fille!-- Se noya, mauvaise anguille.

Assis à côté de Miss Gregor, je triomphe doucement.

--Vous m’appartenez. Le sort le veut. Je puis vous prendre.

--J’ai rêvé de vous cette nuit, répond-elle.

--Vous m’appartiendrez!

--Bon.

--Quel jour?

Elle n’entend plus mon badinage. Elle a fermé des yeux immenses. Il me semble maintenant qu’il fait plus clair. Ainsi, la lampe éteinte, l’horizon entre, par les fenêtres. Voilà les villas cannelées qui viennent se regarder dans l’eau, et la colline qui les suit, et le Capitole lui-même, si doré qu’il semble aurifié par un dentiste du Kentucky.

--Quel jour? Quelle heure?

Or, cette fois, je parle sérieusement, nerveusement. Et elle ne saurait s’y méprendre. Elle s’éloigne, face au soleil. Son ombre nous étreint une minute, et Charlie jaloux voit ses bras, qui ajustent son chapeau, m’entourer, m’enlacer, puis, glissant à mes pieds, m’offrir, toujours arrondis, l’ombre de la plus large fleur et d’un oiseau-mouche endormi. Je la rejoins, l’ombre passée.

--Quel jour? Quelle année?

Elle ne sourit pas. Elle murmure:

--Demain, chez moi, à six heures.

Je suis quelqu’un qui va étouffer... Je suis quelqu’un qui va comprendre... Je suis cet oiseau aveugle dont on ouvrit la cage sur la mer.

· · ·

New-York étrenne les saisons avec magnificence, les déforme en un jour, puis les passe à la province qui les ménage jusqu’au bout. L’automne, sur les pelouses de Wellesley, est déjà élimé et couturé de mille pièces de soleil. Dès maintenant les arbres sont marqués pour l’hiver; un vent affairé, qui affecte d’épargner les feuilles, stérilise les rameaux où la neige ne doit point fondre. En levant la main, on touche une fraîcheur impitoyable. Les sentiers sont trop étroits; la route trop large. Nous allons, Mademoiselle Blanchet et moi, que le même train amena au collège, nous allons à travers les gazons, enjambant les bordures. Mon chien court après chaque marron qui tombe, étonné de voir qu’on peut s’amuser sans les hommes. Un fermier, en redingote et en cache-nez cochenille, de son tilbury haut perché, regarde en fumant le ciel qui craquèle. Marie-Louise accroche du front un fil de la vierge; elle baisse la tête, et semble tirer derrière elle le soir entier.

--A quoi pensez-vous, Mademoiselle?

Elle continue à songer.

--Je me demande, dit-elle enfin, je me demande si vous trouvez quelque différence entre les femmes, car je parie que vous les embrassez toutes. Savez-vous seulement de quelle couleur sont les yeux de Miss Gregor?

--Je ne sais.

Elle ferme les siens à demi, par coquetterie et par pudeur, car tout autre que moi, après sa question, les regarderait. Mais je ne tiens pas plus à voir et à retenir les nuances des yeux, des cheveux de mes amies, qu’un sculpteur à badigeonner en brun ou en blond sa statue. Je veux que pour se ressembler elle n’aient point à fermer les paupières. Il me suffit qu’elles soient toutes sveltes, qu’elles marchent sans hâte et sans arrêt, qu’elles ne tournent jamais la tête, résignées à tout, étonnées de tout.

--Pourquoi vouliez-vous m’embrasser?

--Je ne sais.

Je l’ai embrassée parce qu’elle était la plus éloignée de moi et la plus triste, par tendresse et par repentir, parce que je ne la connaîtrai jamais davantage. Ainsi, quand deux paquebots se croisent et que les passagers, tous au bordage, s’envoient des signes, chaque jeune homme dédaigne un moment son flirt, et sourit aux jeunes filles inconnues qui reviennent vers le pays qu’il abandonne, otages de son absence, prendre souci des thés et des repas.

--Oh! Pour moi, ce n’est point dangereux! ajoute-t-elle. Je comprends, quand on est content, qu’on embrasse tout le monde.

Chère Française! Elle a compris davantage. Elle a deviné, comme celles de son pays, que les femmes font un sacrilège en recherchant le bonheur, qu’elles doivent l’attendre, sans se plaindre et sans en souffrir. Comme celles de son pays, je suis certain qu’elle penche la tête pour pleurer, de sorte que les larmes ne passent point par son visage et n’y ont point creusé de traces. Les femmes ne doivent connaître ni le dépit, ni la lassitude. Et d’ailleurs n’ont-elles point, pour tromper l’attente, mille jouets et mille distractions: les coins des fenêtres à petits carreaux, les cuisines, l’été et ses voyages. Elles n’ont qu’à disposer, dans chaque semaine, une petite espérance, dans chaque mois, un petit bonheur: l’achat d’un roman, la partie de tennis, le passage d’un quatuor qui joue le musicien préféré. Ainsi elles seront satisfaites, comme les bohémiens qui vont le long de la route, toujours plus loin, et qui sont joyeux, cependant, à chaque borne kilométrique. Ainsi elles verront avec calme les jeunes gens arriver, hésiter, disparaître, et elles comprendront qu’ils aient, par ambition ou par défiance de soi-même, à refuser plusieurs fois le bonheur avant de le croire offert par la destinée.

Nous voici aux jardins florentins, dont on rogne soigneusement les buis, les chênes-parasols, ainsi qu’on couperait les ongles et les cheveux d’une momie. Accoudés sur la terrasse qui avance dans l’étang, nous nous regardons encore, et nous nous sourions, par amitié. Dans deux heures, elle donnera une leçon. Dans deux heures, je serai chez Miss Gregor. Mais, par un soir pareil, ceux qui aiment et ceux qui travaillent sont bien égaux. Je n’ose, au fond de l’eau, regarder que mon visage. Je n’ose pas être aussi triste que le mérite mon amour.

Les tableaux vivants sont terminés. Les parcs s’animent. Les maisons génoises, les temples grecs, parsemés de bosquets en bosquets, ouvrent leur unique porte ou leur fronton aux initiées. Les équipes de rameuses mettent les yoles à l’eau, s’y logent une par une, luttent côte à côte, en maillot jaune, et lâchent les avirons à l’arrivée en levant les bras. Sur un cours de tennis, deux grandes qui n’ont point encore leurs balles, feignent cependant de jouer, de rater, de couper, et rient très haut. Puis voilà qu’une freshman en jersey rouge s’affale sur la berge. Elle veut lire, mais se frotte les yeux, puis frotte son livre, s’étend sur le dos et regarde le ciel. Et elle est penchée sur lui comme nous sur notre étang, et elle se retient, peureuse, aux touffes d’herbes.

Florence et Cressida Harris nous ont aperçus et viennent nous saluer. Elles se bousculent pour s’obliger l’une l’autre à marcher sur les massifs. La vague de leur robe n’a point de dentelles ou d’écume, comme celles des femmes. Et point de courant d’air, quand elles courent. L’air les contient comme un oiseau. Florence va les bras croisés, maintenant fixes ses yeux de poupée: Il suffirait de lui incliner la tête pour qu’ils basculent. Cressida sans cesse ouvre la bouche et sans cesse halète. Elle n’a jamais dû se voir dans une glace: elle fait trop de buée. Ses cils qui s’entrecroisent démêlent sans peine son regard.

Or, je sens vraiment que ce pays est la patrie des jeunes filles. L’Europe est profitable aux femmes qui vieillissent; elles y retrouvent tous les souvenirs qu’elles n’ont point eus, un passé tout fait qui est leur revanche ou leur consolation. Mais ici, point de ruines, point de ponts écroulés, pour donner, avant de l’avoir éprouvé, les regrets qui suivent l’amour. La solitude en est impitoyablement bannie: d’immenses fleuves accaparent, à sa naissance, la moindre source; un tramway longe chaque cottage. Et d’ailleurs les jeunes filles n’ont point à user les modes, les sentiments de leurs aînées; elles étrennent des prénoms inconnus; à leurs mains manque quelquefois la ligne de vie, ou d’amour, ou de bonheur; un biseau net et clair encadre leurs paupières; aux endroits où elles pleurent, elles sont la première femme qui pleura, et leur rire éveille les premiers échos des parcs à mélèzes bleus, à fougères géantes, à collines rugueuses d’où dégringolent en boule, environnés d’abeilles, les oursons apprivoisés qui vont jouer ensuite aux tuyaux d’arrosage.

Mais voici ma cousine et son gouverneur, escortés des intendantes. Renée-Amélie me tend la main, Don Gonzalès s’incline, tape ses mâchoires l’une contre l’autre, louche vers le centre, louche aux ailes, et ses oreilles remuent. Et les présidentes des clubs, décorées aux couleurs de Wellesley, nous présentent la gloire du collège, Benvenuta Deacon, la plus belle fille d’Amérique. Idole de ses compagnes, elle habite le hall d’honneur. Une vieille gouvernante l’accompagne aux dîners que lui offrent diverses villes, anxieuses de l’admirer. Tout en elle est si parfait qu’on hésite avant de la trouver belle; mais la beauté la plus éclatante, auprès de la sienne, se fane, disparaît.

--Comme vous êtes splendide! dit trop cérémonieusement Renée-Amélie. Et que les journées doivent être courtes pour prendre soin d’une pareille majesté!

Benvenuta s’incline; elle est le contraire de ces portraits qui sourient seulement quand on les regarde. Son visage est toujours grave, mais vous sentez, à mille fossettes, à mille ressorts, qu’elle se met à sourire dès qu’elle est seule.

--Les journées sont bien longues, répond-elle. Mais je lis, maintenant. Je lis les romans français. Il y arrive des choses si souhaitables que cela fait prendre du goût à la vie.

Don Gonzalès me présente:

--Manuel le quatrième, Duc de Tacna.

Il me donne mon titre ducal pour m’humilier, car Tacna est la ville qui sert de bouc émissaire au Chili. Tous les cyclones s’y abattent, les contrebandiers y sont les seuls gendarmes, les Tacniens passent pour ne jamais comprendre et ne point fermer leurs portes. Mais je dédaigne ces commérages. Tacna, avec ses cirques, ses grenouilles géantes, ses chapelles vert-de-gris, est un joyau sur la garde du Chili, de cette épée accrochée au flanc de l’Amérique. Et les Tacniennes aiment la justice. Quand Sarah-Bernhardt fit au Sud une tournée désastreuse, elles la vengèrent par leurs acclamations.

Je baise la main de Benvenuta.

--Prenez garde à Don Gonzalès, lui dis-je. Il hait les romans.

Le gouverneur trouve moyen de me regarder par dessus son monocle.

--Je hais les romans français, affirme-t-il.

--Vous haïssez, interroge Benvenuta, ceux où les jeunes gens deviennent amant et maîtresse?

--Je les hais tous, réplique Don Gonzalès. Les Français sont gens peu sérieux, et je souhaite qu’une belle nuit le rasoir coupe toutes leurs moustaches en croc et leurs barbes à pointe. Au Chili, alors que j’étais ministre, j’ai compulsé maintes fois les dossiers des Français immigrants. Il n’en est point un qui n’ait gâché une année de sa vie avec une marquise ou avec sa servante. Je songe au frère de Robespierre, qui tomba, à soixante-dix-huit ans, amoureux d’une épicière Fernandoise, et l’épousa, et devint la risée des gamins de Rancagua qui le poursuivaient quand il passait à cheval sur son âne, ses longues jambes traînant à terre. Je songe au capitaine Désiré Descombes, de Bordeaux, qui avait apporté à Santiago deux parures magnifiques, l’une en diamant, l’autre en acier, l’une portée par Madame Solar, la seconde par Madame Blanco: et l’on trouva le capitaine dans le coffre à bois d’une de ces dames. Et j’ai connu moi-même Pinchon, qui portait sa barbe tressée en natte et y attachait sa montre. Après avoir découvert des dents incombustibles que le maté n’attaquait point, il exposa, comme réclame, dans la plus grande rue de Coquimbo, le groupe en cire de deux amoureux enlacés. Je le fis saisir et fondre en cierges... Voilà les Français.

--Taisez-vous, Don Gonzalès. Vous ne savez ce que vous dites.

Il aspire épouvantablement l’air, en gargarise son corps entier, et le rejette avec stupéfaction. Les intendantes me contemplent tristement, atterrées de mon insolence.

--Qu’est-ce que je ne sais pas, Don Manuel?

--Ce que vous ne comprenez point, Gonzalès.

--Qu’est-ce que je n’ai point l’honneur de comprendre?

--L’amour.

Benvenuta se croit seule: elle sourit.

--C’est cela. Altesse, supplie-t-elle. Parlez-nous de l’affection! Est-il vrai aussi que les Françaises se fardent?

On aurait envie de répondre à Benvenuta un long discours dont chaque phrase affirmerait le contraire de celle qui l’a précédée. Je suis sûr qu’elle ne s’en apercevrait point. Elle écoute avec tant de passion qu’elle comprend et qu’elle oublie à mesure:

--Les Françaises passent leur temps à se farder, lui dirait-on. Ce sont les femmes les plus naturelles que l’on connaisse, et elles bavardent toujours. Il faut, pour arriver à les faire parler, les supplier, les menacer, mais elles sont infiniment fidèles. Celui qu’elles trompent elles le regrettent toujours.

Il est cinq heures. Je prends congé. Au fond, j’aurais dû ne pas venir. Je voulais regarder une dernière fois Renée-Amélie face à face, me convaincre de mon indifférence, lui reprendre tant de souvenirs et les porter à brassées vers Miss Gregor. Or, voilà sur ses lèvres un sourire inconnu qui continue tout mon passé. Voilà dans ses yeux un regard que je reconnais.

