‹ L'enfant de ma femmeChapitre 20 sur 26 · CHAPITRE XX. - L'AMOUR NE CONDUIT PAS TOUJOURS AU BIEN.

CHAPITRE XX. - L'AMOUR NE CONDUIT PAS TOUJOURS AU BIEN.

En se réveillant, le fermier ne fut pas étonné de voir Mullern endormi à côté de lui; mais quand celui-ci ouvrit les yeux, et qu'il apprit que Henri était parti, il jura entre ses dents de ce qu'à son âge les femmes lui faisaient encore faire des sottises et oublier son devoir, puis se prépara à courir sur les traces de son élève.

«Dame!... disait le fermier, ce n'est pas étonnant que vous ayez dormi si longtemps, j'avions bu sec hier soir.--C'est vrai, répondit Mullern, mais aussi vous avez du vin qui porte diablement à la tête.» La fermière descendit, et Mullern, craignant que sa vue ne vînt encore lui mettre le diable au corps, s'empressa de monter à cheval. Le fermier l'engagea à venir souvent trinquer avec lui, et la fermière joignit ses instances à celles de son mari.

Mullern arriva au château peu de temps après Henri, et il se disposait déjà à aller le chercher dans les environs, lorsqu'il l'aperçut venir de son côté; en entendant les dernières paroles de Henri, il se douta de ce dont il s'agissait, sans pourtant connaître la cause de son désespoir.

«Où allez-vous, monsieur? dit-il à Henri en l'arrêtant.--Au château, Mullern.--Pourquoi faire?--Pour la voir.--Vous n'irez pas, vous dis-je.--Ah! mon ami, elle est mourante!...--Mourante!... c'est un peu fort; est-ce vrai, Franck?--Oui, monsieur Mullern, c'est la vérité.--Je vais m'en assurer par moi-même; mais il est inutile que vous me suiviez. Si elle est telle que vous me le dites, vous ne pourrez la rappeler à la vie; si elle est moins mal, au contraire, votre vue renouvellera son chagrin sans y apporter de soulagement.--Ah! Mullern, laisse-moi te suivre!...--Monsieur, vous oubliez que c'est de votre soeur qu'il s'agit, et que votre conduite n'est pas telle qu'elle devrait être!...--Malgré toutes tes remontrances, je ne m'éloignerai de ce château que lorsque je serai certain de son sort.--Hom!... dit Mullern en lui-même, il faut rompre cet amour-là! à quelque prix que ce soit. Allez m'attendre chez le jardinier au bout du parc, dit-il à Henri; j'irai vous y retrouver et vous apprendre ce que vous voulez à toute force savoir.»

Henri n'osa résister, et suivit Franck, qui le conduisit à la maisonnette de son père, située à l'autre extrémité des jardins, et assez éloignée du château. Quant à Mullern, il regarda aller Henri, se repentant de la faiblesse qu'il avait eue de le laisser venir au château de Framberg, et cherchant dans sa tête par quel moyen il pourrait l'en arracher.

Henri attendait le retour de Mullern dans une anxiété difficile à décrire; cependant les heures s'écoulaient, et le hussard ne revenait pas!... Henri, voyant la nuit s'approcher, ne put résister à son inquiétude; il envoya Franck au château, afin de savoir la cause de ce retard.

Franck venait de partir, lorsque Henri vit quelqu'un s'approcher de l'endroit où il était. Malgré l'obscurité, il crut reconnaître Mullern et vola à sa rencontre. Il ne se trompait pas, c'était notre hussard. «Eh bien! Mullern, lui dit Henri en le reconnaissant, qu'as-tu donc fait si longtemps au château?--Rien, répondit Mullern d'une voix sombre, en continuant à marcher vers la maison du jardinier.--Au nom du ciel! instruis-moi de ce qui s'est passé! Dans quel état as-tu laissé Pauline?...--Elle n'a plus rien à craindre...--Que veux-tu dire?... parle, ton silence me glace d'effroi!--Vous le voulez... eh bien! armez-vous de courage, votre soeur... votre soeur... n'est plus...»

