L'ÉCOLE DES VIEILLES FEMMES
LE TESTAMENT
M. Borrusset était mort et l'étiquette d'un deuil de cour emplissait toute la demeure, imposé aux communs comme à l'office par la douleur un peu théâtrale de Madame.
Mme Borrusset avait vingt-neuf ans de plus que son mari: son veuvage était de ceux qui ne se consolent pas (_qui ne se consolent plus_), pensait _in petto_ M. Ernest, le valet de chambre du défunt; car Mme Borrusset était déjà veuve d'un premier mari, quand elle avait reçu le coup de foudre d'Hector-Armand-Jean Borrusset, qu'elle pleurait si désespérément aujourd'hui.
C'était un deuil tragique, irréparable, l'agonie et la mise en bière d'une grande passion qui avait bouleversé et animé toute une vie, illuminé et rajeuni les vingt dernières années d'une imprévue vieillesse. Aussi la grande peine de la veuve avait-elle tendu tous les murs du château de noir. Le grand hall d'entrée avait été converti en chapelle ardente; la châtelaine avait réquisitionné tous les accessoires funéraires de l'église du pays. Un curé de campagne ne résiste pas à l'autorité d'une ouaille aussi millionnaire que l'était Mme Borrusset; et autour du catafalque dressé au pied de l'escalier d'honneur, cet escalier qu'avait tant de fois gravi et descendu le pas alerte et sonore de M. Borrusset, la consigne était de renouveler les cierges d'heure en heure et qu'il y eut au moins toujours dix personnes à genoux devant le cercueil. La livrée observait les ordres; la douleur et la vanité ne mesurent pas les pourboires.
Les paysans eux-mêmes avaient été convoqués à venir honorer et saluer le défunt.
Madame avait su inspirer un tel respect à tous ces pauvres gens. Madame était née Russe et elle était princesse, quand elle avait distingué Hector-Armand-Jean Borrusset. Sa nationalité, son titre et les vingt millions, auxquels on estimait sa fortune, pesaient étrangement sur ces campagnes vassales; ces pauvres Bretons bretonnant, dans leur imagination balbutiante, la confondaient peu ou prou avec Notre-Dame d'Auray et la grande-duchesse Anne. Une femme, qui à soixante ans avait su inspirer une passion à un homme de trente, les stupéfiait; il y avait pour eux de la sorcellerie là-dedans, et, à leur idée, la châtelaine de Port-Baniou était un personnage de légende. Aussi pour complaire à Madame avaient-ils tous saccagé le jardin, la lande et le verger; et la neige rose des pommiers, l'or violent des genets et la pourpre violacée des violiers processionnaient depuis l'aube à travers la campagne, portés à bout de bras comme des cierges, et tout ce pèlerinage fleuri mettait sous le ciel bas de mai, le ciel gris et bouleversé de nuées de la vieille Armorique, une gaîté lumineuse de Fête-Dieu.
Des fenêtres de sa chambre, Mme Borrusset regardait les sentiers du pays s'animer et marcher tout en fleurs vers les grilles de Port-Baniou, et sa vanité de veuve était satisfaite.
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C'est devant un catafalque, dans le clair-obscur illuminé d'une chapelle ardente, que lui était apparu pour la première fois M. Borrusset. Le prince Atthianeff venait de mourir, il y avait de cela vingt ans, et dans l'hôtel de la rue de Varenne, revêtu des tentures à larmes d'argent qui décoraient aujourd'hui Port-Baniou, la princesse Atthianeff veillait, au milieu des serviteurs, le prince qu'elle n'avait jamais aimé. Dans l'ombre un jeune homme vêtu de noir s'activait, gourmandant les huissiers et réglant le cérémonial des funérailles: M. Hector-Armand-Jean Borrusset, employé aux pompes funèbres.
De forte prestance, la peau très blanche, la moustache longue et les yeux câlins, M. Borrusset était alors dans toute la fleur de ses vingt-neuf ans; la princesse en avait près de soixante. Fragilité d'un cœur qu'on eût pu croire endurci par la vie, et sourde ardeur, d'un tempérament qui, chez certaines femmes, ne s'éteint jamais: l'employé aux pompes funèbres déchaînait chez la veuve une folle, une effrénée passion. Ce fut le coup de foudre; et quand, trois semaines après, M. Borrusset se présentait à l'hôtel pour le règlement des funérailles, c'est la princesse qui le recevait et là, dans le petit salon encore rempli de photographies du mort, l'accueil qu'on lui fit, la main qu'on lui tendit, et les yeux, caresse et prière, qu'on ne pouvait plus détacher des siens, apprirent à M. Borrusset l'étendue des ravages opérés par son physique dans le cœur de la veuve. M. Borrusset était Angevin, c'est-à-dire intuitif, madré et patient; il n'avait aucune fortune, gagnait environ cinq cents francs par mois, avait de grands besoins et envisageait l'avenir avec une certaine terreur. Il jugeait la situation, il baisait respectueusement la main qu'on lui tendait et veloutait d'une œillade la douceur déjà prenante de son regard.
Un mois après, la princesse Atthianeff attachait M. Borrusset à sa personne comme secrétaire. Un an ne s'était pas écoulé qu'elle l'épousait. Elle reconnaissait à ce jeune mari un apport de cinq millions.
La colonie russe n'acceptait pas ce mariage, la famille encore moins; de Saint-Pétersbourg, on faisait dire à Mme Borrusset qu'elle n'eût plus à revenir en Russie, et alors commença pour le jeune ménage la vie nomade et d'éternelle errance de villes d'eaux en villes d'eaux et de plages en plages, qui est l'existence de tous les déclassés, des courtisanes cosmopolites et des Altesses en déplacement. On les vit successivement à Nice, à Monte-Carlo, à Florence, à Palerme, à Naples. Alger les posséda au printemps; Venise en automne; Saint-Moritz les hébergea deux hivers (le mari était un peu fatigué, l'air des montagnes était devenu nécessaire à ses bronches), et puis on les revit à Séville, à Grenade, à Cadix pour les retrouver une autre année à Tunis. Partout ils traînèrent leur bonheur, un bonheur si avide de changements et de départs qu'il en ressemblait à de l'ennui; et partout la même stupeur les accueillait dans les gares comme dans les hôtels, et dans toutes les langues du monde les mêmes réflexions effarées de voir la vieillesse de cette épouse aux allures de mère escorter, nuit et jour, sans la lâcher d'une minute, la langueur excédée de ce jeune mari.
Mme Borrusset, elle, nageait dans une joie quasi-céleste, presque rajeunie au contact de ce jeune amour, persuadée dans son inconscient égoïsme, que son bonheur était partagé, s'ingéniant à des parures, à des coiffures et à des bijoux dont la légèreté juvénile et la clarté des nuances la vieillissaient encore... Et cette servitude avait duré vingt ans.
D'abord très jalouse dans les premières années de son mariage, l'ex-princesse Atthianeff avait dû se rendre compte que M. Borrusset ne la trompait pas. Elle lui en sut gré et par reconnaissance lui assura par testament l'usufruit de toute sa fortune, car elle finirait bien par mourir un jour. Elle avait vingt-neuf ans de plus que lui. Alors elle lui rendrait sa liberté, à ce cher Hector, mais elle comptait bien le faire le plus tard possible... Et voilà qu'en dépit de toutes les prévisions, c'est lui qui partait le premier... Qu'allait-elle devenir, seule avec les fantômes du passé, dans cette vaste demeure encore pleine de lui?
· · ·
Les fermiers et les paysans continuaient à s'entasser devant les marches du perron; un incessant défilé processionnait par les allées du parc. Mme Borrusset quittait machinalement la fenêtre, où elle se tenait, le front appuyé à la vitre; et de sa chambre passait dans celle de son mari. Une odeur de cire et de roses fanées persistait dans la pièce, aggravée d'un relent de phénol et d'une autre odeur encore; les trois fenêtres étaient pourtant grandes ouvertes derrière leurs persiennes closes. Cette atmosphère âcre et fade prenait la princesse à la gorge; elle allait à une des persiennes et la poussait. Un flot de jour pénétrait dans la chambre, un secrétaire Empire en acajou ronçeux s'en éclairait dans l'ombre. C'était là qu'Hector-Armand-Jean rangeait tous ses papiers... Les papiers d'un mort, c'est encore un peu de sa vie, et, inconsciemment, pour le plaisir de retrouver des contacts et de respirer des pensées et sans curiosité aucune, la princesse prenait sur le marbre du secrétaire un trousseau de clefs et, ouvrant la tablette, elle fouillait maintenant les tiroirs.
«_Ceci est mon testament..._» Mme Borrusset retournait curieusement entre ses mains une grande enveloppe de parchemin, alourdie de quatre sceaux de cire rouge.
«_Ceci est mon testament..._» Le défunt avait donc songé qu'il pouvait mourir avant elle. Il avait eu cette pensée ce cher Hector et il avait songé à sa veuve. L'humidité d'une larme rafraîchissait ses paupières.
D'un coup d'ongle elle déchirait l'enveloppe: «_Je, soussigné, lègue toute ma fortune à..._» Et la pâleur de la vieille femme devenait verte, le parchemin tremblait violemment entre ses doigts, des injures et des blasphèmes montaient confusément à ses lèvres. Elle les mâchait plus qu'elle ne les balbutiait entre ses gencives molles. La princesse Atthianeff n'en croyait pas ses pauvres yeux. Le défunt la déshéritait. Cette fortune qui était la sienne, ces cinq millions qu'elle lui avait reconnus en apport et qui en étaient devenus sept par d'habiles placements et à force d'économies, son cher Hector les laissait à une demoiselle Cécile Hérard, rentière à Vannes, et Mme Borrusset cherchait vainement à placer un visage sur ce nom. Il ne lui était pas inconnu pourtant. Qu'était cette demoiselle Cécile Hérard au défunt? Sa maîtresse sans doute; et tout à coup la princesse Atthianeff avait un sourd rugissement: elle se souvenait. Cette demoiselle Cécile Hérard était une demoiselle de compagnie, assez habile musicienne, qu'elle avait prise à son service, cinq ans après son mariage, et qui avait fait avec eux le voyage de Jérusalem, du Caire et de la Grande-Grèce. Elle l'avait attachée à sa personne à cause de ses talents de cithariste; Mlle Cécile Hérard animait un peu la solitude des soirées d'hôtels à l'étranger; elle n'était demeurée que six mois auprès d'eux. C'est M. Borrusset lui-même qui avait exigé son renvoi. Cette musique acidulée l'énervait, le profil moutonnier de la donzelle et la résignation de ses yeux de victime avaient aussi le don de l'excéder, il le disait du moins. Mme Borrusset avait dû souvent défendre la demoiselle de compagnie et c'est à elle qu'il laissait sa fortune.
Traversée d'une affreuse lueur, la princesse bouleversait le secrétaire, violentait les tiroirs, forçait les serrures et, saccageant et dévastant le pauvre vieux meuble avec une brutalité policière, y découvrait enfin les paquets de lettres qu'elle soupçonnait.
Elles étaient là précieusement classées date par date, année par année. Il y en avait quinze paquets, il y avait quinze ans que cela durait. Pendant quinze ans M. Borrusset l'avait trompée, les lettres étaient explicites. Il n'y avait pas à s'y méprendre; la princesse les lisait au hasard d'un œil égaré et avide. Toutes, depuis les premières, émues et reconnaissantes, vibrantes de la passion partagée et pleines de remerciements pour la rente servie, criaient et proclamaient la faute; et puis c'était la naissance du premier enfant, les détails de l'accouchement clandestin, et puis la naissance du second (car il avait deux enfants, le misérable, deux enfants de cette gourgandine! Et ces enfants vivaient, un fils et une fille, Hector et Jeanne), et alors la correspondance devenait celle d'une femme mariée, d'une bonne bourgeoise s'informant des progrès et de la santé des enfants, la sollicitude d'un père et d'un mari; et dans toutes ses lettres l'amante plaignait son complice de l'horrible servage qu'il subissait auprès de sa vieille. Dans toutes ses lettres Mlle Cécile Hérard accusait la mort de lenteur et souhaitait ardemment le trépas de Mme Borrusset. Avait-elle assez encombré leur existence, et avec quelle sauvage ardeur on avait souhaité la voir mourir? L'avaient-ils assez poussée de leurs vœux dans la tombe, depuis quinze ans qu'elle gênait de sa présence leurs salauderies de mari adultère et de fille entretenue... «_Quand la vieille sera morte, quand ton crampon ne sera plus là_», telles étaient les phrases qui revenaient toujours comme un _leitmotiv_ dans ces lettres.