Il est cinq heures; je m’éloigne lentement, car il me faut contourner toutes les jeunes filles assises autour de nous sur le gazon, amie contre amie. La maisonnette de Shakespeare m’oriente dans ce dédale: Sur ses pignons cirés, sur ses portes de buis, les derniers rayons, trop éloignés maintenant du soleil, meurent de fatigue un par un, comme les hirondelles abattues au large sur un navire. La lune aussi fond peu à peu dans le soir qu’elle odore de menthe. Miss Gregor, accoudée à la fenêtre, doit fermer les yeux pour s’habituer à la nuit. Je vais vers elle... Je ne me hâte point. Le bonheur ne nous pèse guère, à condition, comme un haleur, de le tirer au pas. Et je tiens, pendant l’heure qu’il me reste à être enfant, à m’amuser une dernière fois des enfantillages du monde, des grosses dames qui s’enfournent dans les trams, des policemen qui glissent sur une pelure d’orange, des vieilles qui s’en vont au prêche, courbées, en jaquette aubergine bordée de renard. J’aurai, me semble-t-il, à partir de demain, à ne sourire qu’aux choses et aux visages attristés. Le bruit des samovars qui bouillent, des petites cuillers qui tombent, du vin qui dans les verres fait glouglou, ne pourra plus me réjouir. Et c’est le dernier jour aussi où l’orgueil et la pauvreté des femmes ne peuvent m’atteindre. Je me sentirai visé moi aussi, désormais, par le dédain dont elles écartent, dans les omnibus, tous les pauvres cœurs qui sont là, par le regard dur et sans contrainte qu’elles dirigent sur la glace en mettant leurs épingles à chapeau. Je saurai que toutes sont maudites, puisque chacune porte en son cœur de quoi nous les faire désirer toutes, et n’est que le prétexte de sa propre ruine. Je saurai qu’elles vieilliront, et qu’il y a déjà, au creux de leur main, assez de rides pour craqueler le corps le plus somptueux. C’est vers tout cela que je vais, c’est vers ce qu’on appelle le bonheur, et je ne me hâte point.

Mais qui m’appelle, et me retient par mes gants:

C’est Renée-Amélie, tout essoufflée, dont la robe se froisse et se défroisse, dont les yeux se ferment et s’entreferment.

--Cousin, peut-elle dire, où allez-vous?

--Je rentre à Boston.

--N’y allez pas. Je veux vous garder tout ce soir.

--On m’attend.

--Restez!

Elle a juste assez de poudre de riz pour que je la voie rougir. Les coudes joints, les mains réunies sur ma main, elle penche la tête en arrière, à mesure que je me hausse au-dessus d’elle, et que s’ouvrent ses yeux.

--Je ne veux plus rien vous cacher, cousin. Depuis le soir où, me croyant mourante, vous m’avez avoué votre amour, je ne pense qu’à vous. A mon réveil, le lendemain, mon cœur battait. Ces yeux, que vous ne connaissiez pas, je les ouvrais autant qu’ils peuvent s’ouvrir, je les tournais vers tout ce qui reflète, et j’en éprouvais le même plaisir qu’à me répéter tout haut, dans la solitude, un gros secret. J’écrivis quinze pages à ma meilleure amie: je lui avais câblé la veille que je ne voyais rien à dire et je dois vous avouer qu’une larme tomba, non sur le papier à lettres, par bonheur, mais sur le buvard. Don Gonzalès, qui vous avait contredit, me semblait à la fois digne de mépris et de compassion. Sa barbe surtout n’est-ce pas? est ridicule... Si tout cela est de l’amour, ô mon cousin, je vous aime bien volontiers.

Un moineau anglais vient de s’apercevoir qu’il a perdu son nid, ses petits, son oiselle. Il nous interroge en piaulant. Mais il remarque tout à coup que les feuilles tombent, que les nuages disparaissent. Consterné, il se tait. Renée me supplie.

--Restez.

--Je ne puis.

--Vous ne vous êtes point demandé, Manuel, pourquoi je suis, depuis hier, si mélancolique. C’est que j’avais deviné, le jour où vous étiez à mon chevet, que vous fermiez les yeux, soudain. J’avais ouvert les miens. Je vous avais vu. Je me faisais une secrète joie de vous intriguer en vous reconnaissant au milieu de vos amis. Mais quand, traversant leur cercle, j’ai marché droit sur vous en vous saluant de votre nom, vous avez trouvé naturel, sans vous avoir jamais vu, que je vous distingue des autres. Vous êtes orgueilleux. Restez avec moi ce soir, par pénitence.

--On m’attend à six heures.

--Un ami?

--Miss Gregor.

--Je vous demande si elle vous aime?

--Je n’aime personne plus qu’elle.

Renée croit que je plaisante. Je plaisante peut-être. Elle rougit:

--Alors partez, et qu’on s’embrasse, entre cousins!

Je veux poser mes lèvres au hasard. Mais elle sera de celles qu’on n’embrasse jamais où elles le désirent. Elle se récrie. Je recommence.

--Cette fois, vous me faites mal, Manuel!

Elle sera de celles auxquelles on fait toujours mal. Les prendre au poignet les casse; les toucher à l’épaule leur fait des cloques. Je croise mes mains derrière mon dos pour l’embrasser.

Elle a rejoint Don Gonzalès, dont la voix basse traverse tous les obstacles et n’a pas besoin d’écho. Un tramway ignorant m’emporte vers Boston. Voici, sur les châtaigneraies, un petit soir livide où le soleil s’est dédoré. Voici le port, l’hôtel. Et voici l’ascenseur, que j’arrêterai un étage trop bas, malgré le boy qui sait où je vais et qui ne comprend plus. Et voici, plus haute, plus silencieuse, Miss Gregor qui penche sur moi son visage, à mesure que je m’agenouille et que se ferment ses yeux.

· · ·

C’est Mrs. California qui frappe à ma porte et me crie:

--Déjà couché! Don Manuel! A neuf heures!

Je réponds: j’ouvre les yeux.

--Et qui donc remue ainsi les chaises dans votre chambre?

Les chaises? On remue les chaises? Mrs. Callie a rêvé. A moins que ce ne soit ce compagnon invisible et autoritaire que nous avions imaginé entre collégiens, à la pension d’Ouchy, et qui prenait à son compte tout ce qui ne s’expliquait point. Il fermait les volets avec fracas, il faisait tomber et rouler les haltères à l’étage au-dessus des études; le vendredi, il mettait à rissoler, sur le poèle, des têtes de hareng. Nous l’appelions l’Architecte. Comment m’a-t-il retrouvé, après sept ans, et que cherche-t-il, dans mes chaises? Car c’est bien lui. Il n’y a que l’Architecte pour arrêter ainsi le battement de ma montre, de mon cœur, et le relancer soudain, pour imiter dans la rue le roulement des carrioles: il n’y a que lui, quand on a frappé, pour se taire aussi profondément.

Mrs. Callie entre à pas feutrés, ennemie de l’ombre, sa lampe au poing comme un faucon. Les chaises, maintenant hypocrites, sont disposées au garde-à-vous près des fenêtres et combles de coussins indiens. La plus sage est à mon chevet. Ma visiteuse s’y assied, et ses grands yeux étonnés et tièdes repassent, de ma poitrine à mon front, ma tristesse et mon bonheur. Elle sourit, me prend la main.

--Dieu vous garde, duc de Tacna.

--Bonsoir, Les Délices.

C’est le surnom que je lui ai donné. L’Architecte tire ses cheveux à droite. Elle secoue la tête. Il les tire à gauche.

--Manuel, je suis heureuse. A partir d’aujourd’hui, je n’aurai plus de soucis dans la vie. J’ai pris... j’ai pris la décision de ne plus rien faire.

J’ai fermé les yeux malgré moi; elle me donne une tape au front.

--Félicitez-moi! Egoïste.! Je n’ai plus rien à faire, et pour toujours. Plus de piano, plus de théâtres de salon, plus de tapisserie, plus de ces voyages en Europe, où je voulais étonner les hôtels et être acclamée comme la première. Mes robes, quand elles seront prêtes je les essayerai. Me voici libérée pour toute l’existence. J’aurai seulement un grand boudoir et j’y causerai de l’amitié avec mes amis. Voici le premier jour depuis ma naissance où je ne sois point occupée. Félicitez-moi! Pourquoi vous êtes-vous couché si tôt?

--Que devais-je faire, Délices et Charmes? Miss Gregor est ma maîtresse depuis ce soir, à six heures.

Elle abandonne ma main, la reprend, la tapote, pour faire croire qu’elle n’a point voulu l’abandonner. Elle se lève.

--Cher ami, soyez heureux.

Je le suis. Combien de temps l’est-on? Et je suis aussi, amie, bien malheureux. Et je ne veux plus me lever jamais. Et je ne veux plus déjeuner à midi, dîner le soir. Et mes habits, je les ai envoyés aux quatre coins de ma chambre, car je renonce désormais à m’habiller. Mrs. Callie montera de temps en temps me voir, puisqu’elle n’a plus rien à faire. En été, naturellement, on ouvrira les fenêtres. Et, dans bien des années, quand sera atténuée cette fatigue qui embaume à jamais mon corps, quand le soleil reparaîtra, quand je pourrai rouvrir mes yeux sans que l’Architecte, d’une main gantée, les évente et les referme, un soir, un soir d’automne comme aujourd’hui, je m’essaierai de nouveau à penser, à pleurer, à rire. Et ce sera très difficile. En deux heures j’ai oublié.

Les Délices ont posé le téléphone sur mon guéridon, demandé un numéro, et collé le second récepteur à mon oreille.

--Allo! Allo!

--J’écoute.

J’ai reconnu cette voix profonde. C’est celle de Miss Gregor. Elle ne dit jamais “allô” avant de téléphoner, de même qu’elle ne sourit point avant de parler, et ne respire pas, avant de sourire. L’Architecte devrait bien laisser mon cœur.

--Je suis Mrs. California Asterell. Nous n’avons point vu Don Manuel à dîner. Il prenait le thé chez vous; vous a-t-il quittée?

--Don Manuel?

--Notre ami Don Manuel.

--Il m’a quittée à sept heures. Excusez-moi, je vous téléphone de mon lit. Est-ce vous qu’il appelle Les Délices.

--Je ne sais pas... Oui.

--Il vous aime beaucoup. Aimez-le bien... Il paraît seulement que vous mettez trop de sucre dans son thé. Veillez à cela.

Mrs. Callie ne raccroche point les récepteurs. Que vont penser les téléphonistes de me voir causer toute la nuit avec Miss Gregor? Puis elle me borde jusqu’au menton, tire les rideaux des fenêtres avec tant de force que le jour entre par les côtés, et regarde si le feu est prêt pour la nuit: c’est le premier feu de l’automne; elle a dû trouver, pour le faire couvrir, les dernières cendres de l’autre hiver.

La voilà à la porte, qui se retourne. De mes lèvres, je mime un long adieu qu’elle n’entendra point. Elle répond de même toute une phrase que contrarie et corrige son sourire. Et l’Architecte, au moment où elle sort, soulève sa traine d’ombre et l’en recouvre au passage. Et, distraite,--tant pis si le feu prend chez moi,--elle ferme la porte à clef, du dehors.

[Illustration]

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BERNARD, LE FAIBLE BERNARD

--Qu’as-tu, Bernard?

--J’ai que je suis heureux.

--Ton soulier droit bâille. Tu n’es pas rasé. J’ai aussi le regret de t’apprendre qu’avec tes joues aplaties, ton nez généreux, ton complet à raies verticales, tu évoques irrésistiblement l’idée... l’idée d’un zèbre.

--Je suis heureux. Arrêtons-nous à ce café. Je paye une glace.

C’est avec lui-même que Bernard discutait ainsi. Depuis quelques années déjà, il se surprenait à parler tout haut. Dans sa chambre, il arrivait encore, par n’importe quelle humeur, à se taire. Il s’ingéniait même à favoriser le silence en marchant sur la pointe des pieds, en enjambant le parquet de tapis à tapis, en allumant la lampe avant l’heure. Dans la rue, il devenait aussitôt parent de ces jouets qui ne roulent qu’en poussant des cris. Il esquissait même les gestes. Quand il ne parlait point d’ailleurs, il n’était pas très certain de penser. Il surveillait des heures entières les objets de son appartement, désœuvré et vide de projets comme un pâtre; il attendait que l’un d’eux s’écartât du troupeau; il redressait ce cadre, il reculait, il rattrapait cette potiche. Certes, il sentait au fond de lui une force, une base... de quoi penser enfin, mais il y avait presque toujours le vide entre sa pensée et sa parole. Il suffisait, pour l’amorçage, de prononcer les premières phrases venues:

--Je veux... je vais parler. Je parle... Je l’aime.

Il se proposait en riant de choisir, une fois pour toutes, la formule définitive. Son esprit paresseux mis en train, il faisait souvent les demandes et les réponses; face à la glace, il répétait par exemple sa journée, visite par visite, se souriant, s’inclinant, laissant échapper un mouvement de dédain, le réprimant. Chaque pensée, chaque geste était pour lui partie d’une collection: indécis, il essayait le modèle précédent, le modèle suivant. Cela était ridicule? On n’est point ridicule de jouer avec un travers, et c’était vraiment un moyen infaillible de faire le point de son esprit que d’obliger Bernard premier et Bernard second, Bernard grincheux et Bernard bon enfant à tirer au net leur humeur. Il savait parfaitement, par exemple, qu’en cette heure, à cette terrasse, et malgré la fâcheuse comparaison avec le zèbre, il était heureux.

Il était heureux de se sentir juste assez éveillé, juste assez rêveur pour cet après-midi d’automne. Un air miroitant prêtait aux objets les plus ternes cette douceur que le verre prête aux yeux des myopes. On avait envie, par soumission, de prendre les repas dans des réfectoires, d’aller dormir dans des dortoirs, et chaque couple semblait une tête de file dont il était tenté d’emboîter le pas. Les femmes se hâtaient, de leur pas le mieux remonté, si ingénues, si enviables, costumées en oiseaux des îles. Bernard était heureux d’être un homme.