Henri n'en entendit pas davantage: il tomba privé de sentiment. «Allons, la crise est forte, dit Mullern; mais elle en durera moins!...» et il s'occupa du soin de rappeler Henri à la vie; aidé du jardinier, qui accourut à ses cris, il le transporta dans la maisonnette et le mit au lit. Le jeune homme ne rouvrit les yeux que pour retomber dans un état plus alarmant que celui d'où il sortait; une fièvre ardente s'était emparée de ses sens; un délire effrayant avait remplacé sa raison, il ne voyait, ne reconnaissait plus personne. Mullern, effrayé de l'état de Henri, se cognait la tête, s'arrachait les cheveux, et paraissait s'attribuer à lui seul la cause du mal qui accablait son élève.

Notre héros resta cinq jours dans cet état, et Mullern passa tout ce temps auprès de son lit. Enfin la nature, plus forte que le mal, rappela Henri à l'existence; et le sixième jour il recouvra sa raison, et avec elle un peu plus de tranquillité.

«Ouf!... voilà la crise passée!... dit Mullern en voyant Henri plus calme. Ma foi, elle a été rude; et si vous aviez succombé, je n'avais plus d'autre parti à prendre que d'aller tenir compagnie aux grenouilles qui sont dans les fossés du château! Mais vous revenez à la vie, et je me sens soulagé d'un boulet de trente-six que j'avais là, sur la poitrine.--Mon pauvre Mullern, dit Henri en souriant, combien je te cause de chagrin!...--Recouvrez la santé, le courage surtout, et je serai payé de mes peines.» Henri promit tout, et Mullern l'embrassa en pleurant de joie.

Henri fut encore quinze jours sans pouvoir quitter le lit. Mullern ne perdait pas de vue son élève; mais Henri demandait quelquefois où était Franck, et pourquoi il ne le voyait jamais auprès de lui. «J'ai dit à Franck d'aller nous chercher une bonne voiture pour nous emmener quand vous serez en état de partir: voilà pourquoi vous ne le voyez pas ici. D'ailleurs, est-ce que vous n'êtes pas satisfait de mes soins, que vous demandez votre domestique?--Que tu es injuste, mon cher Mullern! Si je demande Franck, c'est afin que tu puisses à ton tour prendre le repos dont tu as besoin.--Soyez tranquille; mon repos, à moi, c'est votre santé, et je ne serai plus malade, quand vous vous porterez bien.--Bon Mullern!...»

Lorsque Henri fut en état de sortir un peu, Mullern le conduisit dans la campagne, par une petite porte qui était à deux pas de la maison du jardinier. «Pourquoi sortons-nous du château? disait Henri à Mullern.--Parce que la vue de la campagne vous distraira davantage que celle d'un parc que vous avez parcouru cent fois.--Mais, Mullern, je l'aurais revu avec tant de plaisir!...--Non, monsieur, cela vous aurait affecté, et vous n'irez pas.» Henri n'osait résister; mais cependant il sentait au fond de son coeur le plus vif désir de revoir les lieux qu'il allait quitter de nouveau, et peut-être pour bien longtemps.

Lorsque Mullern crut voir que Henri était assez fort pour se mettre en voyage, il lui annonça que dans deux jours ils quitteraient le château. «Franck est donc de retour! dit Henri.--Oui, et la chaise de poste nous attendra devant la petite porte qui est ici près, et qui donne sur la grande route.--Quoi nous ne sortirons pas par le château?--Vous voyez bien que cela est inutile.» Henri n'osa répliquer; mais il se promit bien de ne pas partir sans avoir visité pour la dernière fois l'asile de son enfance.

La veille du jour fixé pour leur départ, Mullern, qui était accablé par la fatigue, engagea Henri à se coucher de bonne heure, afin d'être plus tôt éveillé le lendemain matin. Henri, qui avait déjà son projet en tête, feignit de consentir au désir de Mullern. Notre hussard se coucha, et ne tarda pas à s'endormir profondément. Lorsque Henri fut certain qu'il ne songeait plus à lui, il se leva avec précaution, sortit doucement de la chaumière, et prit le chemin du château.