Il y avait donc un Dieu pour que leur ignominie et leur duplicité eussent été ainsi punies. C'était elle qui survivait, et, avec un ricanement féroce, l'épouse outragée s'emparait du testament et faisait le geste de le déchirer. Une note écrite en bas, au-dessous de la signature, arrêtait son geste: «_Le double de ce testament a été déposé chez Me Auburtin, notaire, rue de l'Homme-à-la-Tête-Coupée, à Vannes._» M. Borrusset avait prévu les fureurs de sa veuve.
Déjouée, la princesse Atthianeff poussait un cri de rage, puis, ouvrant la porte de la chambre, elle se précipitait dans le vestibule et descendait comme ivre, la taille raidie et les yeux fixes, les vingt degrés de l'escalier.
Le catafalque se dressait au pied, dans une splendeur de draperies larmées d'argent, parmi une illumination de cierges; des amoncellements de fleurs, des effeuillements de pétales et tout un échafaudage de couronnes allumaient dans le clair-obscur des clartés neigeuses, et c'étaient tout autour des répons d'enfants de chœur, des cliquetis d'encensoirs, un égouttement de goupillons, et des marmottements de valets en prières.
La veuve s'irruait au milieu de tout ce deuil. Elle renversait les flambeaux, éteignait les lumières, bousculait les couronnes, piétinait les fleurs et, dispersant d'un geste les assistants mis soudain debout:
--Hors d'ici, allez-vous-en! Qu'on le laisse seul, seul avec moi, seule avec lui! Partez, éteignez tout, emportez le crucifix, emportez l'eau bénite et au fumier les fleurs! Allez-vous-en, vous dis-je! qu'il reste seul comme un lépreux et qu'on l'enterre comme un chien!
DERNIER AMOUR
La marquise de Fleurigneuse sortait des mains de son professeur de beauté; il était près de onze heures. La marquise était encore toute ahurie: la masseuse, commise aux soins de raffermir la gélatine de ses chairs et de rendre à son masque flétri l'aspect momentané d'une illusoire jeunesse, venait de la torturer pendant deux heures d'horloge.
Cette opération, la marquise la supportait maintenant trois fois par semaine; mais ces jours-là, ses matinées étaient absolument perdues; car, après les longues heures de la séance de massage, la patiente était condamnée à deux autres heures d'immobilité.
Ce supplice, Mme de Fleurigneuse s'y était résignée depuis son retour de Cannes. Voilà vingt jours qu'elle appartenait corps et âme à Mme Boutiboire: l'air de la mer, les longues courses en automobile, la poussière des routes et le printemps de la Riviera avaient quelque peu détérioré son visage; mais ses joues fouettées par le mistral et striées de couperoses, Mme Boutiboire s'était engagée par écrit à leur rendre avec la fermeté d'un biceps de lutteur la blancheur laiteuse d'un pétale de camélia. Mme de Fleurigneuse avait traité à forfait. Le professeur de beauté lui avait déclaré que dix séances suffiraient. Mme de Fleurigneuse en était à sa neuvième et en effet le hâle de son pauvre visage était déjà tombé, ses bajoues se raffermissaient et la marquise nageait dans une douce joie... A son retour d'Italie, le comte de La Pennas las Marinas trouverait en elle une jeune femme qu'il n'avait pas connue. Mme Boutiboire lui avait affirmé qu'elle lui retirerait au moins vingt-cinq ans: cinquante louis étaient le prix convenu de cette nouvelle jeunesse... Et, ravie de la beauté dont elle constatait les progrès chaque jour, Mme de Fleurigneuse estimait que la masseuse ne lui avait pas pris trop cher. Elle eût donné le double et le triple pour plaire à M. de La Pennas las Marinas. Le cher comte devait rentrer à Paris dans trois jours, la pauvre femme ne tenait plus en place. Trépignante et cabrée, elle comptait les heures et les minutes. Quelle serait l'impression du jeune homme en la retrouvant ainsi rajeunie!... Si cette métamorphose allait changer en un sentiment plus tendre la déférente sympathie et l'affection quasi-filiale que lui avait toujours marquées le jeune Brésilien. La marquise l'espérait sans oser trop y compter.
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C'était à Nice, dans un de ces thés, où l'oisiveté des femmes à la fois pourvues de rentes et d'années vient, de quatre à cinq, tromper l'ennui de leurs journées trop longues autour de tosts, de gâteaux au gingembre et de tasses d'eau chaude. La colonie étrangère y abonde: des papotages, des salamalecs, des salutations et des petits cris y leurrent les pauvres âmes dépaysées dans la solitude des hôtels. Misses et fraülen s'y croient en visite; la lourdeur allemande et la morgue anglaise y font assaut d'élégance. On y soigne ses entrées et on y médite ses sorties; les mères y viennent flanquées de leurs filles, et les vieilles dames de leurs demoiselles de compagnie. Le chic suprême est de monter, raide, sans un regard à droite ou à gauche, les huit marches du perron qui conduisent au jardin d'hiver. Rangées sous la véranda, les premières arrivées toisent les nouvelles venues, détaillent, critiquent et épluchent; quelques shake-hands échangés posent tout de suite un groupe. En face, sur la chaussée poussiéreuse de l'avenue, entre les squelettes des platanes sans feuilles, des voitures de maître et des autos attendent.
C'est dans ce milieu que de La Pennas las Marinas lui était apparu, pour la première fois: Mme de Fleurigneuse en était une assidue. Elle y allait tous les jours pour y déplorer l'extravagance de la mode, le danger des nouveaux corsets et constater avec quelques autres dames de son âge la déchéance évidente de la race en comparaison de leurs beautés passées et du physique des femmes d'aujourd'hui!
Le Brésilien était entré en coup de vent, accompagné d'un homme dans la trentaine comme lui, tous deux gainés dans des vestes de chauffeur: ils escortaient trois jeunes femmes. Bruyants, violents, surexcités par le grand air, éclatants de santé, ils avaient révolutionné cette assistance momifiée de crypte; les trois jeunes femmes riaient à tue-tête, mais la marquise n'avait vu que Lui, Lui et ses cheveux de jais, sa moustache drue, frisée et brillante, la pâleur ambrée de son visage plein et l'ombre portée de ses longs cils noirs sur l'incarnat de ses joues, des pommettes, on eût dit, fardées par le mouvement et le grand air... Et la marquise, remuée jusqu'au spasme, avait ressenti presque douloureusement le contre-coup de tant de force et de jeunesse; ça avait été chez elle comme une soif et une faim soudaines, un désir maladif, instantané de mordre dans cette chair et de boire à cette bouche, et là-dessus, l'inconnu avait réglé et toute la bande était remontée en auto.
La marquise s'était informée du nom du jeune homme; on ne le connaissait ni lui, ni ses compagnons: ce devait être des gens de Cannes.
La marquise l'avait revu une autre fois à Monte-Carlo. Il pilotait autour des tables de jeux deux resplendissantes créatures, dont la marquise avait fait deux filles. Penché sur leurs épaules nues, le jeune homme dirigeait leurs jeux et pour son compte pontait royalement sur les numéros, et, ce soir-là, la marquise avait détesté férocement le beau Brésilien.
La troisième fois enfin, la marquise de Fleurigneuse avait croisé le captivant inconnu dans les couloirs de son propre hôtel, à Regina; le jeune homme escortait, cette fois, deux femmes du monde, lady Naymore et sa nièce, miss Edwige Plantagenet; aristocratie de Londres et de Cannes. Ces dames venaient déjeuner à Nice; le Brésilien les accompagnait. La marquise connaissait ces dames un peu plus que de vue, elles avaient dîné deux ou trois fois à la même table à Paris, au Ritz. La marquise les abordait, se faisait reconnaître et présenter le jeune homme. Il s'appelait Pedro de La Pennas las Marinas, de vieille famille espagnole fixée au Brésil depuis près de deux cents ans, Andaloux et Brésilien.
M. de La Pennas quittait Cannes et venait s'installer à Nice pour y suivre les corsos d'autos fleuris et la grande course de Nice-Turin, il était en quête d'un hôtel. Lady Naymore lui conseillait Régina et l'on venait essayer de la nourriture.
Du coup la marquise de Fleurigneuse, qui était invitée à Beaulieu, décommandait ses chevaux et déjeunait à Régina; le groupe mangeait à trois tables de la sienne. Le Brésilien lui tournait le dos, mais de sa place elle voyait sa nuque brune sous les cheveux drus plantés très bas dans le cou, et elle désirait éperdument l'étreinte de cet homme. Un spasme l'étranglait et, par moment, des coins de nudités musclées la visionnaient en hallucination brusque.
Après le déjeuner, on fusionnait autour du café servi dans le hall; la marquise, intarissable, vantait pendant deux heures les avantages de l'hôtel. Trois jours après, M. de La Pennas venait s'y installer.
Et ce furent de lents et de subtils travaux d'approche, toute une tactique savante (la marquise le croyait du moins), dans laquelle l'assiégeant est presque toutes les fois captif de l'assiégé... _Mais ce que femme veut, Dieu le veut!_... Au bout de huit jours, la marquise s'était insinuée dans l'intimité du jeune homme. Il lui avait raconté son enfance... Orphelin de père et de mère, il avait quitté le Brésil à douze ans et avait fait ses études à Paris, chez les Pères. Il n'était jamais retourné là-bas, en Amérique, où un de ses oncles, propriétaire d'innombrables haciendas, lui laisserait une fortune immense. Il avait surtout le goût des sports, son ambition eût été le yachting; mais sa fortune ne lui permettait que l'auto. Ah! voyager sur les mers lointaines et vivre d'escales en escales! Et ses prunelles de velours noir fonçaient alors jusqu'au bleu de nuit! mais la marquise aimait surtout l'entendre parler de son enfance. Ce n'étaient que pampas, forêts vierges hantées de ouistitis et de vols de perruches. Des orchidées s'élançaient en fusées mauves et roses du tronc dentelé des cocotiers, des retombées de lianes berçaient dans l'ombre scintillante de cantharides et de lampyres, des essors, on eût dit, de pierres précieuses et de joyaux vivants qui étaient des oiseaux-mouches; des zèbres couraient dans la savane, des hamacs se profilaient sur des couchants d'or rose ou entre les pins des marais et, par-dessus les palmiers et les panaches de bambous, s'étalait toujours le bleu houleux du Pacifique, et la marquise de Fleurigneuse se sentait l'âme d'Atala.
Et alors commença pour elle la vie inimitable.