--Tu es pauvre, et sans espoir d’hériter jamais. Tu n’es pas beau: tu as l’air souffreteux d’une antilope, avec tes cheveux fauves, avec tes yeux doucereux... C’est ce soir que paraît ta liste de licence: tu seras refusé.

Cette fois, il n’avait même pas à se répondre, tant ces menaces l’atteignaient peu. Certes, il aurait mieux valu être né milliardaire, avoir le visage d’Adonis, être sous-admissible à la licence. Mais là n’était pas la question. Bonheur et malheur aujourd’hui n’avaient rien à faire ensemble. L’un n’était point le contraire de l’autre. On peut avoir parfois la vertu et le défaut du même ordre. Bernard se sentait justement bavard et silencieux, avare et prodigue, attristé et heureux.

Depuis le lever, maître de sa belle humeur, il se faisait des surprises. Il trouvait dans ses sentiments les plus habituels cent raisons de se féliciter de la vie. Lorsqu’on regarde fixement les mots les plus communs, ils se désagrègent, deviennent méconnaissables, reprennent pour une minute l’aspect de leur ancêtre hébreu ou saxon. Bernard regardait à la loupe ses actes et ses gestes les plus indifférents. Ils avaient une base d’or.

Pour préparer son examen oral, il avait eu, dans la matinée, à traduire un passage obscur d’Aristote. Il s’en était félicité:

--Heureux Bernard! Songe à la chance extraordinaire qui te permet de faire cette version. L’esprit du plus grand génie, tu vas le puiser à sa source, dans son bouillonnement; tu es le baigneur qu’on laisserait, à Vichy, se baigner dans la Grande-Grille elle-même... Aristote écrivit cette phrase, rêva un peu, tourna en rond, remit cet accent oublié...

A midi, il partit pour le restaurant.

--Les Parisiens, Bernard, profitent pour visiter Paris d’un été pluvieux qui les y retient... Prends donc ce jour de congé pour contempler vraiment le jour et ses saisons, pour le suivre heure par heure, du matin à sa chute.

Et maintenant, à sa terrasse.

--Bernard, imagine-toi, comme Siegfried, que tu n’as jamais vu de femmes. Mais tu soupçonnes qu’elles existent. L’une d’elles va peut-être passer.

Enfantinement, il se donnait à son jeu. Il fermait les yeux. Il les fermait sur les trois mille dernières années. Le monde était frais et merveilleux. Les ombres dans le jour le morcelaient comme un enclos, les ombres de la nuit l’élargissaient jusqu’au vide. Tendues déjà à travers les champs, les haies arrêtaient et distribuaient les fleurs sauvages et le gibier. Des ruisseaux traçaient, pour le jour où Bernard serait fatigué, la seule pente insensible et parfaite de la montagne à la mer. Le monde était merveilleux, tout frais, mais il y était un peu seul. Il eût souhaité un compagnon à peu près de sa forme, plus fluet seulement, plus lisse... Son cou? sa taille? le double fût de ses chevilles? rien que l’aspic le plus court, en mordant sa queue, ne puisse boucler... Ses mains? Qu’importait! A la place d’avant-bras, elle pouvait avoir de très longs doigts cannelés et palmés. Ainsi elle serait--pourquoi disait-il: Elle?--ainsi cet être nouveau serait incapable de retenir, d’enlacer. Elle caresserait comme un oiseau, frémissant, sans pouvoir étreindre. Il suffirait à Bernard de se croiser les mains derrière le dos pour que l’amour de sa compagne fût impuissant.

C’est ainsi qu’il éveillait sa pensée avec des ruses parentes de celles qu’il employait pour exciter sa mémoire. Il lui fallait d’abord des moules où la déverser. Pour faire ses dissertations, il commençait par dessiner, au crayon de couleur, des cases sur du papier blanc. Il se représentait d’abord ses conférences à vide, en six ou sept paragraphes qu’il n’avait plus qu’à remplir, au fur et à mesure. Le procédé avait réussi à Balzac, disait son scoliaste, et aussi à Dieu pour créer le monde. Mais, une fois ébranlée, son imagination ne connaissait plus de limites. Elle suivait son cours avec la logique d’un rêve. Elle supprimait les obstacles du temps, de l’espace. Elle donnait en tout événement le premier grand rôle à Bernard, qui le tenait avec modestie, et rachetait sa gloire générale, pour sauvegarder la vraisemblance, par des humiliations de détail.

Deux passants causaient de l’Alsace? Bernard, le jour de la guerre, y pénétrait le premier. C’était logique, puisqu’il était le premier par rang de taille de la première escouade, qui fournissait les éclaireurs. Le village l’acclamait. Il était seul, son Lebel à la main, un coup de sabre ayant arrêté son compagnon. Les jeunes filles, à sa vue, arrachaient de leurs cheveux leurs nœuds de deuil. Les corbeaux aussi s’enfuyaient. Pourquoi fallait-il, alors que les balles ne l’avaient même pas effleuré, qu’il eût une ampoule au pied gauche?

Un vieux monsieur parlait de frères et de sœurs, à la table voisine? Bernard, qui était fils unique, songeait. Il allait voir, il voyait un étranger s’approcher de lui.

--Vous n’avez pas de sœur, Bernard?

--Non.

--Comment la voulez-vous?

Il reconnaissait son interlocuteur. C’était le seul homme au monde qui pût changer le passé. On le rencontrait une fois dans sa vie. Il en profitait:

--Je la veux grande, brune avec des yeux bleus, si cela est trop demander, blonde avec des yeux noirs. Je veux que, dans notre enfance, nous nous soyons battus comme des chiffonniers. Par vengeance, alors qu’elle avait sept ans, elle me poussa dans un lavoir. La moindre flaque d’eau nous est un souvenir. Mariée à un écrivain célèbre, elle le dédaigne un peu et ne pense qu’à son inutile frère.

--Pauvre Bernard! Tout cela, hélas! est impossible. Où avez-vous pris qu’on façonne des sœurs de vingt ans? Mais ne vous désolez pas! Que faut-il pour vous consoler?... Je vous donnerai pour garnir votre cheminée un buste de Houdon. Choisissez aussi entre ces trois Watteau.

On l’interpellait. Il se secoua, cligna des paupières et de l’esprit, remettant l’univers au point, souriant de sa naïveté, mais non sans être fier de son imagination. Un mendiant lui offrait, pour deux sous, une feuille de papier vert où était écrite la bonne aventure. Il la plia, machinalement la mit dans sa poche comme un ticket qu’il présenterait, valable pour la journée, à tout nouvel importun. Puis, comme il était heureux, après tout, comme après tout il avait besoin sur-le-champ d’une raison de l’être, il fit ce qu’il appelait son contrôle: il s’était découvert récemment un rare privilège. Quand il fermait brusquement les yeux, après que le phosphore avait tracé sur le fond des paupières les figures d’or, les feux habituels, une clarté étrange y jaillissait, nette comme un éclair, incomparable. Tout fonctionna parfaitement. Il se leva, satisfait. Il suivit la plus belle rue.

A peine au bord du trottoir, il se sentit dans un sillage. Sur le visage des promeneurs qu’il croisait, remuaient encore, balancés, le regret et l’admiration. Bientôt il dût ralentir le pas. Celle qu’il suivait était à deux mètres de lui. Bernard connaissait trop mal les femmes des riches pour ne pas croire, en apercevant celle-là, qu’il l’avait déjà rencontrée. Il avait déjà vu, en effet, ce regard qui passe indifféremment sur les choses comme la lumière elle-même, cette lassitude dans les lèvres qui masque mieux le bas du visage que le voile d’une Touareg, ce corps qui ne déplace pas plus d’air pendant la marche,--les bras allongés, les chevilles réunies par l’étroite robe--que n’en contiendra son cercueil. Mais Bernard le subtil se rendait compte que cette nonchalance et ce teint adorable étaient des qualités de caste, que les égaux de cette femme ne les remarqueraient point: il essayait de découvrir sa force ou sa tare originale.

Elle allait, de ce pas indivisible qui va une autre allure que le temps, mais, nouvelle Atalante, elle devait s’arrêter et contempler, à chaque vitrine, les diamants et les perles que Bernard y avait fait disposer. Il osa se tenir près d’elle, devant le magasin d’un antiquaire. Les objets étaient rares et isolés comme dans un salon: un Christ d’ivoire sans croix, qui sur tout objet, maintenant, était crucifié; un petit dieu égyptien cloué sur son siège: il était taillé dans le même porphyre que les statues de Memnon, le soleil couchant arrivait sur lui, une minute, et, comme elles, il allait doucement se plaindre. C’est alors que Bernard leva les yeux. Il les rabaissa, découragé.

Que portent donc de telles femmes dans le regard? Pourquoi désespère-t-on à leur vue comme un prisonnier devant le mur de ronde? Allait-il falloir croire encore au faux destin, aux maléfices? Des secrets, depuis Œdipe en somme, il n’y en a plus. Personne n’est en possession de la goutte de feu qui, jetée dans la mer, consumera en un jour toute l’eau du monde. Personne n’est l’objet de malédictions qui donnent à son pain un goût de mort, ou n’est doté d’un double qui le suit, le nargue et le caricature. Les cochers, les gouvernantes, les concierges sont à l’abri de cette force qui dictait autrefois des réponses aimables aux personnes bourrues. Il n’y a plus de secrets. Pourquoi alors pareil regard, si ces femmes ne se lavent pas dans des bains de sang, si elles n’ont pas un Indou porte-épingles, si les dieux ne descendent plus vers elles, sous la forme d’animaux.

Elle avait déjà disparu. Pour une fois qu’il suivait une femme, elle entrait au Ritz. Il en était tout fier, et, jusqu’au Luxembourg, il s’appliqua, par dignité, à dédaigner toutes les autres. Il dédaigna quatre ouvrières, que son pas inflexible dispersa, dont les sourires jouèrent aux quatre coins. Il dédaigna une grande fille bleue qui cherchait de son haut une occasion dans les coupons d’un étalage. Mais, dans le Jardin, des étudiants facétieux avaient teint le bassin en rouge; les oiseaux, après avoir tracé dans le ciel le même vol, le terminaient, en se posant, chacun par son paraphe; un enfant voulait jeter une chaise dans la fontaine pour les poissons fatigués; le clairon de garde, pris de gaieté, sonnait la retraite en fantaisie malgré les menaces du gardien chef. On ne pouvait ne pas être reconnaissant à cette joie facile, à ces enfants, à ces femmes, à toutes les femmes, poupées de son et de satin, velours du monde. Il monta l’escalier de son hôtel quatre à quatre; il craignait, dans sa tendresse, de rencontrer, d’embrasser la bonne.

La nuit tombait. Dans sa petite chambre qui donnait sur Paris et sur les cours de l’Ecole Polytechnique, avant de prendre son repas, il attendait le courrier. Chaque jour, vers cette heure, il faisait le compte des lettres qu’il pouvait raisonnablement recevoir, si la chance s’en mêlait: un mot de Dolorès, sa camarade de bibliothèque, confirmant leur rendez-vous pour le lendemain; un pli du Recteur, qui le dispensait des épreuves orales à cause de son excellente dissertation; dix lignes du Directeur de la Revue des Deux Mondes: La Revue désirait enfin un roman de vrai jeune; ce jeune pouvait être inconnu, il devait même l’être; il suffisait qu’il eût du talent: le comité avait pensé à Bernard...

De sa fenêtre, pour passer le temps, il essayait d’imaginer les impressions de l’homme qui vit, pour la première fois, tomber la nuit. Il ne garda en lui que la mémoire d’une clarté continue; de chaque jour dont il se souvînt, il expulsa la nuit, comme un noyau. Certes, la couleur noire lui était familière; sur le bord des mers, se dressent parfois des temples en marbre sombre; la vierge auvergnate, vierge de lave, régissait sa paroisse; il avait vu aussi des orages, des cheveux, des vêtements de deuil, mais sans se douter que c’étaient les lambeaux arrachés à une obscurité qu’il ne connaissait point... Or, ce soir... le soleil disparaissait. Des chats--c’était bien des chats--erraient sur la gouttière, miaulant. Ainsi ils s’effarent et quittent la cale pour le pont, à l’approche du naufrage. Une fraîcheur--c’était bien une fraîcheur--passait au vernis les toits pour que la nuit puisse prendre. Le concierge de Polytechnique courait désemparé vers les objets oubliés dans la cour par les élèves: un bonnet de police, un atlas, quarante gros canons. Entre le ciel--c’était peut être encore le ciel--entre ce qui s’arrondissait là haut et la terre, s’était glissé un transparent: demain matin les étoiles seraient décalquées sur le sol. Bernard ressentait une envie délicieuse de se boucher les oreilles, de fermer les yeux. Il les ferma, il frissonna, stupéfait: On pouvait avoir la nuit chacun pour soi. On pouvait s’asseoir par petites tables à son festin.

Un coup de sonnette interrompit son jeu. Le garçon apportait deux lettres. Pas d’en-tête, pas de couronne; elles ne venaient ni de la Revue des Deux Mondes ni d’une marquise en quête de secrétaire.

La première n’était que de ses parents. Ils partaient au chevet d’une cousine malade. Ils lui ordonnaient de quitter Paris sans retard pour venir garder le magasin.

--Mon cher Bernard, lui disait dans la seconde un camarade, tu n’es point malheureusement sur notre liste de licence. En français, il paraît que tu n’as point traité le sujet. En grammaire, tu as zéro. Tu aurais expliqué les diphtongues en eu par les règles des diphtongues en ain.