La soirée était superbe, un clair de lune magnifique répandait sur toute la nature une teinte bleuâtre; et l'oeil en se fixant sur un bosquet, sur un arbrisseau, croyait distinguer une ombre immobile, une figure bizarre; c'est alors que mille objets frappent notre vue, troublent notre imagination, et ne sont pourtant produits que par le reflet de l'astre de la nuit. Henri marchait d'un pas tremblant; son esprit, affaibli par sa maladie, enfantait mille visions; à chaque objet qu'il rencontrait, son coeur battait avec force; un secret pressentiment semblait l'avertir que quelque chose d'extraordinaire allait s'offrir à sa vue.

Il parvint enfin dans la partie des jardins qui était tout près du château. Ne pouvant plus maîtriser son agitation, il entre dans un bosquet pour s'asseoir un moment et reprendre un peu de calme... Mais quelque chose frappe ses regards: sur le banc où il veut se reposer il distingue une ombre blanche qui paraît immobile et ne s'aperçoit pas de sa présence. Henri ne peut commander à son émotion, il est forcé de s'appuyer contre un arbre; il cherche à surmonter sa faiblesse... Mais l'ombre se lève, s'avance lentement vers lui; un rayon de la lune donne sur sa figure; il la reconnaît: «Ombre de ma Pauline!... s'écrie-t-il en tombant à genoux devant elle, aurais-tu quitté le séjour céleste pour venir visiter celui qui ne peut plus désormais être heureux sur une terre que tu n'habites plus avec lui!...»

«Henri!...» dit une voix faible, et Pauline (car c'était elle), tombe sans connaissance devant son amant. «Grand Dieu!... s'écrie Henri, est-ce une illusion... mais non, c'est bien elle! c'est ma Pauline!... le ciel, touché de mon désespoir, me l'a rendue pour ne plus m'en séparer.»

Henri s'empresse de secourir son amante; Pauline rouvre les yeux, elle reconnaît Henri, elle lui sourit tendrement, elle est dans les bras de celui dont elle s'est crue séparée pour toujours: Henri, au comble de la joie, la presse contre son coeur, la couvre de baisers; Pauline, loin de repousser ses transports, se livre à toute sa tendresse, et ils oublient tous deux les liens qui les unissent pour ne plus songer qu'à l'amour qui les égare et les entraîne dans l'abîme qu'ils n'ont pas eu la force d'éviter.

Le repentir suivit de près la faute; mais cette faute-là n'était pas de celles qu'un amant fait oublier par de nouvelles caresses!... Henri, effrayé de l'énormité de son crime, n'ose plus lever les yeux sur celle dont il a causé la perte. Pauline pleure, gémit et reste privée de sentiment sur le gazon témoin de sa défaite. Henri ne songe pas à secourir celle qu'il a mise dans cet état; il fuit avec rapidité le fatal bosquet, s'enfonce dans le parc, gagne la campagne et disparaît du château avant que le soleil vienne éclairer son forfait.

Pauvre Pauline! qui donc viendra sécher tes larmes... calmer ton désespoir?... Il te quitte, celui qui seul pourrait alléger tes souffrances! il te quitte en jurant de ne te revoir jamais!... mais le ciel prendra pitié de tes maux... il t'enverra un ami, un consolateur, dans le moment où tu murmures contre la Providence et contre la rigueur de ta destinée.

Avant tout, il est bon d'expliquer au lecteur comment Pauline, qui passait pour morte, s'était trouvée avec Henri dans le bosquet.