Ce sportsman était une âme. Il n'avait jamais connu sa mère, il fut pour elle affectueux, déférent et filial. La marquise trouvait auprès du jeune homme une tendresse à laquelle les siens ne l'avaient pas accoutumée. Voilà dix ans qu'elle plaidait contre ses enfants. L'affection de M. de La Pennas éclatait comme une oasis dans son existence un peu désemparée de femme seule et sans famille. Le Brésilien avait trente ans, juste l'âge de son fils, et la marquise pour lui se sentait toute maternelle. Il avait aussi le sentiment de la nature et, comme elle, adorait les horizons grandioses et la sauvagerie des paysages. Il avait su distraire quatre ou cinq journées de son temps envahi par le sport, et avait fait avec elle quelques promenades. Les pins du cap d'Antibes, les allées d'eucalyptus de l'île Sainte-Marguerite, les rochers de Saint-Honorat et les tournants de la route de Vence les avaient vus, tour à tour, assis au creux des barques ou sur les coussins de victorias des loueurs. Un soir, le jeune homme avait eu des mots inoubliables à la chute du soleil derrière les crêtes de l'Estérel; et, frémissante, cette pauvre de Fleurigneuse avait senti son âme changeante varier de nuances selon l'ambiance des heures et des décors. La marquise avait beaucoup de lecture, peut-être trouvait-elle M. de La Pennas trop déférent et trop filial. Elle eût préféré plus de hardiesses et pourtant, en lui baisant la main, deux ou trois fois il lui avait effleuré le poignet d'une haleine si chaude, que la marquise en avait gardé comme une flamme au cœur. Il lui arrivait souvent de fermer les yeux en essayant de préciser par le souvenir le frisson de sa chair sous le frôlement de ses moustaches, et puis il avait de si beaux yeux. Il avait aussi, comme elle, le goût et la passion des pierreries, il s'y connaissait à merveille. Il l'avait empêchée deux ou trois fois d'être la dupe des joailliers. La marquise avait la plus belle parure d'émeraudes, une parure de famille estimée cent vingt mille, émeraudes et perles. De La Pennas en avait, tout de suite, donné la valeur, mais avait fait remarquer à Mme de Fleurigneuse les défauts de la monture. _Les pierres étaient mal serties, la marquise était exposée à les perdre_, et le Brésilien lui avait donné l'adresse, à Paris, d'un sertisseur en chambre, l'honnêteté faite homme, qui travaillait pour tous les grands bijoutiers de Londres et de la capitale. Sur sa prière, La Pennas s'était même chargé de faire parvenir la parure à l'ouvrier. Le collier et le diadème étaient revenus dans les huit jours, plus brillants, plus étincelants que jamais, d'une eau plus pure; et, là-dessus, La Pennas était parti pour Gênes, Gênes, où la _Marussia_ à l'ancre groupait autour du duc tous les amis de la famille d'Orléans, et la marquise avait regagné Paris. Elle l'y attendait dans l'émoi et dans l'attente du prompt retour, heureuse des trois semaines d'absence qui lui permettaient d'espérer la beauté assurée et promise par Mme Boutiboire... Ah! ce retour du bien-aimé, et, là-dessus, une des pierres de son collier s'étant détachée en défaisant les malles, elle avait envoyé le collier et la pierre à Fanderolle, le joaillier de la rue de la Paix.
Une violente sonnerie interrompait un si doux rêve. Une femme de chambre entrait en coup de vent:
--Madame, c'est M. Fanderolle!
--Fanderolle?
--Oui, le joaillier de madame. Il demande instamment à voir Mme la marquise; il insiste pour être reçu. C'est très urgent, très grave.
--Fanderolle! Mais, qu'il entre!
Elle venait de s'assurer dans la glace de son maquillage enfin pris.
--Mais oui, qu'il entre, je vais le recevoir ici... Ah! c'est vous Fanderolle! Quel bon vent vous amène?
--Un mauvais vent, madame. Renvoyez votre femme de chambre. Ce que j'ai à vous dire est des plus graves et ne doit être entendu que de nous.
--Vous m'effrayez, Fanderolle, ce n'est pas une déclaration, au moins? Marie, laissez-nous. Eh bien! qu'y a-t-il?
--Il y a, et le joaillier balbutiait, la voix étranglée d'émotion, il y a que la parure que vous m'avez envoyée à réparer...
--Mon collier!...
--Oui, votre collier, émeraudes et perles, tout est faux.
--Faux, mais, vous êtes fou, Fanderolle.
--Je voudrais l'être, car ce collier, je l'ai eu entre les mains en novembre, avant votre départ; toutes les pierres étaient vraies.
--Alors ces pierres ont été changées...
--Et remplacées par d'autres. Vous avez confié ce collier à quelqu'un?
La marquise sentait chavirer sa raison.
--Marie, apportez mon diadème, perles et émeraudes, mon diadème Empire.
Et quand la femme de chambre eut mis l'écrin ouvert entre les mains du joaillier.
--Les pierres de cette pièce ont été aussi changées, madame, voyez. Les émeraudes n'ont pas de crapauds, les perles n'ont plus d'orient, mais ont trop d'éclat. Vous avez été volée.
--Volée! Ah! le misérable!
Une lueur affreuse venait de traverser son cerveau.
Le bijoutier reprenait:
--Et ce qu'il y a de curieux, c'est que votre cas est celui de deux ou trois de mes clientes, retour de la Riviera. Lady Naymore, qui se fournit chez moi, a eu toute sa rivière de diamants ainsi subtilisée; on lui a changé ses pierres. Et la duchesse de Folkenbridge y est aussi pour vingt-cinq mille francs de perles...
La marquise avait enfin compris l'étendue de son malheur. Elle se levait toute droite dans son peignoir et, d'un geste inconscient, enfonçant ses deux mains dans sa perruque, qu'elle soulevait au-dessus de sa face émaillée.
--Ah! le misérable! le misérable! Il en courtisait d'autres. Ah! comme il m'a trompée!
M. Fanderolle, effrayé de ce spectre de poupée chauve, continuait à ne rien comprendre devant les gestes affolés de Marie.
FERME D'AUTRUCHES
Les vieilles, toutes prises d'amour, Frémissantes, ravies, chagrinées, égarées, Eperdues, importunes, bégayantes, embaumées, Très peu couvertes, les vieilles, pour la saison Transfuge inconsolé des natales tendresses, Leur âme en voyageant fait de longs bruits de plumes.
_Le Beau Voyage._--Henry BATAILLE.
Nous descendions le chemin du phare d'Antibes. Le sentier rocailleux, taillé marche par marche à même le granit, dévalait raide vers la houle du golfe; des petits chênes verts et des pins maritimes le bordaient vers la droite, premier plan nécessaire au sublime panorama des Alpes. Elles s'échafaudaient en face de nous, très hautes, emplissant de la neige de leurs cimes successives le bleu profond du ciel... A leurs pieds, les villas de Nice et toute la plage de la Rivière s'étalaient, vaporeusement blanches et grises, jusqu'à la pointe extrême de l'Italie, plutôt devinée qu'apparue dans le fond. L'apothéose hautaine de toutes ces cimes alpestres, neiges, brumes et nuées s'étageant au-dessus de la baie des Anges, nous transportait à la fois de stupeur et d'enthousiasme. Une brise plus forte nous dilatait la poitrine; une nature plus sauvage nous enivrait de parfums plus âpres et d'un décor plus fruste; un ciel d'un bleu violet, les moutons frissonnants d'une mer striée d'écume prêtaient au paysage méditerranéen un caractère de plage de l'Ouest, et douze petites chapelles, espacées de vingt mètres en vingt mètres, avec, dans leur ombre, des scènes de la Passion en fonte, achevaient de donner au chemin un aspect de calvaire.
--Un calvaire, en effet, nous sommes en Armorique. Voyez ces vagues et ce ciel bas, ces genêts et ces chênes-liège. C'est un calvaire breton.
--Oui, mais vous savez ce qui nous attend là-bas, faisait cet incorrigible de Bergues, nous désignant d'un geste la blancheur des villas de Nice, vous oubliez les joies du retour... Ferme d'autruches!
_Ferme d'autruches!_ Nous ne pouvions nous empêcher de rire. Le matin même, en quittant Nice, avant la station du Var, notre attention avait été attirée par la grande affiche dénonçant l'établissement modèle où l'on élève avec succès d'ailleurs les merveilleux volatiles, les grues géantes du désert, dont l'attelage, au Jardin d'Acclimatation fait la joie des enfants, et le plumage fait l'admiration des femmes, chez la modiste. Le climat de Nice leur est propice; non seulement l'œuf d'autruche consciencieusement couvé y éclot avec succès, mais le poussin d'autruche s'y développe à miracle et puis, devenu grand, y pond et s'y reproduit.
_Ferme d'autruches!_ et avec sa verve coutumière, silhouettant d'un mot, d'une épithète la tête chauve, les plumes extravagantes et la démarche balancée et grotesque, en avant et croupe en l'air, des coûteux volatiles, de Bergues évoquait le troupeau des vieilles folles irréductibles dont l'abracadabrante et volontaire jeunesse prolonge ici, de février à la fin mai, un lamentable carnaval: _celles qui ne peuvent plus vieillir_, et, citant des noms à l'appui, de Bergues, avec l'étonnant vocabulaire dont il est familier, campait dans un extraordinaire tohu-bohu d'assonances des dames en baudruche à têtes de perruches, dans des irruptions de ruches, de peluches et de fanfreluches empanachées d'aigrettes et de plumes d'autruches.
Nous nous étions tordus de la boutade.
--_Ferme d'autruches_, le titre est symbolique. Nice est leur pays.
--Vous exagérez, mon cher. Alors, ces pauvres femmes n'ont pas le droit de vieillir?
--Si, mais pas comme ça. Elles encombrent le paysage, elles font tourner le bleu de la mer et attristent celui du ciel, et puis il y en a trop. C'est une moyenne de soixante-dix vieilles sur cent femmes; ça devrait être le contraire, avouez-le. Place aux jeunes, que diable!
--Le fait est que l'on ne rencontre jamais de jeunes filles. Où sont-elles?
--Ailleurs, assurément. Sur les routes, en autos ou dans les tennis ou au jeu de golf, car on n'en rencontre pas sur les promenades.
--Et à l'Opéra, donc, je ne vois jamais qu'un jeune visage par loge, à croire qu'ici toutes les jeunes filles ont trois mères.
--Ah! c'est que le climat conserve, songez. En somme, elles ne viennent ici que pour cela.
--Dame, vous savez comme on appelle Nice: la Sainte-Perrine de la Riviera.
Je croyais devoir intervenir:
--Que d'exagérations, messieurs. Oui, ces pauvres vieilles détonnent un peu dans le décor. Elles abusent, je l'avoue, des nuances claires dans le manteau et des fleurs de la coiffure; elles outrepassent peut-être aussi le droit qu'on a au maquillage; et un peu plus de discrétion dans le costume et dans l'emploi du rouge serait certainement préférable. Mais, songez, la lumière d'ici est terriblement crue, elle souligne férocement les tares et les fards. Toutes ces belles chéries se cosmétiquent et s'adonisent dans le clair-obscur d'une chambre d'hôtel, elles ne se doutent pas des atroces trahisons que leur préparent le bleu du large et le bleu du ciel. Tout cet attifage et tout ce mensonge se résument pourtant dans une politesse à notre égard. Elles veulent cacher leurs décrépitudes, l'effort est manqué mais le but est louable: il faut leur en savoir gré. Songez, elles veulent nous plaire.
--C'est ce que je leur reproche. Elles en ont passé l'âge.
--Oui, je l'avoue, on vieillit ici autrement qu'ailleurs. Nulle part, la vieillesse ne s'y cramponne aussi désespérément à la jeunesse; nulle part les vieilles belles ne mettent autant d'obstination à blondir, à mesure qu'elles avancent en âge, et à retarder des ans l'irréparable... affront. Nulle part on ne rencontre autant de faces recrépies et d'yeux de poule hypnotisée chavirés de langoureuse extase dans la porcelaine de teint d'émail. C'est qu'ici, messieurs, la vieillesse des femmes est particulièrement amoureuse.
--Non?
--Si. Le retour d'âge y est souverainement critique... et critiquable. Ce climat est bien coupable. Enervant au premier chef, il surexcite, et puis éteint vite les hommes; mais il a des vibrations d'archet sur le tempérament des femmes. Il les grise et les galvanise: tant de soleil, tout ce bleu dans l'air et tant de fleurs et de parfums aussi les enivrent et les oppressent; les plus affaissées s'y sentent tout à coup redevenir jeunes: leur féminité frémit, leurs tailles se redressent.