Il releva la tête. Il s’efforçait de croire qu’il n’était pas surpris; il s’attendait encore à ce que Dolorès ne vînt pas le lendemain au rendez-vous, il ne voyait pas non plus comment il pourrait jamais être reçu à son examen. Il n’avait d’ailleurs que ce qu’il méritait. Son zéro lui apprendrait, dorénavant, à se servir pour retenir sa morphologie de ces formules mnémotechniques, classiques et stupides. Il avait confondu la première: l’œuf de la jeune couleuvre est mobile, avec la troisième ou la quatrième: La nonnain étant quinteuse...

Il mit son courrier dans sa poche. Une feuille de papier vert en tomba; c’était la bonne aventure du mendiant.

Il la lut, machinalement.

--Vous êtes né sous l’astre qui favorise les vastes entreprises. Vous obtiendrez les décorations françaises et nombre d’ordres étrangers. Si vous cherchiez autour de vous, vous auriez vu qu’une jeune fille était souvent sur vos pas. Elle est brune. Le sentiment est son plaisir préféré. Le jour où vous lirez dans ses yeux adorables, ne transigez pas, demandez sa main. On pourrait proprement vous appeler l’enfant du bonheur.

C’est ainsi que continuent à arriver, après le télégramme qui annonça la mort d’un ami, à la fin d’une traversée, les cartes et les lettres où il raconte ses escales. Bernard alla s’accouder à la fenêtre, sans appétit. Les lumières, les constellations, les chats ne l’étonnaient plus. C’était le jour, il se le rappelait maintenant, c’était le jour qu’il n’avait jamais vu.

· · ·

--Je vous intrigue, Dolorès?

Dolorès en effet aurait dû être frappée de ce que Bernard eût brisé les ailes de sa petite victoire de Samothrace pour voir jusqu’où allait son élan, de ce qu’il eût défendu avec acrimonie, depuis la première minute de leur rencontre, la supériorité des sculpteurs, des généraux, des coureurs pédestres français. Dolorès, étudiante en lettres, éprouvait en face de tout événement l’impression qui y correspondait exactement. Quand on lui annonçait une mort, elle en était toujours affectée, elle n’oubliait pas de plaindre, comme il est naturel, ceux qui restent. Quand elle apercevait un baptême, elle était joyeuse. Sa joie d’ailleurs, comme son deuil, avait des délais précis. Et, auprès d’elle, les gens n’étaient plus une confusion de défauts et de qualités. Ils semblaient n’avoir qu’une caractéristique. Ils devenaient leur propre personnification. Elle les pesait et les jugeait d’un regard, ainsi qu’on pèse, dans les magazines, les nations alignées les unes auprès des autres, selon leur production de maïs ou de cuivre, la première géante, la dernière presque invisible. Si Bernard l’intriguait, c’est qu’il y avait vraiment en lui quelque chose d’attirant, ou de mystérieux. Il en doutait. Il attendait la réponse avec impatience.

--Vous pouvez parler franchement, Dolorès. Une vérité ne me blesse point. Elle passe en moi sans que je m’en aperçoive, fût-ce par le cœur. Je ressemble aux enfants qui ont avalé une aiguille. Elle fait son chemin et sort toute seule.

Si Dolorès le blessait, il avait d’ailleurs le recours de savoir que les jugements de Dolorès étaient plus nets que nuancés. La décision ne va jamais sans quelque naïveté: Elle était naïve. Elle croyait avec persévérance au sérieux de ses occupations. Elle était de ces mortels consciencieux pour qui restent à l’ordre du jour les questions séculaires, le canal des Deux Mers, la langue universelle. Le progrès eût consisté, pour elle, à résoudre les problèmes historiques, celui de l’existence dernière, celui du vers pindarique, celui de la Vénus sans bras. Seule l’énigme du chevalier d’Eon la laissait indifférente parce qu’elle éprouvait pour les travestis une aversion insurmontable... Mais il s’agissait de savoir s’il y avait un problème Bernard.

Ils avaient porté leurs chaises jusqu’à la rampe de la fontaine Médicis. Bernard allait victorieusement comparer à cette baignoire italienne les vasques de Saint-Cloud. Mais pourquoi insulter un objet ami? Il se tut. Les promeneurs habituels s’égrenaient. Un enfant laissait jouer le bâton de son cerceau le long des grilles du jardin: Toutes avaient le même son, celle qui contient une barre d’or, selon la légende, devait être aux Tuileries, ou à Bagatelle. Une Anglaise s’était plantée au milieu de l’allée, aussi maigre que son ombre. On n’aurait eu, comme sur un levier d’aiguillage, qu’à appuyer sur elle pour que l’ombre se levât, et quelque pensionnat, derrière, eût déraillé.

--J’ai vingt-trois ans, Dolorès. Et pas un roman, pas un article à mon actif. Pas un crime!

--Quelque âgé que vous soyez, mon ami, vous trouverez toujours un homme de génie qui attendît votre âge pour commencer.

--Mais on doit du moins, Dolorès, pendant la période d’attente, sentir en soi une force, une puissance...

Elle prit les yeux impersonnels d’un médecin.

--Qu’y sentez-vous?

Ce qu’il y sentait?... S’il baissait les paupières, il y sentait un vide, un vide qui aspirait vers le centre pommettes, lèvres, poitrine; un vide qui déroulait son cerveau par bandes d’ouate; il y sentait un cœur battre, un cœur s’arrêter. En somme, il n’y sentait rien. Ce domaine était ouvert à tout venant. Le chant des oiseaux y résonnait; une phrase banale de Dolorès faisait tout onduler. Il se sentait impuissant, il lui manquait une tête, des bras: le problème Bernard se posait.

Dolorès le résolut sans l’ombre d’une hésitation.

--Ce que vous avez, Bernard, c’est le péché de l’esprit.

--Le péché de quoi?

--Chacun de vos sentiments contient, pour le ronger, un ver. Vous êtes de la race des sombres. Vous tenez ce vice du grand-père dont vous me parliez hier, ce capitaine de louveterie qui se tua dans les bras même de sa maîtresse. Toute chose vous montre d’elle-même son néant. Regardez-moi bien en face, ami. Dites-vous que je suis une femme, avec ses maux, avec ses faiblesses. Dites-vous que je deviendrai vieille. Je suis certaine que vous voyez déjà sur mon visage quelque masque, quelque vernis malsain?

Il regarda. Il ne voyait ni masque, ni auréole; à peine quelques couperoses. Il voyait des traits agiles et aimables. Et il s’en trouvait humilié, car ce n’était pas la première fois qu’il essayait de se surprendre un cœur amer et compliqué. Que de fois, auprès de son ancienne amie, il avait cherché à éprouver le malaise, le dégoût qu’annonçait Dolorès. Toujours sans succès. Au début de la liaison, il se méfiait, comme un passager novice se méfie du mal de mer, le redoutant mais le taquinant. Chaque jour, à mesure que l’amour et l’habitude l’attiraient avec plus d’ardeur vers Georgette, il croyait découvrir en lui les indices d’une irrésistible répulsion. En vain. Et pourtant Georgette était à égale distance de la perfection et de la laideur. Georgette ressemblerait un jour à sa mère, qui était hideuse. Georgette avait la manie d’envoyer à Bernard des cartes postales où elle médisait de la concierge de son ami. Elle appelait les hommes des boulangers. Nue, elle avait toutes les apparences, grâces et défauts, d’un jeune animal. Elle sautait en voltige sur les fauteuils, s’étendait le ventre au tapis. La fatigue et le sommeil tombaient sur elle à l’improviste, la marbrant, la craquelant. En vain. Le jour où il lui découvrit des rides, Bernard se surprit à les embrasser, comme on embrasse une égratignure.

Il prit la main de Dolorès, lentement, affectant de la prendre à regret. Méfiante et compatissante, elle la donna avec l’appréhension de l’infirmière qui tend son miroir à un homme défiguré. Il s’y regarda longuement.

--Je me rappelle, commença-t-il...

Il mentait. En réalité, il ne se rappelait jamais rien. Il était même effrayé parfois de se sentir dénué de passé, de souvenirs. Son enfance s’était écoulée sans particularités. Ou du moins, alors qu’à tout ses camarades étaient arrivées des aventures, alors que les détails d’une période de leur vie se groupaient naturellement, sa vie à lui n’avait pas d’épisodes. Pourtant il avait passé ses dix premières années au milieu de cinquante ouvrières bavardes, dans l’atelier de son oncle. A elles cinquante, suivant un illustre exemple, elles n’avaient pu remplir un seul recoin de sa mémoire. Il ne se rappelait pas d’avantage un événement de lycée qui pût devenir une anecdote. Il inventait donc son passé quand il en avait besoin; il y logeait les aventures que son imagination bâtissait sans répit; et il défaisait ses souvenirs d’occasion après chaque récit ainsi qu’un prote, le cliché une fois inutile, remet en place ses caractères.

--Je me souviens qu’un jour, vers mes sept ans, voisins et parents se mirent à me considérer avec curiosité. Ils chuchotaient à mon approche; je distinguai dans leurs murmures tous les prénoms de mes cousines; on m’annonça que nous partions pour la Provence, où elles habitaient, et l’idée me vint que l’on voulait me marier. D’angoisse je dormais à peine. Je pleurais en cachette chaque matin et chaque soir.

Il s’arrêta une minute. Il aimait à parler en versets. Et depuis longtemps il tenait prête une description du midi.

--Le jour du départ arriva... C’était l’automne, comme aujourd’hui. Jusque-là, je ne l’avais vu que dans notre petit jardin carré, qu’en hauteur. Le train perçait maintenant pendant des lieues entières l’air le plus coloré et le plus inerte. Les vendangeuses, Dolorès, étaient penchées sur les vignes comme les laitières de mon pays sur la vache qu’elles vont traire. Des petits chevaux aux fers étincelants disparaissaient dans le crépuscule, supportés par quatre croissants. Venaient des pays nouveaux où l’accent plissait les mots comme une ruche. Il faisait chaud. On était plus près du soleil de toute une longueur de bras.

Il s’attardait à ces détails. Il feignait de n’aborder qu’avec répugnance le moment du récit où paraissaient les femmes.

--Et vos cousines?

--Je vécus avec le cocher, loin d’elles. J’échappai comme je pus à leurs caresses. Il me semblait que les femmes forment sur le monde une masse qui se confond, respirant à la même cadence, tandis que les hommes vivent isolés, solitaires. Un jour, mon arrière-grande-tante Céline, qui avait connu André Chénier, voulut me faire des papillotes. Je m’échappai et brisai un vitrail. On comprit qu’il n’y avait rien à tirer de moi. On renonça à me marier... Dolorès, je vous aime.

Il était fier de sa conclusion. On pensait à toute la fatalité.

--Mon pauvre Bernard, essayez, du moins.

Il y avait encore dans le jardin quelques erreurs d’éclairage. Les taches de soleil maladroitement projetées à travers les arbres ne recouvraient pas exactement les massifs. Mais quelle harmonie, quel timbre délicieux avaient ce soir l’air et le zéphir! Les fils de la Vierge pendaient tout droits. C’était peut-être eux, comme les fils suspendus dans les halls du Conservatoire, qui donnaient au ciel cette acoustique divine. Bernard, pour essayer sa voix, voulut appeler une gamine qui vendait du mimosa.

--Laissez, dit Dolorès, cela sent la pharmacie. Je n’aime pas les fleurs en pilule.

Il se tut. Les bouquets coûtaient d’ailleurs un franc. Mais aussi ce simple mot l’avait humilié et déconcerté. Toute réponse heureuse--et il jugeait heureuse la phrase de Dolorès--lui semblait volée, à lui volée. C’était justement, il s’en rendait compte après coup, la seule qu’il aurait pu imaginer. Que dire maintenant du mimosa? Talleyrand avait ainsi prononcé sur la mort du duc d’Enghien, Aurelien Scholl sur les femmes rouges l’unique boutade qu’aurait pu trouver Bernard. Après chaque plaisanterie, il avait ainsi l’impression qu’on venait de faire le dernier mot d’esprit. Mais surtout il enviait Dolorès, il enviait ses camarades, il enviait paysans et citadins de parler nettement, de prononcer, sans avoir eu à la chercher, la seule demande ou la seule réponse naturelle. Une nécessité implacable les écartait de la fantaisie, dictait leurs réponses et leurs gestes. Ils ne semblaient pas s’apercevoir qu’on peut raconter les mœurs des hippopotames à celui qui demande s’il fait beau temps. Il avait l’impression, à les entendre, d’entendre un gramophone, à les voir, de suivre un cinématographe. Seul dans ce monde, lorsqu’il allait parler, il avait à faire le choix entre une phrase stupide, une phrase poncive, une phrase élégante. Il ne réussissait à avoir sur un sujet l’idée originale qu’en se demandant:

--Et un homme intelligent, Sainte-Beuve par exemple, que penserait-il de cela?

Il ne réussissait ses conférences que s’il les avait commencées en se répétant:

--Je prends un orateur, élève de Bossuet, sobre, incisif, un peu grandiloquent. Que leur dirait-il?

Ainsi l’université ne lui avait appris que le pastiche, avait déboîté, au lieu de les mélanger en un Bernard composite, tous les mérites qui somnolaient en lui comme les poupées dans une poupée russe. Il était bon, il était modeste, il était romantique ou arriviste par journées. En ce moment même, pour parler avec émotion à Dolorès, il n’était pas sûr de ne pas penser à Fromentin--quand Dominique rêve, rêve--ou plutôt à Montozat, son camarade de régiment, qui gémissait auprès des femmes avec une telle fougue qu’elles résistaient rarement.