Nous avons vu combien Mullern fut contrarié de ce que Henri ne voulait pas s'éloigner du château pendant la maladie de sa soeur. Le bon hussard vit bien que le jeune homme conservait toujours dans le fond de son coeur une passion qui devait faire le malheur du reste de sa vie, et il résolut de l'éteindre par quelque moyen violent. En apprenant la maladie de Pauline, il lui vint aussitôt dans l'idée de la faire passer pour morte; il se rendit donc auprès de la jeune malade pour s'assurer d'abord de sa situation; il trouva Pauline fort mal, et pensa que ce qu'il avait imaginé comme un mensonge pourrait bien devenir la vérité. Néanmoins, il ne voulut pas attendre l'événement, et, le même soir, il se rendit auprès de Henri. Nous savons comment il mit son projet à exécution. Cependant, malgré la douleur qu'il s'attendait à voir éclater, il ne croyait pas que sa ruse produirait un effet si violent; et, lorsqu'il vit son cher Henri aux portes du tombeau, il se repentit du moyen qu'il avait employé pour le guérir de son amour. Enfin Henri recouvra la santé, et Mullern commença à respirer. Pendant la maladie de Henri, Mullern avait appris par Franck que Pauline était presque entièrement rétablie; mais comme la crise était passée, il ne voulut pas instruire Henri de cette nouvelle, et résolut de l'entretenir dans une erreur qui devait lui rendre le repos. Voilà pourquoi il eut soin d'éloigner Franck de son maître, en empêchant Henri de se promener dans le château.

Le projet de Mullern était bien conçu; mais le destin ne permit pas qu'il reçût son exécution. Pauline, qui, depuis quelques jours, allait prendre l'air dans les jardins du château, attirée par la beauté de la soirée, était allée s'asseoir sous un bosquet touffu, et avait oublié, dans ses réflexions, que l'heure de se retirer était passée depuis longtemps. Nous avons vu comment le diable s'y prit pour réunir les deux amants, et pour renverser en une minute tous les plans de notre hussard.

Mais Mullern ne pouvait pas toujours dormir; le souvenir du voyage qu'ils vont entreprendre l'éveille à la pointe du jour; il se lève, il s'habille et court au lit de Henri pour savoir s'il a bien passé la nuit. Quel est son étonnement... son inquiétude... en ne voyant plus Henri dans la chaumière!... «Allons, dit-il, mon jeune homme a encore fait des siennes! Ne perdons pas de temps, et mettons-nous vite sur ses traces!...» Et déjà Mullern est dans le parc, qu'il parcourt dans tous les sens; enfin, le hasard le conduit dans le bosquet fatal; il croit de loin distinguer quelque chose; il approche, et voit Pauline étendue sur la terre et privée de sentiment.

Notre hussard ne s'amuse pas à faire des conjectures. «Le diable s'en mêle, dit-il; il se sont vus, parlé, et l'action a été chaude, à ce qu'il me paraît. Mais, où donc est mon élève?...» En attendant, Mullern charge Pauline sur ses épaules, et prend le chemin du château. Tout le monde dormait encore; mais, au tapage qu'il fait, on est bientôt sur pied; les domestiques viennent en chemise savoir ce qu'il y a de nouveau. «Allons, mille bombes! mes amis, il faut vous mettre tous en campagne, et sur-le-champ. Votre jeune maître a le diable au corps; je vois bien qu'il est inutile de vous le cacher plus longtemps; courez sur ses traces; que chacun se mette en route, et qu'on le ramène, fût-il au bout du monde. J'irai bientôt moi-même me joindre à vous.» En finissant ces paroles, Mullern les pousse les uns sur les autres dans la campagne; quelques-uns veulent faire les mutins, et observent qu'ils ne peuvent s'éloigner en chemise; mais Mullern les met à la porte à coups de pied dans le derrière, et personne ne résiste à ce dernier argument.

Après avoir mis ses ambassadeurs en campagne, Mullern s'empressa de retourner auprès de Pauline, et de lui prodiguer tous les secours que réclamait sa situation. Après bien des peines, il parvint à lui faire ouvrir les yeux. Henri fut le premier mot qu'elle prononça; ensuite elle aperçut, avec étonnement, Mullern à ses côtés. «Oui, je vois bien que vous êtes surprise de me voir, lui dit notre hussard, et je vous assure que, de mon côté, j'aimerais autant être à cent lieues de vous!... Mais enfin!... Franck avait bien raison de dire qu'il y a une destinée!...»