Henry Bataille a-t-il assez bien compris ces soixantaines tumultueuses! Et voilà pourquoi Nice est le pays des flirts irréductibles et des mariages _in extremis_... Et les aventuriers le savent bien, qui viennent pêcher ici et la grosse dame et la grosse dot dans l'eau laiteuse et parfumée des bains de Jouvence. Mariages de Nice! Voulez-vous des noms?
--Non; mais je vous dirai, moi, une histoire et qui vous prouvera combien, en ces sortes de marchés, si formidable que soit la somme, la dupe est toujours celui qui se vend:
Vous avez tous connu, il y a vingt ans, de Bois-Redon. C'était un des plus jolis hommes de sa génération.
--Oh!
Et tout un chœur de protestations indignées.
--Oh! je sais, oui, bellâtre à souhait. Trop d'œil et trop de dents, trop de sourires surtout, trop de cheveux aussi, trop de clarté de teint, les lèvres trop rouges, ce type de beauté à claques qui fait retourner les femmes et exaspère tous les hommes. Tel qu'il était, Remy de Bois-Redon était mûr pour la vieille dame. Il la trouvait à Dieppe, où il promenait alors les élégances d'un crédit péniblement arrosé chez trois tailleurs, mais où sa plastique impeccable, moulée dans les jerseys de soie rouge, révolutionnait la plage, à l'heure du bain. Cette plastique et ses complets de cheviote et d'homespun, de Bois-Redon les avait promenés, l'année précédente, de Deauville à Trouville et d'Houlgate à Villers, en pure perte. L'année d'avant, il avait fait sans plus de succès les plages bretonnes: Saint-Enogat, Saint-Malo et Dinard; il y avait beau temps qu'il avait écrémé toutes les villes d'eaux des Pyrénées, et, avec ses dettes grossissantes, son crédit diminuait de jour en jour.
Il se décidait pour les plages dites anglaises, Dieppe et Boulogne, où l'élément d'Outre-Manche abonde. Il y rencontrait mistress Burton, veuve dix fois millionnaire de master Edward Burton, Burton, Evett and Co, courtiers et correspondants de la Compagnie des Indes dans la Cité.
Mistress Burton avait cinquante ans, et, protestante austère, combinait assez bizarrement la pratique de la Bible avec le goût des sports et celui des chiffons. Lectrice assidue de Tennyson, de Shelley et de Gabriel Dante Rosetti, c'était une fervente de la poésie nationale, en même temps que de la beauté athlétique. Master Burton avait été un homme superbe, il avait donné quatre enfants à sa veuve. Tous, d'ailleurs, mariés et établis, à l'exception de Réginald, officier à Bombay, avaient déjà rendu Mistress Burton grand'mère. Toute ornée qu'elle fût déjà de petits-enfants, cette jeune aïeule n'en avait pas moins le culte du muscle et de la poésie élégiaque: puritaine, méthodique, sentimentale et sensuelle, elle était la proie indiquée pour les opérations stratégiques de Bois-Redon.
Il avait trente ans, l'Anglaise en avait cinquante.
Quand il se fut aperçu qu'elle louchait sur ses biceps, au jeu du golf et du tennis, et qu'à l'heure du bain elle suivait d'un œil intéressé les performances de ses reins soulignés par le maillot, il descendait à son hôtel. Bois-Redon n'eût pas été l'homme de proie qu'il était si, au bout d'un mois, la vieille dame n'eût été absolument folle. Bois-Redon rappelait à Mistress Burton, traits pour traits, son fils Réginald, celui qui était aux Indes. Notre aventurier était trop rompu aux jeux de l'amour et du hasard pour s'illusionner sur cette sorte de ressemblance.
La scène des adieux fut idyllique: on se jura de se revoir.
La dame n'eût été ni de son âge, ni de sa nation, si elle n'eût été épistolaire. Une correspondance s'établit; la lettre est le grand triomphe des allumeurs et des allumeuses professionnels: de Bois-Redon y excellait.
De Bois-Redon manœuvrait si bien, qu'au mois de janvier Mistress Burton le rejoignait à Nice. Notre espèce comptait sur le climat pour achever la vieille dame. Ses prévisions ne le trompaient pas. Fin mars, la quinquagénaire, montée à cran, offrait sa main à Bois-Redon, qui l'acceptait; mais le mariage n'allait pas sans encombre. Les enfants ne se souciaient pas de voir la moitié de la fortune filer entre les doigts du cavalier. Avertis à temps, les fils et les filles, les belles-filles et les gendres débarquaient en Riviera, cueillaient l'amoureuse et la ramenaient de force à Londres: la dame était séquestrée, séparée de son soupirant. Bois-Redon ne perdait pas la carte; il gagnait l'Angleterre, forçait la porte de sa fiancée et y mimait un émouvant suicide: le suicide à grand orchestre n'est pas l'exclusif apanage des courtisanes.
Le truc était trop grossier pour ne pas réussir, la dame se prenait à ce coup de pistolet adroitement tiré dans l'épaule. Elle allait s'installer au chevet du blessé et de là on partait cacher bonheur et convalescence dans la forêt de Fontainebleau.
Un duel avec son fils Réginald, l'officier des Indes revenu en toute hâte, n'empêchait pas la pauvre femme de courir à sa perte, et pourtant de Bois-Redon avait blessé l'officier. Le mariage eut lieu. Une fois de plus, l'amour avait débouté les intérêts de famille.
Vous avez rencontré comme moi le ménage de Bois-Redon.
Depuis quinze ans qu'ils promènent leur ennui de villes d'eaux en villes d'eaux et, comme tous les déclassés, attristent les capitales de l'Europe du trimbalage de leur luxe, c'est de Bois-Redon, qui apparaît le vaincu dans cette union obtenue de prime abord, telle une victoire.
Lui, le fringant casseur de cœurs, n'est plus qu'un quadragénaire épaissi.
Presque voûté, bedonnant et bouffi d'une mauvaise graisse, il promène un visage empâté de bajoues et d'anciens beaux yeux tout capotés de poches, et cela à côté des perruques blondes et de l'émaillage éclatant de madame, en vérité plus jeune que lui.
L'écœurement d'une existence salariée et surveillée d'homme de joie, asservi au devoir d'époux, a singulièrement vieilli ce joli homme. En vérité, c'est elle qui paraîtra maintenant la jeune femme; la lassitude et l'ennui ont comblé la différence d'âge qu'il y avait entre eux.
C'est que, férocement jalouse de son jeune mari et probablement avertie par toutes les lettres anonymes, la vieille Anglaise ne lui donne aucun argent de poche. C'est elle qui paie le tailleur, le chemisier, le joaillier et tous les fournisseurs, elle qui règle l'écurie, la livrée et les notes d'hôtels; et cet homme, qu'on rencontre bagué comme un Asiatique, engoncé de fourrures rares et cravaté, vêtu, lingé comme un rasta, n'a pas parfois vingt francs dans sa poche. Il a eu beau s'emporter, tempêter, rien n'y a fait, et comme il se sait sur le testament de sa vieille, le pauvre homme a dû filer doux. Il se contente d'accuser de lenteur la mort libératrice, et en attendant promène les chiens de madame et l'accompagne en voiture, dans les batailles de fleurs, et, le soir, en première loge au théâtre, elle diamantée, presque jeune sous ses cheveux blonds d'or et ses crèmes de beauté; lui, morne, ventripotent, avachi, congestionné de nourriture et d'alcool.
L'autre été, cependant, cet entretenu eut une révolte. C'était à Saint-Gervais, la station de Savoie chère aux arthritiques, Mme de Bois-Redon y allait pour sa santé, mais y avait entraîné son mari. L'endroit est plutôt lugubre: pas de Casino, un torrent dans une gorge et de hautes montagnes, mais les eaux les plus efficaces. Le couple était au Grand-Hôtel, occupait un grand appartement au premier, donnant sur le torrent. Madame y trompait l'ennui des heures en changeant de robes trois fois par jour, et Monsieur en variant son jeu de complets, de cravates et de bagues; mais, comme il faut bien animer la monotonie des jours, Madame trouvait le moyen de faire des scènes à Monsieur. Elle le voyait toujours causant avec une des baigneuses, une assez jolie fille attachée aux douches. Les scènes avaient eu lieu dans la chambre de Madame. Durant l'une d'elles, à bout de récriminations, Mme de Bois-Redon allait jusqu'à reprocher à son mari sa déchéance physique:
--Mais vous n'êtes même plus joli garçon, lui disait-elle; ce que vous avez vieilli en dix ans! J'en ai fait un marché de dupe en vous épousant!
--Et moi donc! Vieilli en dix ans, je vous crois! Avec le service que je fais, un autre serait mort à la peine. Vieilli! mais vous ne vous êtes donc pas regardée? Comment seriez-vous sans vos fards, votre rouge, votre blanc et vos perruques, et jusqu'à vos dents, qui baignent toutes les nuits dans un verre? Ah! vieilli! Vous me trouvez vieilli! Eh bien! j'en ai assez, moi, de promener à mon bras une fée Carabosse, d'escorter le carême-prenant que vous êtes et d'ameuter, quand je sors avec vous, les villes et les campagnes sur vos toilettes de cirque!»
Et, dans un mouvement de rage, empoignant les pots de fard, les poudres, les flacons et tout le jeu des perruques, il précipitait tout par la fenêtre. Le torrent les emportait dans un tourbillon d'écume. La pauvre femme était demeurée figée: c'était toute sa jeunesse, tout son physique qui s'en allait. Mme de Bois-Redon est chauve comme un œuf. A Saint-Gervais ni grands coiffeurs, ni Instituts de beauté. On dut télégraphier à Paris. Mme de Bois-Redon garda la chambre pendant dix jours, terrassée par une affreuse grippe. Enveloppée de châles et de mantilles, à peine si le médecin découvrait son profil dans le clair-obscur de la chambre aux persiennes soigneusement closes. Monsieur n'y gagnait même pas huit jours de liberté. Il devait rester calfeutré auprès de la malade et lui tenir compagnie.
Le dixième jour, Loisel débarquait à Saint-Gervais avec deux caisses remplies de postiches et de parfumeries, tout un attirail de beauté nouvelle, et Mme de Bois-Redon revenait à la santé.
COLLOQUE SENTIMENTAL
Le scandale venait d'éclater et défrayait toutes les conversations des cafés et des tables d'hôte; de la buvette, où le potin avait pris naissance, l'histoire avait gagné les Thermes et les Quinconces où des groupes de baigneurs alanguis font cercle à la musique de dix heures. Des petites pensions bourgeoises à huit francs par jour il était maintenant monté jusqu'aux grands hôtels et faisait sourire, entre deux levées, les gros joueurs du Casino.
La princesse Dostéwianoff, installée comme l'année précédente à la villa des Cyclamens, à mi-flanc de la montagne, avait été surprise et, qui mieux est, entendue suppliant le précepteur de ses fils et le requérant d'amour... A cinquante ans passés, une femme réputée jusqu'alors irréprochable! Plus de trente ans de vertu s'effondraient dans un coup de sens irraisonné pour un bellâtre de normalien trop heureux d'avoir trouvé chez la princesse les douze mille francs d'une chaire encore à venir! C'était bête comme un accident. Qui aurait jamais pu s'attendre à cet éclat de la part d'une femme si froide et si hautaine? La princesse Dostéwianoff était d'origine autrichienne et d'une famille d'où d'ordinaire on ne se mésallie pas. La chose réjouissait les mufles et consternait la noblesse essaimée, cet été-là, au hasard des hôtels.