--Dolorès, consolez-moi. J’ai perdu toute confiance. Je ne trouve rien dans la vie de ce que mes maîtres ou mes bonnes m’ont annoncé. La force? l’habileté? A part les clowns dans les cirques et les hercules sur les places, qui donc peut briser une barre de métal, ou porter son ami à bras tendus, ou lancer au ciel la première assiette venue et la rattraper sans émotion? Et il en est de l’esprit comme du corps. Le génie? le sublime? Cela existe-t-il? En avez-vous jamais eu l’impression? Quand je lis un chef-d’œuvre, il me semble, en effet, que c’est très beau, très habile, mais c’est justement, à une ligne ou à une césure près, ce que j’étais capable d’écrire. Il n’y a pas un vers dans Racine qui par nature dépasse, non pas mon intelligence, mais mon adresse. J’aime comme il aime. Je suis précieux et ardent et sévère. Dans Victor Hugo, un seul distique, que je ne vous dirai pas. J’aurais pu surtout, je crois, écrire tout Théocrite. Je devinais que deux bergers, dans un pays que j’imaginais vallonneux à la fois et marin, avaient été voir renaître le printemps. Je devinais que deux Syracusaines, vêtues d’étoffes mordorées à revers cerise dont je n’avais qu’à copier les noms dans le dictionnaire d’antiquités, avaient, bavardes, agaçantes, voulu voir mourir Adonis. J’allais composer des poèmes que j’aurais appelés idylles, c’est le terme classique, quand je les ai lues, par bonheur.

--Vous plaisantez toujours! Et il n’y a point de raison pour que vous preniez ma main... Nous ne nous aimons pas.

Il avait un moyen de n’être jamais à court de réponse. Il retournait la phrase entendue comme on retourne un gant.

Nous nous haïssons moins encore, Dolorès. Il n’y a pas de raison pour que vous la retiriez.

--Laissez-moi. Regardez comme l’Odéon est joli, ce soir.

Joli, l’Odéon? Jusqu’à ce jour, le soupçon qu’il ne fût pas affreux ne l’avait jamais effleuré. Il se trouvait ridicule d’habiter à son ombre, moins massive d’ailleurs que lui. Dans son projet de la réfection de Paris, il était convenu qu’on l’enduirait de pétrole--du roumain, il s’infiltre mieux--et qu’on le brûlerait. Or, maintenant qu’il était prévenu, il trouvait en effet quelque modestie à ses puissantes assises, quelque pittoresque aux galeries creusées dans ses flancs pour les impatients auteurs. Il se sentait mortifié d’en avoir dit, d’en avoir sincèrement pensé tant de mal, et de ne point trouver aujourd’hui de motifs à ses calomnies. Pourquoi toutes ses idées avaient-elles donc, dès qu’un autre les contestait, comme la tapisserie la plus parfaite, un envers incompréhensible et laid. Pourquoi aurait-il eu maintenant de la mauvaise foi à contredire Dolorès? Evidemment l’Odéon était joli. Ses girouettes Directoire tournaient délicieusement. C’était à désespérer. Tous les monuments qu’il dédaignait, alors, devaient être également des chefs-d’œuvre? Il s’ingéniait à découvrir leur pittoresque. La colonne de la Bastille était la garde d’un glaive gigantesque enfoncé dans le sol de la Bastille même. Le Sacré-Cœur, à travers les myrtes des Buttes Chaumont ou les polonias de la Place d’Italie, composait subitement un mirage hindou ou byzantin. Et le Panthéon, par contre, qu’il admirait sans restriction, n’était-il pas coiffé d’un dôme trop étroit? Etait-il laid, le Panthéon?

Dolorès le regardait anxieusement.

--Je vous intrigue, Dolorès?

--Non... vous êtes sympathique...

C’était toujours cela. Ils revenaient vers la Sorbonne, silencieusement. Bernard, au terme de chaque soirée, renonçait à se duper soi-même. Il repassait sans pitié ses mensonges, ses improvisations de la journée: il enlevait ses faux bijoux. Son grand-père n’était point capitaine de louveterie; bourrelier, il n’était renommé que pour tuer à chaque ouverture un chien de chasse. Son arrière-grande tante Céline n’avait jamais connu André ni même Marie-Joseph Chénier, elle n’était de sa vie sortie d’Aubusson, et, la seule peut-être de la bourgade, n’avait même rien à voir avec les célèbres tapis. Ainsi il se retrouvait, chaque soir, roturier, pauvre, inconnu. Et son talent, il en doutait fort. Et sa santé, il était cousu de furoncles. Son fameux éclair lui-même était peut-être une comédie.

Il risqua le tout pour le tout: il abaissa brusquement les paupières, il refit son contrôle, bravant les conditions déplorables. Bien lui en prit, ce fut un éblouissement. Des gerbes, des rivières, des fusées étincelèrent. Le disciple de Bossuet, sobre, incisif, un peu grandiloquent, aurait murmuré:

--Heureux, Bernard, heureux celui qui pour veilleuse, dans notre nuit, dispose d’une telle lumière!

· · ·

La maison où il était né était à peu près le seul endroit du monde où Bernard fût dépaysé, ses parents les seuls êtres devant lesquels il se sentît perpétuellement mal à l’aise. A Paris, insignifiant, il vivait sans contrôle au milieu de merveilles qu’il traitait d’égal à égales; dans son village, à mesure qu’il en devenait l’homme important, il avait à reprendre de plus près ses habitudes médiocres. A l’époque où les professeurs de philosophie vous apprennent, un beau matin, à douter du monde extérieur, où Bernard roulait des boulettes de pain sur le bout de ses doigts pour se convaincre des mensonges du toucher, où il découvrait que les ombres étaient rouge vif, les feuilles rosa, il devait convenir que les couleurs de sa maison restaient précises et massives, que ni les gestes de ses parents ni leurs paroles ne se laissaient interpréter. Accrochée au mur du salon, une fausse palette sur laquelle les sept couleurs restaient isolées donnait aux vases, aux meubles, à l’air lui-même, le diapason officiel. Il n’y avait pas à en douter; le monde extérieur existait dans sa famille; on avait oublié, et cela gâtait toute la perspective de son théâtre, de refermer la trappe qui l’avait jeté sur la scène.

L’illusion n’eût été parfaite que pour un orphelin. Il se gardait bien de souhaiter un pareil sort, car il avait pour son père et sa mère une grande affection, mais il ne pouvait prendre sur lui de les initier ou de les mêler à son autre vie. Il se sentait nerveux et vaguement coupable, à chaque congé qui l’amenait en province, comme l’enfant sur les chevaux de bois que la vue de ses parents arrêtés, humbles et patients, trouble à chaque tour dans son palanquin d’andrinople. Quel que fût son élan dans la vie, Bernard retrouvait toujours, à sa hauteur, ces deux bourgeois qui marchaient au pas. Ils n’étaient point assez pauvres non plus, point assez roturiers pour qu’il eût le devoir ou l’orgueil de s’en vanter. Ils n’étaient ni défigurés ni bossus. L’imagination n’avait point de prise sur ce teint bien lavé, sur cette santé moyenne. Par déférence, par pudeur, il ne pouvait parvenir à les enrôler dans son cortège. De Paris même, il ressentait un remords à toucher à leur vie présente; il ne cachait jamais que ses parents étaient drapiers, qu’ils s’appelaient Jules et Clotilde. C’est sur leur passé seulement que la fantaisie reprenait ses droits: son père, maître de forges, ruiné en 1870, avait consacré jusqu’à la fortune de sa femme au paiement de ses créanciers; sa mère était demoiselle d’honneur de l’impératrice Eugénie. Winterhalter avait fait d’elle un portrait qui se trouvait maintenant au Musée de Washington. Les professeurs américains lui écrivaient souvent pour avoir quelques détails sur sa vie. On parlait de lui, Bernard, dans deux catalogues. On estropiait d’ailleurs son nom. On mettait un t, à la fin.

Inconsciemment, alors qu’il avait dix ans, il avait déjà cherché à se libérer de cette contrainte. Parfois il se persuadait qu’il était le fils d’un prince exilé. On l’avait soustrait aux fureurs de sujets égarés qui reviendraient un jour, c’est l’usage, le réclamer en triomphe. Ses parents actuels, généreusement, sans qu’il fût question d’un salaire, n’avaient point hésité à l’adopter. Ils l’aimaient. Il leur était reconnaissant de leur sollicitude, de leur courage, du tact avec lequel ils gardaient vis-à-vis d’un enfant maître leur dignité... Il regrettait seulement qu’ils ne fissent jamais allusion à leur secret. Un jour il traça sur une feuille de cahier une phrase perfide et la laissa traîner sur le bureau de son père.

--Les princes, les ducs régnants ont quelquefois des fils qu’ils doivent cacher. Ils les font nourrir à la campagne. On les soigne avec dévouement, sans cependant les gâter.

Le père déplia le billet, le lut.

--C’est à toi? C’est ta dictée?

On ne pouvait s’y méprendre. Lui ne savait rien. Voilà qu’il laissait grand ouvert le papier compromettant, qu’il regardait sans émoi le ruban bleu que Bernard avait tendu sur sa poitrine en grand cordon. Le recel s’était bien accompli à son insu. Quelle surprise serait la sienne, le jour où celui qu’il croyait son fils, en uniforme, viendrait à cheval le remercier et l’assurer de sa bienveillance! Il inclinerait sa tête vénérable. On l’embrasserait. On le décorerait.

Mais sa mère?

Il la contemplait souvent, à la dérobée. On ne sait quels insectes pailletés, comme dans les lampes japonaises, éclairaient ses yeux; le jour, le feu, n’y étaient pour rien. Les papillons ne venaient point le soir voltiger alentour. Il étudiait longuement, sur une immense photographie, sa bouche, son sourire qui y étaient presque grandeur nature. Non, celle-là était sa mère. Elle lui avait coupé elle-même un pardessus pour l’école, alors que les camarades portaient tous des capuchons. Les revers étaient de soie grise. Dans la doublure, un centime neuf, pour porter bonheur. Un mouchoir blanc à ourlé bleu, qui débordait. Des gants gris perle, des gants à fermoir. Pauvre cher homme de tuteur, il avait été bien trompé!

Aujourd’hui qu’ils étaient absents, leur maison peu à peu s’abandonnait à Bernard. Les murs, les couleurs s’effritaient. Il allait profiter de sa solitude pour vivre toute la journée en poète et en gentilhomme. Comme les chasseurs qui lâchent dans les parcs les faisans nourris à la basse-cour, il donnait la volée à tous ces souvenirs, à tous ces objets domestiques. Il s’imaginait visiter, entre deux trains, le vieux cottage familial depuis longtemps inhabité. Il avait frappé par déférence à la porte de cette solitude de même que l’on frappe, avant d’entrer, à la porte d’un ami sourd. Il avait ouvert les fenêtres sur le jardin sauvage où les catalpas protégeaient du soleil les magnolias, les hortensias. Par cette lumière nouvelle, chaque meuble, chaque bibelot avait repris pour lui sa valeur et son style. Ainsi les traits d’une beauté s’isolent peu à peu aux approches de la vieillesse, et, n’appartenant plus au présent, se partagent entre les époques passées: le nez devient Louis XVI, le menton Empire. Dans l’arrangement qui lui paraissait autrefois uniforme, Bernard distinguait maintenant des aînés et des cadets. Les bois, la couleur des bois avait joué, détruisant l’harmonie de ton, isolant l’acajou, le noyer, le palissandre. Seuls les portraits: Brutus, Mac Mahon--les gravures: la chasse, les accordailles--s’entendaient pour ne conter qu’une même histoire: il suffisait, comme au chemin de croix, de tourner dans le bon sens.

Du jardin, à travers champs, Bernard descendit jusqu’au bourg. Ses pas sonnaient à peine sur l’honnête sol français, de vrai terreau, pur de tout alliage de cuivre ou d’or. Des aubiers centenaires jalonnaient par toises et par coudées le cours des ruisseaux. Les corbeaux éternels tournaient autour du clocher, contre le sens des aiguilles de l’horloge, neutralisant le temps. Les pics verts faisaient leur chasse aux insectes comme une tournée, de poteau à poteau télégraphique. A l’horizon, rejetant les champs de cerisiers jusqu’aux marais de cette Brenne dont les habitants ont le ventre jaune, flexible, la Creuse s’effilait sur les collines de meulière. Avant le coucher du soleil, pour être prête à son lever, la campagne déjà s’endormait, comme les coqs astucieux. Elle s’endormait; elle ronflait un peu, la campagne. Pas de murmures ou de cris, pas de fumées. Comme elle paraissait vaine, la légende qui veut qu’il y ait des hommes. Il était si clair, ce soir, qu’il n’y en a point, qu’il n’y en a qu’un, ou deux. Pas de chansons. Et, justement, il était là-bas à la lisière des champs, l’unique homme, donnant à l’univers sa véritable échelle. Etalon invariable, le jour n’avait dilaté, le soir n’avait emporté que son ombre. Il suffisait de le mettre en regard du ciel pour voir que c’était le ciel, peu à peu, qui diminuait.

Le village était célébré par les géographes parce qu’il marquait à peu près le milieu de la France. On ne savait à vrai dire si c’était l’église ou le rond-point qui occupait le centre exact. Comme le pôle, il devait varier, suivant les années, mais on se sentait presque, comme au pôle, au faîte d’un demi-globe, plus exposé, plus assuré. Les rues, les fleurs, les fossés s’évasaient sur cette terre convexe. Par quelle vanité, par quelle peur Bernard la délaissait-il pour une ville, où l’on doit loger dans les coins la nuit, le soleil? Par quelle ignorance cherchait-il à étudier la vie là où elle s’amasse en une écluse gigantesque, alors qu’elle était ici distribuée par maison, goutte par goutte, et que sous chaque toit, comme sous un microscope, isolé, un défaut ou une qualité s’épanouissait? Et Bernard, sans trop de difficulté, peuplait son bourg de types balzaciens. Dans cette ferme habitait Dron, l’avare, qui avait fait construire pour sa femme, au cimetière de Bourges, une chapelle exigée par testament, et qui déjeunait dans le caveau, les jours anniversaires, pour épargner les frais de restaurant. Dans cette échoppe, Bottin torturait les animaux, il teignait les serins en martin-pêcheurs, il plumait les coqs vivants pour un chapelier; il avait crevé les yeux de son merle pour qu’il chantât mieux: l’oiseau chantait de moins en moins, mais il engraissait. Dans son café, Durandot le terrible, qui avait surpris deux fois sa femme avec son ami Ermelin et ne s’était point senti capable de casser la tête, prétendait-il, à un camarade de première communion. Et sur son banc municipal, le père Dorat, le menteur, qui continuait à mentir, ses quatre-vingt-cinq ans passés. Chaque après-midi, il s’échappait pour errer à l’aventure dans la campagne et racontait au retour d’incroyables aventures. Quelque coquassier le ramenait en carriole. On venait justement de le débarquer, et il appela Bernard pour le mettre au courant, fier de son équipée. Bernard volontiers s’arrêta. Rien ne pressait. Le soleil avait battu dès six heures son record de la veille, et terminait, doucement, sur sa lancée.