Pauline ne comprit pas grand'chose à ce discours; mais Mullern lui expliqua ce qu'il voulait dire, et la manière dont il l'avait trouvée dans le bosquet. «Et Henri, qu'est-il devenu? demanda Pauline.--Il aura craint mes remontrances, et il a pris la fuite!... Il doit pourtant savoir que, malgré mon air sévère, je n'ai pas un coeur de rocher!...» Mais Mullern ne se doutait pas encore de l'énormité de la faute de Henri.

Après avoir essayé de consoler Pauline, il la laissa dans son appartement pour aller à la recherche du fugitif. Pauline, lorsqu'elle fut seule, donna un libre cours à ses larmes; elle craignait et désirait en même temps que Mullern parvînt à ramener Henri; quelquefois la raison et le devoir lui faisaient appréhender son retour; mais l'amour, plus fort que tous les raisonnements, reprenait toujours le dessus, et finissait par l'emporter.

Cependant Mullern et tous les domestiques revinrent au château sans apporter aucune nouvelle de Henri. Le lendemain, mêmes perquisitions, sans avoir plus de succès. Les jours, les semaines s'écoulèrent, et Henri ne revint pas!... Mullern ne perdait pas courage, et faisait quelquefois des absences de huit jours, dans l'espérance d'être plus heureux; mais lorsque deux mois furent écoulés, il commença à perdre patience, et envoya au diable celui qu'au fond du coeur il désirait tant retrouver.

«Mais enfin, pourquoi cette fuite? disait Mullern à Pauline, lorsqu'ils étaient seuls ensemble; je lui avais défendu de vous voir, c'est vrai; mais je ne lui avais pas conseillé de devenir fou.»

Pauline baissait les yeux et ne répondait rien. Mullern, voyant que ses questions ne faisaient que redoubler son chagrin, changeait de conversation, et s'efforçait de la distraire. La pauvre enfant paraissait effectivement avoir grand besoin de distraction. Ce n'était plus Pauline telle qu'elle était un an auparavant, si fraîche, si jolie, et dont les yeux brillants annonçaient le plaisir et la santé!... Ses larmes en avaient terni l'éclat, son teint pâle et flétri trahissait les souffrances de son âme, et tout en elle annonçait une victime de l'amour!

Plus le temps s'écoulait, plus le chagrin de Pauline semblait augmenter. Elle passait les journées entières enfermée dans son appartement, ou à pleurer au fond d'un bosquet solitaire. Mullern présumait que c'était la peine qu'elle éprouvait de la fuite de Henri. Notre bon hussard n'était guère plus gai qu'elle, et fort peu en état de la consoler.

Un soir que Mullern était sorti du château, pour respirer l'air frais de la campagne, il aperçut de loin une femme, dont la démarche précipitée annonçait quelque dessein extraordinaire. «Oh! oh!... dit Mullern, quelle est cette femme?...» L'obscurité de la nuit l'empêchait de la reconnaître; mais il résolut de la suivre afin de satisfaire sa curiosité. L'inconnue traversa rapidement un petit bouquet de bois qui conduisait au bord d'un étang situé à peu de distance du village; elle prenait les sentiers les plus détournés, paraissait craindre d'être aperçue, et s'arrêtait de temps à autre, comme pour écouter si elle n'était pas suivie. Mullern alors se tenait caché derrière un arbre, retenait son haleine, et ne faisait pas le moindre mouvement. C'est de cette manière qu'ils arrivèrent tous deux au bord de l'eau. Alors l'inconnue s'arrête sur une espèce de monticule qui dominait l'étang, et se met à genoux. Mullern s'arrête aussi de son côté: une secrète terreur s'était emparée de ses sens. Bientôt une voix plaintive fait entendre les paroles suivantes: «O mon Dieu! pardonnez-moi l'action que je vais commettre! prenez pitié de mon désespoir, et n'accablez pas de toute votre colère celui qui a partagé mon crime et pour lequel je sacrifie une existence que je n'ai plus la force de supporter!...»