La princesse Dostéwianoff!... et de Gisors, qui avait surpris le colloque, avait donné des détails. Le hasard avait voulu que, l'avant-veille au lieu d'aller au Casino, il se fût attardé sous les gros sapins du parc. La féerie nocturne du paysage l'avait retenu loin des tables du baccara. C'est bien le moins qu'un soir sur trente on assiste à un lever de lune sur les glaciers. Le givre et la nacre du clair de lune de l'avant-veille étaient si particulièrement fluides qu'ils en éclairaient toute la forêt; les fûts de sapins ébranchés très haut, pareils à des piliers de cathédrale, descendaient le flanc de la montagne, précédés, chacun, d'une grande ombre découpée nette dans la clarté; et, les yeux aux crêtes des glaciers comme chavirés dans la transparence du ciel, de Gisors se plaisait à se retenir d'une crispation d'orteil encore plus que du bout de sa canne ferrée sur un sol glissant et tout feutré d'aiguilles de pin. Le bruit de deux voix, mieux, le bruit d'une querelle lui avait fait dresser l'oreille.
Un couple se disputait. La femme implorait; sa voix sanglotait, suppliante. Celle de l'homme, au contraire, était dure, cinglante, et chacune de ses ripostes sifflait, incisive comme mordue d'un coup de dent; et la femme, à bout de force, à bout d'orgueil aussi, toute honte bue, abjurait l'homme de ne pas lui retirer son amour. Elle ne lui demandait rien, rien que sa présence, le réconfort de sa chère présence et la consolation de le sentir près d'elle. Elle ne lui demandait pas autre chose, et, avec des larmes dans la voix, elle le suppliait de ne pas partir, de rester encore. Elle ne pouvait vivre sans lui, lui ne voulait pas sa mort pour lui retirer la caresse de sa voix et la clarté de ses yeux. Oh! sa voix surtout, cette voix qui la remuait toute et l'avait prise dès le premier jour. Elle ne pouvait plus se passer de l'entendre, cette voix chaude et un peu sombrée, dont le charme était justement dans ces brisements imprévus, ces altérations émues dont le déchirement la faisait défaillir. S'en était-elle assez longtemps grisée, pendant les longues heures des leçons qu'il donnait à ses fils. Des mois et des mois elle avait cru qu'elle s'intéressait aux progrès des deux princes, et puis, un jour, il avait bien fallu qu'elle se rendît compte de la vérité, de l'atroce et délicieuse vérité.
Que lui importaient ses fils, maintenant qu'il était là, lui! C'était de sa voix qu'elle venait se griser comme d'une incantation captivante et lointaine! Des mois et des mois elle l'avait voluptueusement sentie pénétrer et couler comme un philtre en elle, mais il connaissait bien son pouvoir, puisqu'il était devenu son cher complice. Pourquoi lui avait-il offert de lui faire la lecture et de l'initier à ses poètes, à ses auteurs préférés? Il avait lu son émoi dans ses yeux et avait été au-devant de son désir.
L'homme, les bras croisés et la tête un peu basse, se contentait de répondre:
--Vous êtes folle! A votre âge, vous n'y songez pas, et vos enfants et votre mari!
--Je divorcerai, hurlait la misérable femme.
Et, comme ils traversaient un rai de lune, Gisors, qui s'était rapproché en étouffant son pas, avait reconnu le couple.
C'était la princesse Dostéwianoff et M. Didier Bonneau, le précepteur des jeunes princes.
Tableau! Il fallait voir ce fou de Gisors mimer la scène.
La princesse, comme une folle, s'était tout à coup jetée sur le précepteur, lui avait saisi la tête entre ses mains, et, la tenant renversée sous la lune:
--C'est comme tes yeux! Tu crois que je me passerai maintenant de tes yeux, après avoir bu leur poison? car il y a un poison dans tes prunelles. As-tu assez joué avec moi de leur eau bleue et de la caresse de leurs cils noirs?... Tes yeux! je t'en crèverai un si tu me quittes, et, borgne, tu ne pourras plus plaire aux autres femmes. Borgne, je t'aurai tout à moi et je te tiendrai tout entre mes mains, comme tu tiens mon cœur entre les tiennes; tes mains souples, fines et molles, tes mains nerveuses et si dures pourtant; tes mains d'abandon, quand tu consens, et de volonté quand tu refuses; tes mains d'emprise et de rapine; tes mains prenantes et tes mains fugaces; tes mains de pirate et de courtisane et tes mains aussi d'oiseleur.»
Et, s'étant brusquement baissée jusqu'aux mains du jeune homme, la princesse les avait couvertes de baisers.
L'homme, brusquement cabré au contact des lèvres dévorantes, avait repoussé la femme. Il l'injuriait maintenant:
--Mais, vous êtes vieille, regardez-vous dans une glace! Comment voulez-vous que je vous aime? Comment osez-vous espérer que moi?... Mais j'ai vingt-cinq ans.
--Non, vingt-sept, vingt-sept! tu me l'as dit, clamait la malheureuse disputant désespérément son bonheur.
--Mais vous en avez cinquante, plus de cinquante... Vous pourriez être ma mère... Et puis, vos enfants, votre mari... Tout cela me dégoûte, me répugne... Je ne suis pas chez vous. En somme, je suis chez le prince.
--Tu seras chez moi quand tu voudras, dis un mot, Didier, je quitte la villa, j'en loue une autre. Nous irons où tu voudras. Dis un mot, mais dis-le... Veux-tu que nous allions à Venise, à Florence? Je connais toutes ces villes; il y a des musées, des palais, des paysages admirables; tu dois désirer les connaître, tu ne les as jamais vus... Oh! les voir avec toi! Je t'en ferai les honneurs.
--Si vous aviez seulement vingt ans de moins, ricanait l'homme goguenard.
--Ah! Didier, avec une jeune femme tu partirais demain!... Mais jeune, je le deviendrais pour toi... A force de volonté et d'amour... Il y a des soirs où je suis belle, et je lis parfois encore des désirs dans les yeux.
--Oui, quand vous avez tous vos diamants... et toutes vos perles, comme l'autre soir.
--Ah! Didier!
--Il n'y a pas de Didier. Vous êtes finie comme femme. Vous n'avez plus qu'à vous occuper de vos enfants. Aimez vos fils, madame. Que diable! vous avez l'âge d'une mère, même d'une grand'mère. Songez!... plus de cinquante!
--Butor, manant, ignoble individu qui insultez une femme.
--C'est cela, injuriez-moi maintenant, parce que je ne consens pas à vos salauderies. Reprochez-moi de ne pas vouloir tromper votre mari, de me refuser à abuser de l'hospitalité donnée, à salir votre toit et le nom de vos enfants!
--Mais, tu m'as fait la cour, misérable! Pourquoi m'as-tu fait la cour? Mais tes regards, tes intonations de voix, quand tu lisais! Tes yeux clairs que tu posais tout à coup sur les miens; tes yeux dont je sentais la brûlure et le froid errer sur mes épaules! Tu ne nieras pas ton manège. C'est toi qui as commencé!
L'homme avait un long éclat de rire.
--C'est moi qui ai commencé! Elle est bien bonne!
Et après un silence:
--Mais, rappelez-vous. Vous rôdiez comme une chienne autour de moi. Vous l'avez dit vous-même. Vous veniez assister aux leçons de vos fils pour entendre ma voix.
--Alors il fallait m'éviter, me congédier, ne pas m'encourager.
--Vous m'auriez renvoyé, j'avais besoin de vivre. Ma place auprès de vos fils, c'étaient mille francs par mois.
--Mais, je t'en aurais donné le double, le triple.
--Pour être votre amant. Je ne mange pas de ce pain-là.
--Je divorcerai, je te l'ai dit.
--Et, moi, je vous le répète. Vous êtes trop vieille.
--Mais je suis riche.
--Pas tant que cela!
--Tu dis?
Et la voix de la femme était devenue rauque.
--Et puis j'en aime une autre. Cela, vous le savez bien. Elle est jeune, elle; elle est blonde et vous êtes brune; elle a des yeux frais comme des yeux d'enfant, et les vôtres sont éraillés de luxure. Elle est souple, mince, et vous êtes déformée; enfin, elle a vingt ans et vous en avez cinquante.
--Tu mens. Si tu aimais, tu aurais pitié. C'est parce que tu n'as pas d'amour, que tu es si féroce. Tu as dit le mot: je ne suis pas assez riche pour toi. Vous êtes un malin, monsieur Bonneau, vous. Mais vous êtes aussi un infâme. Vous savez que c'est le prince qui a la fortune. Divorcée, il me resterait à peine deux millions, et mes fils à ma mort reprendraient les deux tiers et, six cent mille francs, c'est un bien petit gâteau pour des dents comme les vôtres. Monsieur Bonneau, vous êtes un goujat!
Et la main de la femme s'abattait sur la joue de l'homme. Le bruit en réveillait l'écho sous les sapins; une série de gifles retentissait dans la montagne. La princesse s'était arrêtée court. Un éclat de rire mal étouffé de Gisors l'avait avertie. Quelqu'un la suivait.
--Votre bras, monsieur Bonneau, disait-elle au précepteur demeuré ahuri auprès d'elle, ce sol est d'un glissant. Nous rentrons, n'est-ce pas. Quelle belle soirée!
Le couple s'éloignait, remontait par le bois à la villa.
C'est cette scène que mimait et détaillait à miracle le petit André de Gisors, Fly pour les dames, et il y mettait un tel accent, il y apportait une conviction si profonde et une si entraînante humeur, que c'était une joie et une aubaine que d'assister aux grimaces de Fly, jouant les colloques tragiques de la princesse Dostéwianoff et de M. Bonneau, le précepteur.
On se faisait une fête de l'avoir à dîner en cabinet particulier au cabaret, pour lui faire détailler la scène. Fly voyait pleuvoir les invitations.
Il opérait ce soir-là devant la marquise de Croix-Nymene et la petite baronne de Mondrecourt, les deux élégantes de la saison. C'est le comte Germont, Germont Champagne, qui avait promis Fly et ses imitations à ses dames. Les deux jeunes femmes se mouraient d'entendre Fly dans son boniment. On ne devait être que quatre seulement, mais Germont n'avait pu se défendre d'amener Lili Mangetout des Mathurins et du Grand-Guignol, que désiraient connaître ces dames, et Lili Mangetout avait amené le gros Danval, son amant. Elle ne sortait pas sans lui. Fly venait d'achever sa séance dans un tonnerre d'applaudissements.
--Quel dommage que la princesse n'ait pas de fille! concluait le gros Danval, le Bonneau l'épouserait et cela arrangerait tout. Les vrais mariages d'amour ne se font pas autrement.
AUTRE COLLOQUE
Du coin de la fenêtre, où elle s'alanguissait si pâle dans la tiédeur embaumée des coussins, elle le suivait obstinément des yeux, de ses yeux aux paupières flétries et dont la profonde éraillure, tels des coups de griffes aux coins des tempes, proclamait ce jour-là plus cruellement que jamais l'indéniable différence d'âge qui les séparait tous deux, elle usée, moribonde et vieillie, lui, encore jeune, robuste et carrant dans une jaquette irréprochable un torse vigoureux de mâle avide encore de vivre et de jouir.
Jeune encore, certes, mais déjà touché par la vie, l'homme dont la promenade silencieuse, le front buté vers le tapis de haute laine, les mains fébriles croisées derrière le dos, emplissait cette chambre de malade d'un inquiet va-et-vient de fauve en cage; certes, oui, déjà touché par la vie car les cheveux châtains et drus s'éclaircissaient déjà vers les tempes, striés par place de minces fils d'argent, et sous la moustache d'un blond roux, embroussaillée et triomphante, la bouche aux coins tirés trahissait, elle aussi, l'amertume d'exister. Visiblement obsédé, il arpentait à grands pas rageurs cette haute et claire chambre aux aspects de boudoir avec ses panneaux de moires blémissantes, encadrées de délicates boiseries que coupaient çà et là, savamment alternées, d'étroites glaces oblongues enguirlandées de fleurs et de fins attributs de style Pompadour; et c'est cette visible obsession, ce réel chagrin trahi par la crispation du sourire et l'inquiétude de ces allées et venues, que surveillait avec des yeux de fièvre, deux yeux agrandis où semblait s'être réfugiée toute la vie de son corps souffrant, la malade étendue auprès de la fenêtre, au fond d'un grand fauteuil encombré de coussins et de peaux d'ours blancs.