Le vieux Dorat était ce soir pour l’émotion. Il mentait avec sentiment.

--Où je suis allé, Bernard? Je ne sais pas au juste, mais je crois bien que j’ai aperçu des bateaux.

--Des bateaux!

Il n’y avait ni canal ni fleuve à trente lieues à la ronde et jamais Dorat n’avait dépassé les bornes de la commune.

--Je crois bien que ce sont des bâteaux. Ils étaient dans l’eau, des matelots dessus; plus longs que larges et les cheminées à barre rouge. J’ai de mauvais yeux, je ne peux rien certifier, mais c’était bel et bien des bateaux.

--Ils avaient des voiles?... Oui, des voiles... des toiles enfin pour le vent.

Le vieux réfléchissait en bourrant sa pipe, car il n’avait point prévu la question et il veillait à ne point se couper dans ses récits. A court d’imagination, prétextant que les allumettes de l’Etat, trop courtes, s’éteignaient ou lui brûlaient les doigts avant que le tabac n’eût pris, il rentra se remiser près du fourneau. C’est alors que Bernard remarqua sa petite fille, à la fenêtre. Elle cousait silencieusement, et levait vers le jeune homme, après chaque coup d’aiguille, deux yeux fidèles, deux lèvres entr’ouvertes. Tous les signes qui poinçonnent la beauté, chez les différents peuples, étaient réunis sur ce visage encore insignifiant. Les prunelles étaient bleu marine, les cheveux noirs; les sourcils se rejoignaient; le nez était droit; juste une fossette, juste un grain de beauté; juste cette respiration ordonnée dont chaque haleine semble durer un tout petit peu plus longtemps que l’haleine de tout à l’heure, si bien que l’on imagine un jour pour lequel une seule aspiration suffira... Il faisait déjà sombre. La seconde veille commençait et les poules, sur leur perchoir, changeaient de patte pour la première fois. Un seul rossignol suffisait à annoncer l’automne, la nuit, la forêt, le silence.

Serait-ce enfin celle-là qui comprendrait son désir, son simple désir. Ce qu’il voulait était pourtant bien facile; il voulait qu’une femme rencontrée, sans qu’il eût à la solliciter ou à la contraindre, vînt se placer d’elle-même à son côté, marchât en souriant, lui obéît; que la voyageuse du coin, dans le wagon, s’approchât, se pelotonnât contre son épaule, lût à son livre... Les Roumaines, les Russes, dit-on, saluent ainsi le bonheur, s’arrêtant une minute à tout détail qui peut devenir le premier souvenir d’une passion. Serait-ce enfin celle-là, avec ses yeux qui louchaient à peine?

--Comment vous appelez-vous, Mademoiselle?

--Je m’appelle Renée Dorat.

Il tenta l’épreuve.

--Je m’appelle Bernard. Accompagnez-moi jusqu’à la forêt.

Soumise, elle posa son ouvrage et se rangea près de lui; ils partirent. Ils avaient échangé leurs prénoms comme on échange des anneaux de fiançailles, et chacun, dans son esprit, jouait avec celui de l’autre. Il lui prit les mains. Elle les avait d’inégale grandeur; il fallait les serrer avec une force inégale. Les six heures, une par une, tombaient du clocher au compte-goutte. On s’était d’ailleurs trompé, il en tombait sept. Les constellations étaient emmêlées et rigides comme des jonchets, on n’aurait pu retirer l’une d’elles sans ébranler toutes les autres. Pour le repas du château, le bassin argenté haussait un cygne tout paré. Les chiens de luxe et de garde aboyaient alternativement.

--Prenez-moi contre vous, Renée!

Elle le pressa contre sa poitrine, obéissante, puis, toujours silencieuse, reprit sa marche. Elle ressemblait au St. Sébastien de ce peintre allemand. A qui ressemblait-elle donc?

--Embrassez-moi...

Elle l’embrassa.

--Embrassez-moi en laissant vos lèvres un peu ouvertes.

Toujours sereine, elle se prêta à son jeu. Ainsi les miroirs où des mots délicieux sont cachés vous les révèlent quand vous soufflez sur eux, vous les révèlent sans émoi. Avec tranquillité et conscience, elle acceptait les baisers, les moindres regards. Ils étaient en sûreté en elle comme dans une tirelire.

Ils s’asseyaient maintenant au bord de la source des Préférés. Ils la contemplaient. Du centre partaient d’innombrables petits cercles, immobiles et tendus. A compter son âge comme on compte celui des arbres, c’était une source qui devait avoir plus de mille ans. On sentait qu’un mouvement infini circulait dans l’espace. Mais, comme une file de billes d’ivoire, les choses se le transmettaient en restant immobiles. Seul, tout là-bas, un peuplier secouait ses feuilles, seule, si près, Renée frissonnait quand c’était son tour. Jamais Bernard n’avait vu frissonner ainsi. Quand il passait son bras autour de sa taille, un tremblement mystérieux agitait des pieds à la tête sa compagne. Chaque muscle craquait, chaque artère pétillait, les dents claquaient. Il en éprouvait une vague inquiétude.

--Vous me pressez contre vous, Renée Dorat, vous m’embrassez en laissant les lèvres un peu ouvertes. Vous m’aimez donc?

Elle ne répondait point.

--Regardez-moi.

Ignorante, elle ne regarda pas seulement ses yeux; elle crut qu’elle devait l’examiner en détail, elle considéra ses cheveux, sa cravate. Lui-même d’ailleurs était distrait. D’habitude, il regardait dans les prunelles de ses amies comme dans les porte-plumes qu’on rapporte de Lourdes ou des Sables d’Olonne. Il les étudiait vraiment, il y cherchait des plages, des châteaux rouillés, de la mousse. Mais cette soumission l’inquiétait qui l’avait d’abord flatté. Il se soupçonnait maintenant d’en être la victime. Peut-être Renée était-elle réputée dans le bourg pour sa facilité, pour sa naïveté.

--Parlez moi.

--De quoi?

--De ce qui vous plaira. De tout.

--Je ne parle jamais.

On ne pouvait avoir une voix plus émue et plus raisonnable. Plein de remords déjà, il se penchait sur elle, il l’étreignait. Il tressaillit en la voyant pleurer. Elle pleurait les yeux fermés, modestement, de même que tout à l’heure, pour rire, elle avait caché ses lèvres de sa main. Et à nouveau elle ressemblait à une femme illustre. Quelles femmes illustres avait-il donc déjà vu sourire, aimer, pleurer?

Ils revenaient vers le bourg. Des ombres d’oiseaux voletaient sans bruit. La lune invisible éclairait la nuit par en dessous. Bernard, pour la première fois, comprenait qu’il était né pour la campagne et pour la médiocrité. Toutes ses qualités ne lui serviraient jamais. Il était prodigue, mais il était pauvre. Il était complaisant, mais il n’aurait jamais qu’à l’être pour des supérieurs. Il était modeste, mais il n’avait point de talents. Quelles fées s’étaient trompées, au bord de son berceau, et lui avaient octroyé les mérites nécessaires aux rois? Voilà qu’il rejetait maintenant sur son ambition, comme le fils pieux sur le père enivré, un manteau impénétrable. Il renonçait à son projet de club où les jeunes bourgeois, inscrits par professions, s’offriraient à la République en cas de grèves ou de guerre. Il renonçait à reconstruire les vieilles maisons sur le Pont Notre Dame, les cahutes sur le parvis; à planter de pins les hauteurs de Montmartre, à flanquer Paris, les fortifications une fois démolies, de vingt palais qui seraient les pavillons d’été de chaque arrondissement, avec des théâtres pour ballets, avec des bains. Les conseillers municipaux pouvaient, s’il leur semblait bon, aliéner la pointe de la Cité, peindre en jaune clair la Tour Eiffel. Il abandonnait Paris, il abandonnait le monde à lui-même. Il n’y retournerait jamais plus. Il avait subitement le dégoût d’un voyage aux Indes, à Tahiti. Il lui semblait vain et prétentieux de descendre le Gange sur un radeau sacré, à la même vitesse que les crocodiles endormis; de regarder, sur un rivage de corail cannelé, un poirier de France fleurir, un colibri s’y poser. Et cette Anglaise splendide qu’il avait vu au cinématographe sortir d’une villa de Delhi--il avait pu lire le nom de la rue--ajuster son châle, disparaître après mille tournants dans une voiture qu’on avait longtemps suivie, il l’abandonnait à son mari, à son cousin, au premier champion de polo; il renonçait à la retrouver jamais. Dans le sable, du bout de sa canne, il signait son abdication.

Soufflant dans la trompette qui le matin annonçait les légumes, le marchand de journaux passait. Bernard, surpris par la manchette, acheta un numéro: Le Louvre était en feu. A part les Poussin et les Claude Gellée, intacts, à part un modeste Lesueur, tout était consumé. La Joconde, l’Olympia avaient brûlé les premières. On avait vu scintiller le Régent, inabordable, pendant une minute, puis il avait filé comme une étoile: Le voilà disparu pour un couple de siècles. Les statues bouillantes qu’on avait cru sauver et qui étaient rangées par files sur le carrousel, éclataient maintenant d’elles-mêmes, s’effondraient, perdaient un bras. On eût dit une cohorte de soldats antiques fusillés sans gloire par une société de tireurs. De Londres, coïncidence étrange, on annonçait que la Galerie Nationale brûlait également... On n’avait point encore de nouvelles de Dresde, de Munich, de Madrid.

Deux jours auparavant cette nouvelle eût consterné Bernard. Il en fut à peine effleuré. Depuis ce matin, depuis tout à l’heure, il n’admettait plus la gloire, ni ses enfants, les chefs-d’œuvre. Il se sentait seulement libéré de n’être pas à Paris témoin de ce malheur, comme on l’est d’échapper à la corvée d’un enterrement. D’ailleurs il ne s’agissait plus de courir les musées, il s’agissait de vivre.

D’ailleurs la Joconde était près de lui. C’est à elle que Renée ressemblait. Elle avait le même visage irrégulier sous le masque rigide et transparent de la beauté. Elle avait ses épaules arrondies, à douter qu’elle pût lever les bras, cueillir des cerises, et elle avait maintenant, comme elle, le privilège de ressembler à une merveille disparue. Déjà Bernard s’habituait à l’idée de vivre à son côté. Que lui dirait-il demain, à l’heure officielle? Assuré par avance du succès, la demanderait-il pour sœur, pour femme, ou pour maîtresse? Prouverait-il enfin qu’il n’était point sans énergie et sans esprit de suite en l’épousant, en ayant d’elle de beaux fils; en l’accompagnant chaque après-midi à la promenade, tandis que les peintres célèbres, attirés par cette ressemblance inouïe, s’inclineraient sur son passage, et s’étonneraient de la voir, de sa marche silencieuse, dévider à chaque pas l’écheveau qui attache pour toujours les autres femmes?

On était à la porte du père Dorat. Bernard prit congé.

--Dormez bien, Renée.

Elle lui obéit précipitamment. Elle entra chez elle au galop. Elle dut se mettre au lit, tout de suite, sans souper...

C’est ainsi que Bernard s’ingéniait à styliser chaque acte de sa journée, chaque paysage, chaque émotion. C’est ainsi que certaines abeilles se construisent des gâteaux dont les logettes sont plus finement sculptées. Mais aucun miel ne les baigne.

· · ·

Je cherchais en vain, mon amie, à saisir sur vos traits ou dans mes paroles l’ombre d’un désir. C’était un de ces jours de semaine dont l’aménité des gardiens et des contrôleurs fait un dimanche et où la hauteur des jets d’eau n’est plus calculée sur le diamètre du bassin ou du ciel. Une loueuse bègue essayait en vain de nous expliquer qu’on paye pour les chaises; nous nous refusions à croire qu’il y eût entre les hommes des affaires d’argent; vous alliez lui donner des fleurs, ou une bague, ou un de ces enfants assemblés autour de votre loulou à longs poils, résolus à fuir de pied ferme au premier grondement, qui se demandaient s’il était debout ou couché. Les marronniers étaient tout roussis sur leur droite; il ne restait plus qu’à les retourner. Nous étions tout engourdis du côté gauche. Nous causions de l’amour comme on cause du temps, pour être banal et ne nous engager à rien. Je vous pris les mains et vous assurai que je vous aime, que je vous adore. Vous étiez tout à fait de mon avis...

Bernard cependant, dans sa province, renonçait à épouser Renée. Il flânait de porte à porte. Il n’essayait même pas de trouver à sa résolution une cause précise. Il savait trop bien que chacun de ses prétextes plongeait une racine dans ses défauts et l’autre dans ses qualités. Il ne voulait avoir pour lui, par ce beau matin, ni mépris, ni surestime. Il n’eût pas menti en se disant:--C’est que Renée est trop pauvre, c’est que je n’épouse point sans dot. Il eût menti en ne se disant pas:--C’est que ma mère en serait malheureuse. Il ne l’épousait pas, et voilà tout. Elle était pour lui, désormais, un de ces souvenirs qui s’endorment soudain, et qu’on réveille, au tournant du siècle, avec leur jeunesse. Dans vingt ans, il la rencontrerait à nouveau, il la saluerait, ils se souriraient. Elle pouvait en attendant épouser Mortonne, le jeune ébéniste. Elle lui était destinée.