Mullern n'en entendit pas davantage. Ayant reconnu la voix, il courut vers celle qu'il voulait sauver; mais il n'était plus temps. Pauline, car c'était elle, s'était déjà précipitée au milieu des eaux.

Notre hussard, sans perdre un seul instant, jette de côté son bonnet, sa veste, tout ce qui aurait pu l'embarrasser; ensuite, se jetant à la nage, il parvient à atteindre l'infortunée qui allait périr, la saisit avec force, la ramène vers le rivage, et remercie le ciel d'avoir secondé son entreprise.

Mullern avait étendu Pauline sur la terre; mais elle était inanimée, et son état demandait de prompts secours. Comment faire cependant? Il était tard, tous les villageois étaient livrés au repos. Il n'y avait qu'un parti à prendre, celui de retourner au château, ils en étaient fort éloignés, et le bon hussard se sentait harassé par toutes les secousses qu'il avait éprouvées; mais le désir de faire une bonne action lui rendit toutes ses forces; il mit Pauline sur ses épaules; et, chargé de ce précieux fardeau, prit avec courage le chemin du château.

Après une heure d'une marche fatigante, Mullern vit enfin le terme de son voyage. Tout le monde était déjà couché; mais il avait toujours sur lui une clef de la petite porte du parc: il posa Pauline à terre, et ouvrit cette porte. En reprenant Pauline dans ses bras, il sentit que son coeur battait et qu'elle avait une légère respiration. «Allons, dit-il, elle n'est pas morte, et je suis payé de ma peine.» Le mouvement de la marche avait effectivement ranimé les sens de Pauline, et, lorsque Mullern la déposa sur son lit, elle rouvrit les yeux, sans qu'il eût besoin de chercher des secours étrangers.

«Où suis-je? dit-elle, en portant autour d'elle des regards où se peignaient l'étonnement et la douleur?--Dans un lieu que vous ne quitterez plus désormais sans ma permission, lui répondit Mullern d'un ton sévère.--Quoi! c'est vous, Mullern!... Comment se fait-il?...--Comment il se fait? C'est que je vous ai suivie, mademoiselle, et le ciel a permis que j'arrivasse assez à temps pour prévenir votre forfait!... Mais, me direz-vous, à votre tour, comment il se fait que vous ayez pu vous porter à un tel excès de démence? Quel désespoir agitait donc votre esprit? Quel égarement troublait votre raison?... Vous vous taisez. Parlez, mademoiselle, ce n'est pas par le silence que l'on s'excuse d'un pareil crime; oui, d'un crime, je le répète; et, quel qu'en soit le motif, c'en est toujours un de se défaire de la vie; j'estime les malheureux qui supportent leurs maux avec courage, mais je méprise ceux qui s'en délivrent par une lâcheté.»

Pauline écoutait Mullern attentivement: son discours énergique fit sur elle l'effet qu'il en attendait; il attendrit son âme, et elle versa un torrent de larmes. Dès que Mullern la vit pleurer, il sentit sa sévérité l'abandonner, et s'approcha d'elle pour la consoler. «Allons, je vous pardonne, dit-il en lui prenant la main, mais c'est à une condition...--Quelle est-elle?--C'est que vous allez me dire le motif de votre désespoir; car enfin, il faut bien qu'il y en ait un.--Ah! ne me forcez pas à rougir devant vous par le récit de ma honte!...--Il le faut, vous dis-je; allons, morbleu, du courage.--Vous l'ordonnez!... O mon Dieu! qu'il m'en coûte... Eh bien!...--Achevez.--Je suis...--Vous êtes?...--Je suis enceinte!»