Du dehors, dans les glaces sans tain des croisées, le jardin du petit hôtel s'encadrait, tout jaune de la rouille des marronniers et de la floraison des helléniums, d'une mélancolie d'adieu malgré la pourpre vive des dahlias simples et des bégonias doubles, sous la morne jonchée des feuilles de platanes pleuvant sur les pelouses.
Oh! la tristesse de ce jardin parisien d'octobre se délabrant lentement vis-à-vis l'agonie de cette femme au visage passionné et crispé, au regard dévorant, à la pâleur de morte! Mais combien plus triste encore le silence hostile gardé par ces deux êtres de luxe et d'élégance en cette somptueuse chambre de poitrinaire, où la nuance adoucie des tentures, le contournement raffiné des meubles et jusqu'au parfum musqué du lilas blanc, s'entassant là pour étouffer de tenaces relents d'éther et de phénol, semblaient vouloir faire une apothéose à la mort.
Une liaison pourtant célèbre dans le monde des lettres et du théâtre et dont le retentissement avait, pendant quinze années, amusé la badauderie de Paris, cet homme et cette femme aujourd'hui muets et refermés sur eux-mêmes dans ce quasi menaçant tête-à-tête. Elle, tragédienne acclamée, aujourd'hui brûlée aux flammes de toutes les passions et de toutes les fantaisies comme aux feux de toutes les rampes, s'était, il y a quinze ans, en pleine maturité de beauté et de succès, toquée du beau poète à longue chevelure souple, au contralto vibrant qu'il était alors, lui, grand homme inconnu frais débarqué de sa province et de la veille échoué à Paris pour y tenter fortune, riche de vingt-cinq ans et de ses jeunes illusions. Sur la foi de ses larges épaules et de l'eau profonde de ses yeux bleus frangés de cils noirs, elle avait aimé à la fois en lui l'homme et le poète, s'était enthousiasmée dans sa loge sur la rondeur massive de son cou et dans l'alcôve sur le lyrisme de ses vers. De Morfels arrivait à Paris avec un drame en vers en trois actes qu'il destinait à Duquesnel. Dinah avait lu la pièce, l'avait plutôt écouté lire, s'était emballée sur le rôle, l'avait imposée à son directeur et, se donnant cette fois toute comme jamais elle ne l'avait fait encore, jouant avec sa chair, ses nerfs et son cœur, avait consacré le drame et fait du jour au lendemain, dans Paris, quelqu'un de ce passant apprécié dans son lit la veille.
Comment ce caprice de Dinah Monteuil, la fantasque des fantasques, était-il dégénéré chez l'actrice en passion ulcérée et profonde? Lors de cette rencontre, dont elle devait mourir, Dinah entrait dans sa quarantième année, l'âge où la femme avertie par les regards moins désirants des hommes sent flamber en elle une d'autant plus inapaisable ardeur, qu'elle en connaît l'éphémère durée. Comme la phtisique dont les instants sont comptés, elle apportait dans tout, en amour surtout, une fébrile hâte de sentir et de jouir, et puis c'est là le châtiment des courtisanes de ne connaître la tendresse amoureuse que tard dans la vie et d'adorer à quarante ans, avec des dévouements et des délicatesses presque maternelles, de beaux gars indifférents qui les trompent avec leurs filles de chambre et renouvellent ainsi l'éternelle et sanglante trahison des sexes vis-à-vis l'un de l'autre, l'éternelle agonie d'une âme pour une âme qu'on appelle l'amour.
Telle qu'elle était aujourd'hui, étendue dans son long peignoir de peluche blanche et roulée dans ses peaux d'ours blancs, sa tête d'une pâleur d'ivoire appuyée sur le satin mauve des coussins, telle qu'elle était, mourante et de la tuberculose et d'une affection cancéreuse dans le ventre, la gloire et la fortune de cet amant si distrait et si préoccupé d'on ne sait de quoi auprès d'elle n'en était pas moins son œuvre et son chef-d'œuvre: œuvre de quinze ans de luttes et d'intrigues à laquelle elle s'était attelée corps et âme, mettant en jeu toutes les influences, courant les journaux et les théâtres, tour à tour implorante et coquette auprès de leurs directeurs, réveillant chez ceux-ci d'anciens souvenirs d'alcôve, faisant miroiter chez les autres d'illusoires affaires de réclames et d'argent, et cela pour imposer, pendant quinze années, sur toutes les scènes du boulevard ses drames à lui, le bien-aimé, le favori. Drames exaltés d'ailleurs et débordant d'âme et de vie intense, et dont la malignité parisienne accusait l'actrice de répéter les personnages dans l'intimité d'orageux tête-à-tête avant de les vivre, et Dieu sait avec quelle frénésie de nerfs et de passion! devant le public amusé des premières et la grosse foule des centièmes intéressée enfin aux racontars.
Car il la trompait, et c'était de cela qu'elle mourait bien plus encore que de sa santé de cabotine compromise presque dès l'enfance et depuis usée dans tant d'aventures et irréparablement surmenée et détruite! Il la trompait et cela, presque à dater des premiers jours, avec la première venue, des figurantes prises derrière un portant de théâtre dans l'empuantissement des coulisses; puis, la réputation venant à Morfels, avec des camarades à elle, des petites acteuses sans grâce et sans talent, mais ayant pour elles leur jeunesse, toutes ravies, la figurante comme l'acteuse, de chiper l'amant à Madame, à une grande qui touchait des feux de cinquante louis par soir, quand elles avaient à payer, elles, des cinquante francs d'amende sur des mensualités de cent cinquante. Enfin, avec les succès consacrés de ses pièces, des intrigues mondaines et même de haute galanterie s'étaient nouées dans la vie de Morfels; pour la plupart, des folles, des vicieuses et des oisives, curieuses de savoir quel goût avait le bonheur de la Monteuil, et pas fâchées, les malfaisantes créatures, de troubler un peu de ce bonheur; et lui, enchanté dans sa vanité d'homme et d'auteur de ce bruissement autour de lui de noms cotés et d'étoffes rares, avait accepté tous les rendez-vous, toutes les provocations, impertinentes ou galantes, s'était rendu à tous les appels, trompant effrontément sa maîtresse pour des femmes qui, certes, ne la valaient pas, la copiaient à la ville comme au théâtre, maladroitement, bêtement, plus fanées, plus fardées qu'elle encore et qui n'offraient même par l'attrait de la jeunesse à ses sens fatigués de viveur.
Alors, elle l'avait marié de sa main à une fiancée par elle choisie dans le milieu le plus cossu, le plus rangé, le plus bourgeois, le plus offrant de garanties; elle espérait le garder par là, mais de Morfels, maintenant lancé dans le tourbillon des bonnes fortunes, classé homme à aventures, avait trompé tout simplement sa femme, comme il trompait son vieux collage, piétinant maintenant deux âmes au lieu d'une, brisant tranquillement deux existences avec ses coups de tête, de sens ou de cœur.
«De cœur, cœur de fille, et plus fille que moi encore, à croire que c'est moi l'honnête homme et lui la courtisane», comme il arrivait parfois de dire à la Monteuil dans les moments de lassitude et de rancœur; et elle pardonnait toujours, la vieille maîtresse endolorie, acceptant tout plutôt que de se passer de ses visites, ne pouvant même en admettre l'idée, attachée à cet homme comme par une sorte d'envoûtement, résignée à toutes les souffrances qui lui venaient de lui, et paraissant l'en aimer davantage, l'aimant au point d'être heureuse d'en souffrir. Cependant, ce jour-là comme une fièvre de joie, de secrète revanche aussi flambait dans le regard attristé de l'actrice. Il y avait un sourire dans les yeux dont elle suivait la promenade inquiète de son amant, silencieux et sombre, le front buté vers le tapis. Tout à coup elle s'étirait sous ses fourrures blanches, ses longues mains de cire portaient à son visage une gerbe d'anémones du Japon, posées sur ses genoux. «Vous souffrez, mon ami?». Sa voix rauque, un peu lasse, venait de rompre le silence.
--«Mais non, je vous assure, répondait l'homme sans interrompre sa rageuse promenade, c'est vous qui rêvez, comme toujours.» A quoi la malade étouffant un bâillement: «Il y a longtemps que je ne rêve plus», et à un haussement d'épaules de son amant: «Savez-vous qu'il y a des jours où je crois qu'il y a un Dieu?» Et comme il s'était arrêté brusquement: «Venez ici, Raoul», commandait la malade, et de Morfels ayant obéi: «Savez-vous pourquoi je crois aujourd'hui en Dieu? insistait-elle en le regardant ardemment jusqu'à l'âme, à cause de ceci.» Et son index à l'ongle déjà bleuâtre touchait le poète à la place du cœur. «Elle t'a lâché, hein? et tu souffres à ton tour, pauvre ami?» Et comme l'homme, le visage tout à coup empourpré, balbutiait, cherchait une défaite: «A quoi bon t'excuser? reprenait la voix rauque, ne suis-je point au courant de toutes tes folies? Ah! j'ai beau ne pas sortir, n'ai-je point de bonnes amies pour venir me voir et me faire expier un peu mon succès... mes anciens succès... en m'épinglant des nouvelles sur le cœur? Bah! j'y suis faite. Alors elle t'a lâché, cette petite Roncerolle, pour qui, depuis trois mois, tu hypothèques ton hôtel, et cela pour un cabot, un horrible cabot du théâtre Montparnasse, presqu'un figurant... Un beau garçon comme toi lâché! Elle t'a lâché après t'avoir trompé deux mois, et c'est pour cela que tu rôdes ici et là avec ces mains nerveuses et ce visage d'assassin, sans pouvoir tenir en place. Encore un peu tu pleurerais! Avoue que cela fait mal? As-tu songé parfois au mal que tu m'as fait? Pour un cabot de Montparnasse! et elle appuyait savamment sur les mots. Et pas même bien de sa personne, m'a-t-on dit, mais il a vingt-trois ans et tu en as quarante. Comme le présent venge le passé, mon pauvre ami, voilà que tu vieillis à ton tour.»
Et à son tour il frissonnait, tout pâle, avec l'humidité montante de deux larmes prêtes à jaillir de ses yeux. A cette vue, le regard de la Monteuil se brouillait, sa voix s'altérait et, avec un geste de pitié suprême, s'emparant des mains de Morfels: «Mon pauvre ami, murmurait-elle caressante, cela va commencer aussi pour toi et tu vas le connaître, l'atroce et long supplice d'aimer sans être aimé. Encore cinq ans, dix ans, et il faudra bien que tu te rendes à l'évidence. Oh! vieillir, quelle cruauté, lire dans les yeux d'autrui la pitié, le dévouement, plus jamais le désir...» Instinctivement l'homme avait ployé le genou et, le cœur tout à coup fondu dans un attendrissement bête, il sanglotait comme un enfant, la tête enfouie entre les genoux de cette agonisante, et elle, comme en rêve, continuait son soliloque, tout en promenant ses mains pâles dans les cheveux de son amant. «N'être plus aimée, dire que c'est de cela que je meurs et que c'est de cela que tu mourras aussi! Car je te connais, mon pauvre enfant, toi l'adoré, le fêté des foules et des femmes, toi non plus tu ne pourras pas t'y faire. On se résigne à mourir, mais à cela, non pas. Car cela, c'est n'exister plus.» Et tout à coup, avec des inflexions de théâtre dans la voix: «Comme ces beaux cheveux que j'ai connus si souples et si bruns, sont devenus raides au toucher! n'est-ce pas qu'ils blanchissent et malgré ta moustache j'ai bien vu tout à l'heure, à droite, que tu as une dent qui bleuit. Ça, c'est le commencement; mais tu portes encore beau et tu en as encore pour dix ans, je t'assure; ne pleure pas, mon chéri!» Et comme l'homme prostré dans la peluche et les fourrures étouffait toujours de sourds sanglots martelés, on eût dit, sur l'enclume du cœur: «D'autres t'aimeront encore, toi tu en aimeras d'autres aussi; moi, il y a longtemps que je suis une morte. C'est sur moi que je pleure en pleurant sur vous autres, pardonne-moi cela, pardonne-moi d'attrister tes quarante ans, Raoul, il y a si longtemps que je souffre. J'ai voulu vivre mon chagrin en toi, faire un peu passer en toi de ma vieille âme. J'ai eu tort, je le sais, Raoul, ne sois plus triste. C'était moi-même que je regrettais. Ton chagrin, c'est le mien, c'était pour rire, console-toi, m'ami».