Arrêté justement près de la boutique, il s’étonnait de n’avoir jamais eu, comme devant ce menuisier, le sentiment de sa roture. Mortonne était grand, svelte. Il avait des mains effilées, des cheveux châtain soyeux et courts, des yeux bleus voilés et francs. Il travaillait avec soin et indifférence. Les poules piétinaient les copeaux: il les chassait sans juron et sans geste. Une automobile lui demandait la route: il répondait sans dédain et sans condescendance, alors que Bernard déjà s’agitait; il n’avait pas de sourire entendu en mettant le chauffeur en garde contre le carrefour de la Semble-Vierge. Bernard était consterné et jaloux. Il ne savait dans quel esprit de flatterie, il s’ingéniait, lui, à plaisanter et à égayer ses camarades. Il interrompait les discussions sérieuses par des boutades, et donnait pour excuse son humour, qu’il disait anglais. Il feignait, au café, avec la main qui battait l’air, d’atteindre au goulot la carafe, qu’il retenait de la main placée à la base. Il glissait sur des pelures d’orange imaginaires. Il imitait le chien qu’on écrase, la lime, l’omnibus Panthéon sur le pont de la Concorde. Et cependant dès qu’un camarade le traitait de pitre ou de clown, il se sentait atteint en plein cœur. Il devenait brusquement rageur et mélancolique. Comme si l’humour anglais empêchait de comprendre la gravité, le poids de l’existence! Bernard se faisait fort d’être, s’il le voulait, plus triste qu’aucun d’eux, et avec plus de raison. Il n’y avait d’ailleurs pas tant de motifs d’être gai, dans la vie.

Il passait devant la maison de son oncle. Il entra. Le capitaine Golaud habitait une petite rue qui portait son nom: la municipalité l’avait baptisée alors que lieutenant il avait enlevé à lui seul une batterie chinoise. Dans la salle à manger, il découpait la bordure noire de quelques lettres de faire-part; il les conservait, ainsi inoffensives, pour connaître le détail des familles. Les volets étaient fermés; un rayon était pris dans une des fentes transversales; il semblait avoir été mis là par le facteur. Au mur, des cartes de navigation, semées d’îles si minuscules qu’on y devait, au lieu d’enterrer les morts, les jeter à l’eau comme d’un navire. Une étoile de mer était accrochée à un ruban. Un sabre pendait à une écharpe. Tout devenait une médaille chez l’oncle Golaud, chevalier de la Légion d’Honneur.

Bernard l’embrassa.

--Mon oncle, je viens te demander un conseil, un ordre.

Hypocritement, il donnait de l’importance à cette visite faite par hasard. Par compassion sans doute, pour que le vieux soldat ne finît point par se croire inutile et méprisé.

L’oncle ferma la fenêtre qui donnait sur la rue Golaud.

--Tu ne m’en as guère demandé pour tes palmes. Que deviens-tu? Bonjour.

Bernard s’était vanté, dans une lettre à ses parents, d’avoir refusé le titre d’officier d’Académie. Le capitaine trouvait de mauvais ton cette répugnance.

--J’aime une jeune fille.

L’oncle sourit.

--L’amour est le grand chef. Épouse-la. Tu l’aimes?

--Infiniment.

Il sembla hésiter.

--Mais c’est une ouvrière.

--Tant mieux. Tu vas l’épouser. Je me charge de décider tes parents. Tu l’aimes, n’est-ce pas?

Il se frottait les mains. Il concluait:

--L’amour est le roi du monde.

Bernard regardait avec pitié le front exsangue, les joues gonflées du vieillard. Ce visage de cire, en plein midi, semblait toujours éclairé par le dernier rayon du soleil. C’était donc là l’homme qui s’était cru toute sa vie un modèle de volonté, et qui passait pour l’être. Pauvre volonté, que Bernard l’inconstant, d’un simple mot, faisait tourner d’un bloc! Pauvre volonté impitoyable qui durait juste un jour, juste une heure, comme une consigne, et qui s’anéantissait à la relève. Cet homme--on admirait au régiment ces coïncidences extraordinaires--avait rajeuni à son insu les plus célèbres exploits antiques. Il avait traversé le Niger à la nage, dans la nuit, malgré les crocodiles, pour rejoindre Mama Batyli, qui haussait sur l’autre rive une torche allumée. A demi réveillé, dans sa case, il avait étouffé deux serpents gigantesques, de son lit, en étendant les bras, comme s’il prenait seulement un point d’appui pour s’étirer, et s’était rendormi sans les lâcher. Traversé par une flèche, il l’avait arrachée malgré le médecin, pour mourir plus tôt, devant sa compagnie et face au fanion: cela l’avait sauvé. Cet homme, pour le marier à Renée, était déjà disposé à se brouiller avec sa famille entière, à lui donner en dot la moitié de sa pension. Il se préparait avec enthousiasme à l’assaut. Bernard sonna la retraite: Il obéit avec énergie.

--Ma mère en mourrait, mon oncle. Elle qui veut voir notre famille peu à peu s’élever; elle qui est si fière de toi.

--Ta mère est une sainte.

--Il faut tâcher d’oublier, n’est-ce pas? Accompagne-moi jusqu’à la maison. Je finis ma malle. Ne me lâche pas une minute. Pourquoi ma mère n’est-elle pas-ici?

--C’est une sainte.

Il prit son chapeau, le neuf.

--Tu partiras demain matin, à sept heures. J’avais un permis de première pour Paris. Le voici. Promets-moi de ne pas manquer le train.

--Il fait si beau ici! Tout est calme...

--Tu partiras. Voici vingt francs.

C’est ainsi qu’un faux malade se laisse avec remords soigner par un vieux médecin que toute la ville sait perdu. Ils allèrent prévenir l’omnibus. L’oncle Golaud commanda une place d’intérieur: on s’échappe si facilement d’une impériale. Il tint toute la journée son neveu par le bras. Il lui fit cadeau d’une boîte en peau d’onagre avec un grelot grigri qu’il suffisait de faire sonner pour écarter les souvenirs d’amour. Il montra comment l’agitait Mama Batyli, et comment Eve Kirchmann, sa maîtresse de Singapour, l’avait percé d’un trou pour l’envoûter.

· · ·

C’était le jour où j’avais vingt-huit ans, mon amie. Je vous embrassai enfin sur les cheveux, je rentrai chez moi au galop, je chantai face à votre portrait, je recousis avec joie mon parapluie, je voulais vous envoyer, par télégramme, les plus beaux vers, les plus belles phrases d’amour:--Jour pas plus pur que fond cœur... Ne lurent pas plus avant... Visages réunis dans fontaine... Hélas! Heureux passé! J’ai vingt-huit ans et un jour.

Or Bernard, emprisonné par le capitaine avec son dernier repas, errait sans appétit dans les chambres. Il ne se consolait point, ce soir, à se regarder dans la glace, comme l’oiseau en cage dont l’amie est morte. L’ombre d’ailleurs brouillait son visage. C’était le crépuscule: tous ses dieux pâlissaient.

Il croyait avoir trouvé à tous ses actes une clef qu’il essayait avec conscience. Il croyait comprendre enfin qu’il n’était pas intelligent. Il remarquait chez lui pour la première fois ces plis tombants des paupières auxquels il avait cru depuis des années reconnaître les sots. Il avait en effet leurs amusements superficiels: il trouvait spirituel de dire en Alger au lieu de dire en Algérie; il appelait un précepteur un régent, un journal le pamphlet du jour. Il avait leurs enthousiasmes; le matin où une revue avait exposé le radium à sa devanture, il avait respectueusement, avec sa petite amie, défilé devant le tube, se découvrant. Il saluait aussi, au Louvre, les tableaux des grands maîtres, quand ils étaient vraiment trop beaux. Il croyait à l’Art pour l’Art, à la Vie pour la Vie.

Et au fond qu’y comprenait-il? Jamais il n’avait pu lire un volume de philosophie jusqu’au bout. La suite des idées et surtout les conséquences générales lui échappaient. Pour qu’il distinguât les lignes des détails, il lui fallait auparavant lire le manuel qui résumait l’œuvre, souligner les phrases typiques. Obligé de compter avec les philosophes pour ses examens, il n’avait pu se les rendre familiers qu’en les unissant, dans son esprit, sur une large fresque. Il imaginait la philosophie comme le fait un peintre. Au centre le vieux Descartes, obséquieux avec les hommes, chassant les chiens; Kant l’égoïste, qui fumait, qui ronflait, qui allait cracher; et Démocrite et Héraclite qui évitaient avec le même bon goût, en si parfaite compagnie, de rire et de pleurer; et Spencer avec son ban d’Australiens; et Beethoven auquel on devait bien cela; et les Futurs Métaphysiciens, enfants pensifs accroupis au milieu de leur cerceau tombé. Il les logeait dans un monde moyen, le monde composite des mondes qu’ils avaient créés; où l’eau était tout; où l’eau n’était rien; au milieu de cet air follet où toutes les pensées ont la même densité, où les lauriers, les citronniers distillent avec rage la sève commune; où des potagers carrés sont plantés d’arbrisseaux réguliers et symétriques, qui donnent par la greffe la flore universelle, de même que les chiffres de la table de Pythagore, combinés, donnent le monde.

· · ·

Vous souvient-il, mon amie, du jour où nous avons retrouvé le phonographe dans lequel, voilà dix ans, vous aviez récité un poème anglais. Vous écoutiez avec angoisse l’écho de votre voix de jeune fille prononcer des mots que vous ne compreniez plus. Ainsi Bernard, de sa fenêtre, au clair de lune, contemplait ce cachet sans initiales sur l’impénétrable nuit, et se trouvait gêné par un tel calme, et se sentait emprunté devant le firmament, et ne pouvait comprendre toutes les émotions de son enfance qui revenaient ce soir vers lui et ne le touchaient plus, comme des pigeons voyageurs longtemps égarés qui retrouvent leur colombier en ruines. Chacun de ses sentiments s’était engourdi à mesure que son imagination devenait plus active et plus précise. Ainsi qu’une liqueur injectée dans une plante la conserve, mais la tue, il ne savait quelle étude malfaisante avait un beau jour desséché les joies et les peines de sa jeunesse et les lui laissait là, intactes et décolorées comme des pièces d’herbier. Il se rappelait, il ne pouvait revivre le temps où il se mettait lui-même au lit, en plein jour, pour pleurer sans avoir le souci de se tenir en équilibre; où son chat venait le rejoindre; où ses regards, peu à peu éclaircis, pour traverser le gouffre immense du plafond, suivaient une fente capricieuse dont les méandres faisaient désespérer de gagner jamais la corniche; où il étreignait les arbres dans la forêt pour savoir leur grosseur, pour savoir son envergure; où le moindre étang rejoignait l’océan et laissait miroiter tous les trésors, armures et statues engloutis dans les naufrages. Il n’était plus rêveur. Il n’était plus douillet. Les défauts et les qualités n’avaient sur lui aucune prise, et dans ses rêves même la désolation et le mystère rarement passaient. Il ne voyait plus pour le sauver de cet engourdissement, que la musique. Il pleurait, autrefois, par une nuit semblable, quand le moindre violon jouait, quand le vent du soir attisait l’étoile polaire. Il fallait qu’il pleurât cette semaine. Demain, dès son arrivée à Paris, il irait au concert, il écouterait surtout le hautbois, le violoncelle, tous les instruments dont la voix est à notre hauteur et qui n’ont pas plus de gammes que nous n’avons de peines. La main sur les yeux, il entendrait sa voisine respirer, et soudain, blâmant les harpes, le cor anglais éclatera...

Il ferma la fenêtre. Il avait oublié que dans le pin le plus proche, des rossignols nichaient. Il ne s’apercevait plus que les oiseaux chantent.

· · ·

Un peu avant l’aurore, d’un coup, comme un scaphandrier qui perd ses semelles de plomb, il fut rejeté hors du sommeil. Etait-ce en lui, était-ce dans sa chambre que deux objets s’étaient heurtés? Un de ses amis venait-il de mourir aux colonies, en pleine brousse, ou un étranger s’agitait-il dans le placard? Il attendit, les bras croisés, immobile, pour ne pas provoquer au crime définitif le voleur qui hésitait peut-être encore...., en entr’ouvrant les paupières, au cas où son ami serait devant lui, en longue robe blanche, rendant sa dernière visite. Il prononça à tout hasard la phrase classique qui donne un prétexte à sortir de la chambre sans mettre les bandits en éveil.

--Voilà bien ma chance. J’ai oublié mes allumettes au salon.

Elles étaient d’ailleurs bien inutiles. Un rayon de lune balafrait le plafond; la veilleuse y projetait des cercles. On aurait pu, la veille d’un examen, repasser là-haut toute sa géométrie. Un silence hostile faisait de la chambre un cube parfait. La nuit, les choses ne reconnaissent leur maître que s’il les appelle, comme les chiens. Bernard appela par leur nom les plus revêches.

--Bonjour, pendule!

Elle se mit à ronronner; une minute, et elle sonnerait.

--Salut, Bucéphale!