Mullern est anéanti; Pauline se cache le visage dans ses mains. «Vous êtes enceinte!... dit enfin Mullern, en sortant de sa stupéfaction, et vous vouliez vous donner la mort! Malheureuse! vous vouliez donc la donner aussi à l'innocente victime que vous portez dans votre sein? Ah! vous êtes bien plus coupable que je ne le pensais!--Je ne sens que trop mon crime! Mais hélas! cette malheureuse créature que j'aurais privée de la lumière, n'est-elle pas elle-même, avant sa naissance, vouée à la honte et au mépris? Enfant du crime et du malheur, osera-t-elle jamais nommer les auteurs de ses jours?...--Que voulez vous dire?...--Faut-il donc vous apprendre quel est son père!...--Quoi!... Henri!... mon élève! Ah! triple tonnerre! voilà qui me coule à fond! Je n'ai plus d'autre parti à prendre que d'aller me faire friser les épaules par un boulet de quarante-huit.»

L'aveu que Pauline venait de faire avait épuisé le reste de ses forces, et elle retomba sans connaissance sur son lit. Quant à Mullern, ses esprits étaient trop frappés de ce qu'il venait d'apprendre, pour qu'il fût en état de s'apercevoir de ce qui se passait autour de lui. Immobile devant la cheminée, il regardait sans voir, songeait sans penser, souffrait sans sentir, et la nuit s'écoula pour lui sans qu'il fût revenu de cette espèce d'anéantissement.

Des coups redoublés, qui se firent entendre à la porte du château, rappelèrent Mullern à lui-même; il se frotte les yeux comme quelqu'un qui sort d'un songe pénible, regarde autour de lui d'un air surpris, et aperçoit Pauline qui était encore dans le même état. Cette vue lui rappelle tout ce qui s'est passé; deux grosses larmes s'échappent de ses yeux; il les essuie en soupirant, secoue la tête, relève sa moustache, et descend l'escalier avec précipitation.

On continuait de frapper avec violence; le concierge s'habillait lentement; Mullern, impatienté, va lui-même ouvrir la porte. Un courrier lui remet une lettre, et s'éloigne rapidement, en disant qu'il n'y a pas de réponse. Mullern tenait la lettre dans sa main, et pensait à autre chose qu'à la lire, lorsqu'en jetant les yeux sur l'adresse, il reconnut l'écriture de son colonel. «Oh! oh!... dit-il, en se frottant encore les yeux pour s'assurer qu'il ne rêve pas... c'est bien de mon colonel, et la lettre m'est adressée!... Par quel hasard sait-il que je suis dans le château!... et cet animal de courrier qui est reparti comme une bombe! J'aurais dû l'interroger; allons, lisons... Je crois que je tremble pour la première fois de ma vie! si mon colonel sait tout ce qui s'est passé, cette lettre est ma condamnation!... N'importe, j'ai mérité d'être puni, et j'aurai le courage de m'exécuter moi-même si mon colonel me l'ordonne.»

En finissant ces paroles, Mullern ouvre brusquement la lettre, et en parcourt le contenu; bientôt un changement sensible s'opère sur son visage à mesure qu'il lit: des larmes s'échappent des yeux du bon hussard, mais ce sont des larmes de joie, de plaisir, d'attendrissement. A peine a-t-il achevé sa lecture, qu'il se précipite, comme un fou, vers l'escalier qui mène à l'appartement de Pauline. «_Vivat!_ victoire!» crie Mullern, en enjambant, quatre à quatre, les marches de l'escalier. Il arrive enfin dans la chambre de Pauline, que sa femme de chambre avait fait revenir à elle. Elle regarde Mullern avec étonnement; elle ne comprend rien à cette joie extraordinaire. «Tenez, lisez, lisez vous-même, lui dit Mullern, en lui donnant la lettre qu'il vient de recevoir, et vous verrez si j'ai tort d'être au comble de la joie!» Mais, avant d'expliquer au lecteur le motif de la joie subite de Mullern, et le contenu de la lettre qui en est la cause, il faut rejoindre le colonel Framberg que nous avons laissé prêt à partir pour Paris.