LE DERNIER COUP
Pierre Rouville traversait le ponton; le vapeur de Côme à Collico venait de s'arrêter à quai de Bellagio. Une meute de facchini se disputait sa valise, il en avisait un dont la casquette portait en lettres d'or un nom d'hôtel connu, de celui-là même qu'il avait choisi sur la recommandation du Baedeker; il remettait à l'homme son nécessaire et son bulletin de bagages. Débarrassé, il regardait autour de lui. Il ne voyait que des boutiques installées sous de lourdes arcades et des façades de grands hôtels. Le charme du paysage s'était évanoui. Ce Bellagio de rêve apparu comme une presqu'île enchantée sur les eaux de moire et de nacre fluides de deux lacs, ce promontoire de verdure, dressé comme un éperon sur un fond vaporeux et fuyant de montagnes, n'était plus qu'un amas de constructions neuves et de bâtisses italiennes, régulièrement coupé d'étroits viccoli. Sur le quai des femmes en toilettes claires, beaucoup de costumes de piqué blanc, se pressaient, attirées là par l'arrivée du bateau, foule cosmopolite assez laide, où dominait la note allemande donnée par des hommes en mollets, blousés de drap verdâtre et coiffés de feutres glauques aux rubans fleuris d'édelweiss, toute la descente de l'Engadine et des Alpes du Tyrol, et Pierre Rouville ne pouvait retenir une grimace.
Une voiture à deux chevaux s'arrêtait au milieu des omnibus d'hôtels, une femme y paressait, nonchalamment étendue sur des coussins de soie Liberty, évidemment fournis par elle, car la victoria était de louage et le jeune homme ne pouvait retenir un cri: «Jacqueline Hérelle...»; mais son étonnement se changeait vite en sourire: «Parbleu! elle cache ici quelque nouvel amour, c'est une incorrigible amoureuse, une attardée du romanesque. Je vais la gêner sûrement, ne nous montrons pas» mais la comédienne l'avait vu. Le magnétisme du regard posé sur elle l'avait avertie. Fixée par le jeune homme, la nerveuse, qu'était Jacqueline, avait naturellement tourné les yeux vers lui; elle agitait joyeusement son ombrelle dans la direction de Rauville, elle l'avait reconnu.
Le peintre s'approchait, chapeau bas, de la victoria: «Vous aussi, faisait-elle en lui tendant la main, tout Paris à Bellagio, alors! Vous arrivez, moi, j'y suis depuis huit jours. Hein! quel pays merveilleux! c'est un enivrement qui grandit d'heure en heure, vous en subirez le charme comme moi, on n'en voudrait jamais partir. Vous descendez à quel hôtel?
--A Britannia.
--Vous y serez très bien.
--Et vous, faisait Rouville, est-il indiscret de vous demander?
--Oh! moi, je suis en pleine nature, presque dans la montagne, très haut, à la villa Serbelloni, en face des deux lacs, une vue admirable, vous verrez.
--Et seule? hasardait le jeune homme dans un demi-sourire.
--Seule, naturellement, seule. Oh! mon pauvre ami, vous avez pu songer, mais regardez-moi donc, ce serait de la folie à mon âge.»
En effet Jacqueline Hérelle n'était plus jeune. Malgré la finesse d'un profil demeuré d'une délicatesse et d'une précision admirables, l'artifice des poudres et des fards n'effaçait ni les rides des tempes, ni les plis douloureux de la bouche, ni ceux plus accusés du cou. Les narines touchées de rouge étaient encore jeunes et vibrantes, mais la lassitude du sourire et le bleuissement meurtri des paupières dénonçaient et l'usure de l'âge et la fatigue de vivre. Jacqueline Hérelle avait été adorablement jolie. Jeune, elle avait été une de ces beautés triomphantes dont les aventures remplissent et révolutionnent une époque... _Les aventures et les liaisons de Jacqueline, on les contait, mais on ne les comptait plus_, avait dit d'elle un célèbre journaliste éconduit. Ses succès n'avaient pas été que de boudoirs, Jacqueline en avait aussi obtenus au théâtre, mais c'était surtout la jolie femme qu'on y avait applaudie. Comme comédienne, elle était bien supérieure à la ville. Elle avait toujours été somptueusement entretenue, mais si vénale et si cotée qu'elle fût, elle avait eu aussi des caprices. C'était avant tout une amoureuse: elle donnait royalement à qui lui plaisait ce qu'elle faisait payer si chèrement aux banquiers et aux hommes politiques désireux de lui plaire, elle avait vécu de l'amour et en vieillissant n'y avait pas renoncé. Retirée depuis dix ans du théâtre, elle avait eu pour son seul plaisir nombre de liaisons dont quelques-unes n'avaient pas tourné à son avantage; quelques-uns de ses amis d'automne avaient été pour la comédienne des amants plutôt coûteux et pourtant, il y a dix ans, Jacqueline Hérelle était encore désirable, mais c'est là une des tares de nos mœurs modernes que l'amour y soit devenu un marché. La beauté y a bien moins de valeur que le désir inspiré, la convoitise y est immédiatement taxée et dans le monde, depuis le haut jusqu'en bas de l'échelle, tout être, homme ou femme, qui se sent aimé, y prend l'âme affreuse et commerçante d'un marchand de curiosités. Jadis fragile et ruineux bibelot d'alcôve, Jacqueline Hérelle avait su, à ses dépens, combien l'amour coûte à Paris.
C'est tout ce passé et bien autre chose que Pierre Rouville évoquait en lui-même en regardant la femme assise dans cette victoria: «Elle a bien cinquante ans, même plus», pensait-il tout bas. Le fait est qu'il la retrouvait étrangement dévastée malgré les tons de rouille et d'or d'une chevelure lourde et savamment nuancée. Elle lui apparaissait vieillie, comme désagrégée dans son corps demeuré mince, et qui n'était plus que de la maigreur. La courtisane lisait dans ses yeux:
--Quand vous aurez fini de m'examiner, monsieur le Commissaire-Priseur! Triste, hein, l'inventaire! vous comptez les déchets et les tares».
Le jeune homme se récriait. «Ne vous défendez pas, allez, les miroirs mentent, mais les regards des passants ne nous trompent pas. Allez à votre hôtel, vous mourez de faim et moi aussi, c'est l'heure des déjeuners et venez me voir demain vers onze heures, villa Serbelloni, vous me trouverez dehors sur la terrasse, vous comprendrez pourquoi je suis descendue là. Vous verrez, mon ami, si c'est admirable. A Bellagio on ne peut pas vivre ailleurs.»
Le lendemain, vers les dix heures et demie, Pierre Rouville tentait l'ascension indiquée. Des rues étroites et montantes, puis des escaliers et des pentes assez raides, le conduisaient à la grille de la villa. _Una lira_ d'entrée lui en donnait l'accès; une rampe fleurie de jasmins, puis escortée d'une treille l'aidait à escalader les versants de la montagne; il s'enfonçait ensuite sous les ombrages d'un parc. Il y trouvait la comédienne allongée sur un rocking-chair près d'une balustrade de marbre. Jacqueline Hérelle l'attendait sur la terrasse de l'hôtel. A ses pieds les arbustes et des fleurs rares d'un jardin d'Italie s'étageaient, on eût dit, sur d'immenses degrés; à l'horizon, c'était la fuite nostalgique et bleue de deux lacs, saphirs humides et flous sertis dans des montagnes de vapeurs.
La magie de ces lacs! la courtisane n'avait pas menti. Le soleil, déjà haut dans le ciel, les faisait d'azur pâle, les montagnes escarpées et hardies, comme évaporées de chaleur, les cernaient d'une muraille de brume mauve, déchiquetée et hautaine. Et le peintre avait la hantise de fonds de tableaux de Vinci admirés déjà dans des Musées: des vaporetti et des barques sillonnaient le lac de droite, et de blanches villas s'essaimaient sur ses rives comme des colombes tombées là, exténuées de langueur, tout le lac au fond était moiré d'une grande ombre... Des terrasses du jardin des odeurs entêtantes et délicieuses montaient; les seringas pâmés sous le soleil mêlaient leur lourde haleine vanillée à d'autres âmes végétales d'une ferveur amoureuse. Jacqueline Hérelle tournait vers lui un visage enfoui dans une immense capeline blanche et, lui tendant la main par-dessus son épaule, sans même prendre de ses nouvelles, lui désignait d'un regard le lac de gauche et comme si elle eut deviné son impression.
«Celui-là est le plus beau. Regardez-le, quelle nostalgie! La tristesse et l'abandon d'un lac hanté, et cette brusque déchirure de roches là-bas, ne semble-t-elle pas s'ouvrir sur un pays des fées! Ah! ce désolé Lecco, je ne puis me lasser de le regarder, c'est comme un opium de mélancolie. Il me grise et m'engourdit dans une telle douceur.»
Le lac s'enfonçait, en effet, absolument désert, sans une voile, dans la solitude abrupte de montagnes si hautes que des nuées les couronnaient: solitude ensoleillée, que la torpeur de midi faisait encore plus morne. Jacqueline Hérelle l'avait bien dit; c'était la tristesse et l'abandon d'un lac hanté.
Il y eut un silence.
--Comment vous portez-vous ce matin? brusquait tout à coup la comédienne.
--Très bien, et vous, c'est à vous qu'il faut demander...
--Oh! moi, je fais ma cure, je me baigne ici dans du rêve et du soleil. N'est-ce pas que l'endroit est beau? voyez-vous, mon cher ami, il n'y a que la nature qui console de tout. On ne peut vieillir qu'en se détachant peu à peu des individus. A quoi bon se cramponner à ce qui se détache de nous. La nature, elle, toujours nous accueille: les ciels, les grands horizons, la féerie changeante des lacs et des montagnes et le poème infini de la mer, voilà ce qu'il faut aimer, quand on a plus de cinquante ans.
--Mais vous n'avez pas...
--Si. Je les ai, mes amis me donnent plus (et avec un navrant sourire). Vous m'avez demandé hier si j'étais seule ici, mais regardez ce décor. Quel est l'homme qui pourrait résister à ce cadre et s'imposer dans cette splendeur! il faudrait un dieu, et il faudrait à sa compagne des yeux éblouis de vingt ans!
--Vous oubliez, chère amie, que l'amour est aveugle.
--Non, il n'est qu'aveuglé et par le désir, qui, lui, est clairvoyant». Et comme le jeune homme se taisait un peu gêné par le tour de l'entretien.