Au premier plan d’une gravure usée, le prince héritier de Macédoine enfourchait son coursier qui frémissait encore, l’avant-main déjà soumise, l’arrière-main encore rétive; et il n’était point étonnant qu’il ait eu peur de son ombre; face au soleil elle était encore trois fois plus grosse que lui. Bernard continua à nommer quelques objets parmi les plus fragiles, quelques parents, parmi les plus chers; il lui semblait que tout ce qu’il ne caresserait pas ainsi d’une parole aurait dans la journée une mauvaise fortune. Déjà, la nuit de la Saint Sylvestre, il notait sur un carnet les prénoms de ses amis désirés, les titres et les sous-titres de ses ambitions ou de ses sentiments. Mais allait-il falloir à chaque réveil prendre les précautions qui jusqu’ici lui servaient une année? Tant de droits à acquitter à la porte du jour! Comme il devenait difficile de vivre.

Sur la terre feutrée, la première tache de soleil s’élargissait sans obstacle. Dès qu’elle eût gagné le moulin de la ville, il s’arrêta, comme une montre que l’eau submerge. Tout se taisait d’ailleurs, excepté une alouette qui montait peu à peu, les yeux fixés sur le soleil, croyant ombrager son nid; excepté un boulanger, au fond du cours Marceau, qui cuisait ses pains dans le sein de la terre. Sur le mur d’en face qu’on allait recrépir, apparaissaient les dessins laissés par le lierre arraché, des mille-pattes, des coupures, des triangles plus nets que ne les imprime, sur la grêve, la marée descendante. L’heure du reflux d’ailleurs approchait; les volubilis se haussaient vers les croisées. Bernard prit le parti de s’éveiller gaiement. Il avait ses raisons. Il avait lu en se couchant un conte où deux amoureux se poursuivaient en riant dans le lit, à coups d’oreillers et il concevait à merveille, ce matin, l’amour folâtre. Il se promettait, le jour où il deviendrait l’ami de Dolorès, d’écarter de leur passion toute allure fatale. Ils se pousseraient, le matin à grands coups de pieds sur la descente de lit, alternativement, selon l’heure de leurs cours; il lui ferait de fausses papillotes; elle lui couperait une nuit la moustache. Il feindrait au réveil d’avoir perdu sa force et essayerait en vain de soulever une allumette. Il en avait assez des silences chargés, des lèvres amères; pour s’entraîner; il tira ses couvertures d’un geste, agita ses jambes au dessus de sa tête, se précipita vers sa cuvette où il barbota, et, entendant du bruit, se dirigea en imitant les danseurs russes vers sa fenêtre.

C’était un régiment qui passait, revenant des manœuvres. Encore séparés par le sommeil, les hommes à peine causaient. Ils étaient au pas de route: chacun, l’ancien fermier, l’ancien comptable, l’ancien plongeur, suivant la cadence qu’il allait aux champs, à l’atelier, au restaurant, mais tous marchaient à la même vitesse et Bernard trouvait effrayant que ce garçon de ferme eût ainsi à vivre deux fois plus vite, ce garçon de café deux fois plus lentement. Pauvre armée! Tous les problèmes de l’équipement paraissaient, à cette heure, si vains, si vides: la suppression des capotes, des képis pompon, des tambours, l’adoption d’épaulettes noires pour les enterrements, quels passe-temps pour occuper des hommes! Et cependant, à sa fenêtre, malgré lui, il affectait l’allure militaire, il regardait sacs et vareuses en homme du métier; il souhaitait que les soldats affaissés, en le voyant ainsi froncer le sourcil, le prissent pour un officier en civil et rectifiassent la position. Mais il ne réussit qu’à faire sourire un adjudant trapu, sur lequel la médaille militaire s’étalait isolée comme sur une panoplie. Pauvre adjudant! Pauvre chien du quartier! Il ne lui en voulait point.

Car ce n’était pas seulement par impuissance à les contredire que Bernard donnait toujours raison à ses interlocuteurs, c’est qu’il en avait pitié. Il s’en rendait compte maintenant: ce sentiment de gêne qu’il éprouvait vis-à-vis des plus faibles et des plus forts, ce désir de prendre leur main, cette répulsion à effleurer leur peau, c’était la pitié. S’il les flattait, s’il affirmait à l’oncle Golaud qu’il aurait voulu être officier, à Dolorès qu’il aurait voulu être femme, c’est que femmes et officiers sont décidément bien à plaindre. Et ils n’étaient pas les seuls: Il y avait aussi les pauvres journaliers de Bonneuil ou de Pantin qui rataient leurs tramways, voulaient monter pendant la marche, roulaient dans la boue; les vieux professeurs de piano qui agitent sans relâche, entre deux leçons, leurs doigts de jour en jour plus raides et repassent à vide leurs sonates; des filles portaient d’immenses manteaux en fausse hermine; les chevaux glissaient; les animaux bizarres du jardin des Plantes, outres biscornues, déversaient sur notre climat, haleine par haleine, une vie inutile. Un jour, on présenta Bernard au plus riche financier de Paris; c’était un petit homme à barbe pommadée, qui grasseyait, dont le nez était rouge en été et violet en hiver; il en eut pitié. Il entendit à l’Opéra Miss Gregor dans Marguerite: ses regards immenses voyaient à travers les mille spectateurs: pour elle, ni la pesanteur, ni le désir n’existaient. Elle eût tendu sa main à travers les murailles. Elle eût laissé se tuer à ses pieds, sans se douter de sa cruauté et de leur malheur, les trois sous-officiers de cavalerie voués chaque année à la passion, d’après les statistiques: il en eût pitié.

C’est ainsi que sa compassion faisait une escorte discrète aux plus vigoureux et aux plus puissants. C’est ainsi que les ambulances déjà terminaient le défilé du bataillon. Vinrent encore de pauvres chiens, qui suivaient les voitures, croyant à une vraie guerre. Vint encore le camion de la cantinière; sa lanterne était encore allumée: c’était tout ce qui restait de la nuit. L’horloge sonnait six heures et Bernard s’habilla. En se baissant pour fermer sa valise, il se vit dans la glace, courbé, congestionné, mal rasé. Il eut pitié de son reflet.

· · ·

Une fois que le convoi l’eût ravi à son bourg, à sa famille, il se sentit rasséréné. A nouveau, avec le compartiment de première classe pour écluse, il pénétrait dans ce monde paisible où il ne trouvait ni secrets ni accidents. Unique spectateur à nouveau, il laissait personnages et décors s’évertuer à rendre plus vraisemblable la pièce anodine qui se jouait. Les bouteilles lancées par les portières se cassaient, selon les avis affichés aux cloisons, en d’autant plus de morceaux que la vitesse du train était plus grande. Le rythme des essieux scandait toute chanson. Les bibliothécaires vendaient sans préférence des journaux qui n’étaient ni d’hier ni de demain. Bernard les acheta et les lut avec l’assurance du chrétien qui ouvre au hasard la Bible pour y trouver un conseil. Il y avait dans chaque journal une nouvelle qui lui était destinée.

Etait-ce l’avènement de cette princesse saxonne? Etait-ce la mort de Miss Gregor de l’Opéra? Miss Gregor s’était suicidée. Du moins, on l’avait trouvée étendue sur son lit, sans trace d’asphyxie, sans blessure, et, pour qu’on ne touchât pas à son corps, dans une lettre, elle donnait sa parole d’honneur qu’elle ne s’était pas non plus empoisonnée. Elle avait découvert une mort nouvelle. Le journaliste apitoyé se haussait aux idées générales. Il prétendait que le Destin de l’homme n’est que le hasard, que celui de la femme est une inéluctable logique. Il donnait des exemples, Napoléon, Jeanne d’Arc. Ses moindres mots dans une occasion aussi solennelle, mettaient leurs majuscules. Ainsi revêt son uniforme, pour un enterrement de famille, un sous-préfet novice.

Bernard aimait se soumettre une minute aux théories les plus enfantines. Elles guidaient, elles éveillaient son imagination. Le Destin de l’homme est le hasard? Il se surveilla: en effet, ses mains une fois se crispèrent sans raison, ses yeux une fois devinrent humides; il eût un désir incompréhensible de casser une vitre. Il fit la contre-épreuve, il essaya d’imaginer une femme vraiment libre, il tenta de diriger les héroïnes de l’histoire ou de la légende vers une existence de médiocrité et de repos. En vain. Il ne pouvait, dans son imagination même arriver à déplacer d’une ligne leur destin, même en les traitant, ce qu’avait dédaigné Othello ou Henri VIII, avec beaucoup d’indulgence, avec un peu d’intelligence.

Il voulut empêcher la guerre de Troie. Il mit sa tête dans ses mains.

--Je suis Ménélas. Assis sur le toit de mon palais je regarde s’enfuir celle qui m’a trompé. Je ne la poursuivrai point; elle filera en paix une laine étrangère. Sa trirème disparaît dans ce qui reste de lumière. Elle tire à elle tout le jour: souvent, au cours de nos nuits communes, je dus me réveiller comme aujourd’hui, découvert et tremblant. Un long rayon de la lune complice efface jusqu’à son sillage. Il n’y a plus sur la mer, pour nous guider, que les roses tombées de la poupe. Partons, elles surnagent encore. Partons... A moins que ma terrasse ne tangue et ne roule, berçant ma peine. Partons, pour être sur un vaisseau.

Troie devait périr. Il voulut du moins sauver Desdémone.

--Elle est là. Elle feint de dormir. Elle dort. Mes mains sont nouées autour de son cou, mais que seulement elle tressaille, qu’elle ébauche un geste, dans son sommeil, et je ne la tuerai pas... Que le plancher seulement craque; qu’une de ces fleurs s’effeuille, et je ne la tuerai pas... Horrible silence, horrible surdité. Qu’elle meure!... Ombre de cet oiseau, et toi, grondant tonnerre, et vous cortèges de gondoles avec vos chœurs, vous êtes en retard d’une seconde!

Ophélie?

--Pour Ophélie, elle m’agace. Elle se noie? Qu’elle s’arrange pour flotter. Si je l’aimais? Je l’aimais, certes, mais ses yeux étaient comme une mer impitoyable qui renvoie à la côte tous les morts. Même en ses jours de gaieté, y revenait toute la tristesse de la veille, par épaves...

Le train s’arrêtait. Une femme monta. Bernard se penchant vers la portière opposée ne tourna pas les yeux, se réservant de la contempler tout à l’heure. On approchait de Paris. Déjà il regardait sans émotion cette campagne dont il avait cru les jours précédents entendre battre le cœur. Déjà, pour en saisir malgré elle-même le pittoresque, il reprenait ses ruses de littérateur. Il s’imaginait ne l’avoir jamais vue; il découvrait dans les chiens les dents du loup; la forme des cases romaines dans les chaumières; il apercevait galopant des animaux alezans et bais tout semblables à des licornes. Dans l’Ile de France qu’un bonheur uniforme a patinée, il retrouvait la trace de chaque siècle, il voyait le paysage par tranches comme un géologue voit les terrains: d’abord les jardins Louis XV, la coquille vide de Vénus au fronton de la grille, Vénus elle-même sous un temple rond; les maisons Empire, par îlots, avec leurs tilleuls; les maisons Henri IV blanches et rouges, de brique protestante, de pierre catholique. Son imagination dissociait les éléments de ce jour parfait; il devinait la terre ronde, il sentait en pleine clarté des étoiles au dessus de lui; il traînait comme un boulet la force qui le rivait au sol. Il animait le monde d’un faux mouvement; du train qu’il proclamait immobile, il lâchait vers l’horizon, comme une élastique qu’on détend, les villages, les bosquets que ses yeux avaient retenus une seconde. Il éprouvait aussi le besoin de mettre un drame dans sa pensée:

--Regarde cette femme, Bernard.

--Ne la regarde pas. Te voilà au carrefour de deux chemins et perdu à jamais si tu choisis le plus facile. Cette femme est celle que tu rencontras la veille de son départ. Elle te sourit. Ne la regarde pas. Toi qui as vingt-trois ans, toi qui reconnais aux plis de leurs paupières les hommes intelligents, toi qui fus averti, par des pressentiments, de deux ou trois terribles catastrophes, garde ta solitude, et ta dignité. Tu seras grand: le ciel se fait pour toi plus bleu, la plaine plus verte. Pour toi frémit la campagne de Virgile et de Ronsard. Au bord des nids trop ronds bégayent des oiseaux ovales. Les avettes autour des cassis bourdonnent si activement qu’on ne voit plus les rayures de leur corset. De l’étang, à travers les prés brouillés, la rivière et les ruisseaux remontent en espalier vers les collines...

Décidé déjà à tourner la tête dans une minute, dans une seconde, Bernard aiguisait son désir. Le soleil étincelait. C’était l’heure où dans chaque famille de province, dans chaque chambre d’étudiant, un jeune homme aux joues brillantes s’éveille en sursaut et court à la fenêtre. Dans ce matin ignorant où tout sentiment, pour le cœur encore engourdi, devient un remords, il songe avec angoisse, pêle-mêle et sans mesure, à son meilleur ami, dont il aime à torturer les mains sincères, aux yeux inégaux de sa maîtresse, chaque jour plus fidèles, chaque jour moins familiers, à la fiancée qu’on lui prépare, dans le luxe et dans la douceur, pour une volupté et une amitié infinies. Il contemple la campagne de France: il frissonne. Le ciel est tout bleu; la terre toute verte. Les oiseaux chantent dans les nids. Les abeilles bourdonnent autour des œillets et des roses. Vers l’étang, bordant les prairies encore brumeuses, coule la rivière avec ses ruisseaux.

[Illustration]

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[Illustration]

TABLE

Pages

JACQUES L’ÉGOÏSTE 5

DON MANUEL LE PARESSEUX 71

BERNARD, LE FAIBLE BERNARD 143

[Illustration]

ACHEVÉ D’IMPRIMER LE VINGT-HUIT FÉVRIER MIL NEUF CENT ONZE PAR “THE ST. CATHERINE PRESS LTD.” CANAL, PORTE STE CATHERINE, BRUGES, BELGIQUE.

NOTE:

[A] Etudiant de 2ᵉ année.

End of Project Gutenberg's L'École des indifférents, by Jean Giraudoux

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