--Oh! je n'en suis pas venue là du premier coup, et mon exil à Bellagio est le résultat de quelques épreuves. Je me suis résignée enfin comme bien d'autres, mais pas comme toutes les autres. Pendant dix ans je me suis obstinée. Moi aussi, je me croyais jeune encore. La résignation est une vertu de vieille femme..... oui, mon ami, et Jacqueline Hérelle s'animait un peu, j'ai aimé l'amour, l'amour m'a aimée et je l'aime encore, mais je suis une romanesque, vous ne le croyez pas, moi, Jacqueline Hérelle, et dans la plus brève aventure je ne puis séparer la sensation du sentiment.
Oui, c'est ainsi... Lucy Kerdor, qui a huit ans de plus que moi, accueille et nourrit dans sa villa de Triel une jeunesse vigoureuse et musclée, rompue à tous les sports et qui, paraît-il, ne lui marchande pas les sensations: coureurs de vélodromes et chauffeurs d'automobiles trouvent chez elle bonne table, bon gîte et le reste. Pendant quatre mois d'été Lucy Kerdor héberge tout ce monde, Lucy est absolument maîtresse dans l'île qu'elle habite, et dans le pays on appelle son parc l'île d'Amour. Lucy Kerdor est riche, nos fortunes se valent, mais je ne pourrais faire comme Lucy Kerdor: le cœur me lèverait. Catherine Hémery, qui a deux ans de moins que moi, n'a rien su garder des millions acquis: les derniers kracks l'ont ruinée. Réduite à six mille francs de rente, elle se pique à la morphine et, nuit et jour, demande à l'opium des visions qui l'enivrent, visions ressouvenues, car Catherine Hémery est demeurée une créature d'amour. Quand elle vient chez moi, les yeux brillants et la face toute bouffie de sa drogue, je lui reproche son vice: «Que veux-tu, après trois piqûres ils reviennent encore. Dieu est si bon, il m'envoie des rêves».......
Moi, les rêves m'exténueraient, je suis d'origine basque, j'aime les réalités... Entre leurs répugnances et le mensonge des rêves, j'ai opté pour la solitude.
--Après quelques déceptions? risquait le jeune homme.
--En effet, c'est ma dernière tentative qui a décidé de tout. Il n'y a pas plus de deux mois, cher ami, j'étais encore amoureuse. Malgré mes cinquante ans, j'aimais éperdument, passionnément avec des élans de jeune fille et des ardeurs de courtisane, j'aimais enfin comme Jacqueline Hérelle sait aimer, un jeune officier de cavalerie en garnison à Saint-Cloud. Je vous ferai grâce de son nom et de son physique, je l'aimais. Dès la fin de mai, je vins m'installer, comme vous le savez, à ma villa de Ville-d'Avray; j'avais rencontré Robert au Pavillon bleu. J'y vais quelquefois dîner pour rompre la monotonie des soirées; mon élégance, le soyeux de mes dessous, ou mon mauvais renom l'avaient-ils impressionné. En tout cas, j'avais reçu, moi, le coup de foudre, Robert répondait d'abord assez bien à mes avances, il acceptait mes invitations à dîner, était bientôt de nos parties d'automobile, battait en ma compagnie les bois de Marly et de Versailles, bref, il devenait un de mes assidus.
Très correct, on ne peut plus aimable et même empressé auprès de moi, Robert néanmoins n'allait pas plus avant dans son flirt, moi de jour en jour, je subissais plus profondément son charme. Au fond, je me dévorais d'angoisse et me consumais de désir. «Ce garçon-là, me disait Catherine Hémery, il t'embrasse toujours les doigts, il en tient pour tes bagues.» Comme Robert a soixante mille francs de rente et en aura le double un jour, je haussais les épaules. Ce n'était ni pour mon luxe ni pour mes dîners que Robert venait chez moi, les officiers de son régiment m'avaient affirmé qu'il était timide. Enervée, à bout d'artifices et d'expédients, j'usais d'un stratagème. Je l'attendais ce jour-là vers cinq heures pour prendre le thé. C'était en juillet, la chaleur était accablante, j'avais sorti en son honneur le plus délicieux peignoir et, parfumée, toute fraîche encore du tub, j'avais disposé sur un guéridon, à portée de ma main, deux ou trois photographies me représentant, épaules nues, dans les poses les plus suggestives, des photographies datant d'il y a vingt ans, Jacqueline Hérelle dans ses rôles d'autrefois. Mes portraits ainsi disposés, je baissais les stores du petit salon et m'étendis sur ma chaise longue.
Oh! le brusque tressaillement de tout mon être; lorsqu'il entrait! Robert me baisait la main et s'asseyait auprès de moi. Machinalement et instinctivement aussi, parce que je le voulais et que mon regard dirigeait le sien, il s'avisait des photographies. Il se penchait curieusement sur la table: Oh! la jolie femme! faisait-il intéressé, et il regardait longuement les portraits. Il les avait pris l'un après l'autre et les gardait longtemps dans ses mains, je ne respirais plus. Il y eut un affreux silence.
--Qui est-ce, demandait-il tout à coup, il s'était tourné vers moi... Qui est-ce?
Je me raidissais contre le choc.
--Une amie. Il y a vingt ans qu'elle est morte, n'est-ce pas qu'elle était adorable? Vous l'auriez aimée, n'est-ce-pas?
Et lui inconsciemment:
--Etait-elle vraiment ainsi?
--Oui.
--Alors, c'était une des femmes les plus désirables que j'aie jamais vues...», et il la regardait encore.
«Oh! la forme de ces yeux, le dessin de cette bouche et ces épaules, quelle nudité! Elle était au théâtre?
--Oui, c'était une camarade, mais c'était surtout une jolie femme. Comme talent...
--A-t-on besoin de talent avec ce visage-là?
Ce fut tout; le lendemain je faisais mes malles. Je n'ai pas revu Robert et je ne le reverrai jamais. Il ne m'avait pas reconnue, et voilà pourquoi je suis ici, mon cher ami, devant ces lacs, seule dans l'enchantement de Bellagio et de cette villa.
CRÉPUSCULE DE FEMME
_Oui, c'était bien lui, mon ami Jacques, que je venais de croiser dans ce décor à la fois grandiose et mélancolique qu'est le parc de Saint-Cloud à l'arrière-saison. C'était dans la partie comprise entre la grille de Sèvres et la cascade, tout en pelouses et en longues allées de marronniers et de platanes tout feuillagés d'or pâle à cette époque._
_Et dans l'ombre rose du crépuscule, ce soir-là enflammé de nuées brasillantes à croire qu'un immense bûcher brûlait invisible derrière le haut escalier de la cascade, toutes ces frondaisons jaunes, atténuées, légères, mettaient comme une lumineuse fumée d'or; et c'était en vérité une délicieuse féerie que le factice ensoleillement de ce parc illuminé par des feuilles mortes, dans l'éphémère embrasement de ce ciel d'automne à l'agonie, empourpré de flamme et de sang._
_Oui, c'était bien mon ami Jacques, sa démarche lasse, ses yeux lointains, sa pâleur mate et toute sa physionomie d'élégant ennui d'homme de trente-cinq ans, déjà guéri des clubs et des boudoirs. Il n'était pas seul. Il marchait auprès d'une longue et svelte femme drapée de la nuque aux talons dans un souple et miroitant manteau de velours ras, d'un ton à la fois chaud et sombre. Ce qu'il semblait peser, ce somptueux vêtement tout chargé aux épaules de lourdes passementeries, de dragonnes et de glands, avec, autour des reins, de longues cordelières qui s'accrochaient aux poches, puis retombaient entrelacées et traînaient jusqu'aux pieds comme des nœuds de serpents: il sentait à la fois, ce manteau, la femme de théâtre et l'aventurière, me rappelait à m'en faire crier les prestigieuses pelisses de Sarah Bernhardt dans_ Fédora _et l'_Étrangère _et valait au moins trois mille francs. Celle qui le portait, d'ailleurs, avait le plus grand air et, depuis ses cheveux insolemment décolorés jusqu'à son profil presque chevalin et sa façon de porter sous son bras une minuscule bestiole à poils roses, évoquait la ressemblance de la princesse de S...; mais elle en avait aussi l'âge, la cinquantaine sonnée depuis trois ou quatre ans au moins: et ce demi-siècle de jolie femme, tout le proclamait cruellement en elle, et la meurtrissure profonde des paupières bleuies, et les muscles apparents du cou, et le maquillage outrageant de la face aux lèvres carminées, aux minces sourcils peints._
_Oh! le portrait valait le cadre et le décor avait été choisi de main de maître. Ce parc délabré de novembre, comme fardé de rose par le soleil couchant, le voisinage même de ces ruines apparues couleur de chair sur ce ciel brasillant, étaient bien en harmonie avec cette luxueuse élégance de vieille femme, et je reconnaissais bien là le dilettantisme et l'esthétique délicate de mon ami Jacques de Livran._
_Jacques ne m'avait pas vu; je pouvais donc les suivre à distance et les voir monter, à la grille de Saint-Cloud, dans un discret coupé vert myrte, attelé de deux alezans._
_A quelque temps de là, ayant rencontré Jacques au cercle, j'eus le mauvais goût de l'intriguer et de le plaisanter, lui donnant à penser que j'avais reconnu la femme dont il était ce jour-là le cavalier, et, le complimentant ironiquement sur sa dernière conquête, je hasardai même, je crois, le nom de Malvina Brach. A quoi Jacques avec un grand sérieux: «Malvina Brach! si tu veux, et pourquoi pas? A l'époque de l'année où nous sommes, au lendemain de la Toussaint et de la fête des Morts, l'âme endeuillée de l'adieu des beaux jours et des récentes visites aux tombes chères, si l'on a quelque propreté morale et qu'on se trouve, comme moi, n'aimer ni les cartes, ni les chevaux, ni les filles, que faire? Oui, dis-le moi, que faire si ce n'est que de revivre au milieu des paysages cruellement familiers quelque amour mort dont, l'évocation vous redonne parfois l'enivrante et douloureuse griserie d'autrefois (ce qui est d'un subtil égoïsme), ou bien alors embellir d'une illusion d'amour, galvaniser d'un semblant de cour et ranimer au mirage d'un feu de paille la tristesse résignée de quelque pauvre jolie femme qui a doublé le cap et qui se sent vieillir. Cela est de la charité pure, mon cher ami, et de la plus belle, une charité qui n'engage à rien, car, pour peu que tu saches choisir, ta reconnaissante partenaire, qui a de bonnes raisons pour se méfier d'elle-même, ajournera toujours l'heure des défaillances, quelque envie qu'elle ait de défaillir._
_«Tu goûteras auprès de l'intellectuelle et de l'affinée, qu'est toujours une ex-jolie femme de cinquante ans, les plus pures joies de l'amour platonique, et puis n'en n'est-ce pas une autre joie et des plus rares, que de lire dans les yeux d'une femme la perpétuelle crainte qu'elle a de nous perdre, et dans son sourire le ravissement inespéré d'un bonheur auquel elle ne s'attendait plus. Songe à cela: être le dernier amant d'une femme qui ne croyait plus être jamais aimée, s'était presque résignée à son sort et que nous avons réveillée du tombeau, être le Christ ressuscité d'une Madeleine retirée au désert, ou du moins retranchée de l'amour! Mais tout cela forme un ragoût de sensations extrêmement délicates et, du quinze octobre au premier décembre, je t'assure que, pour une âme distinguée, les vieilles chéries ont seules leur raison d'être en amour.»_
TABLE DES MATIERES
LA RAFALE 1
LA SAISON A PEIRA-CAVA
I. Une Jeune fille 19
II. Le choix d'un mari 38
III. Ames d'outre-mer 56
IV. Preuves à l'appui 72
V. Le coup de l'Américaine 91
VI. Sans lendemain 107
VII. Service en campagne 126
PRINCE D'AUBERGE
I. Un soir, au Music-Hall 143
II. Une nuit chez Durand 153
III. Coups nuls 169
IV. Naufrage au port 182
V. Le calvaire de Pauline Rayberg 194