‹ L'enfant de ma femmeChapitre 23 sur 26 · CHAPITRE XXIII.

CHAPITRE XXIII.

ATTENTAT, COUP DU SORT.

L'auberge était remplie de voyageurs; les gens couraient de côté et d'autre sans savoir à qui répondre; Mullern et ses compagnons eurent bien de la peine à parvenir jusqu'à l'aubergiste; enfin ils le rencontrèrent.

«Monsieur l'hôte, dit Mullern, donnez-nous vite des chambres avec des lits, et à souper.--Mon... monsieur l'hus... l'hus... sard... ça serait... ça serait... avec beau... beau... avec beaucoup de plaisir; mais c'est que... c'est que...--Eh bien! c'est que? voyons, tâchez de parler plus clairement.--Je... je, je n'en ai plus qu'une fort... fort jolie, avec un lit.--Allons, voilà bien le diable!» dit Mullern; comment allons-nous faire?... Cependant Pauline était trop fatiguée pour aller plus loin, Mullern l'engagea à prendre la chambre qui restait, espérant que lui et Franck trouveraient bien à se coucher quelque part, fût-ce encore au grenier.

Il fit signe à l'aubergiste de le conduire à la chambre en question, car il voulait éviter de lui parler, tant son bégayement l'impatientait.

Pauline fut conduite à une jolie pièce donnant sur la rue; et, comme elle ne voulut rien prendre, Mullern lui souhaita le bonsoir en l'avertissant qu'il viendrait la chercher le lendemain matin pour partir.

Mullern et Franck, qui n'avaient pas envie de se coucher sans souper, demandèrent à l'aubergiste où ils seraient servis le plus promptement: «Si... si... ces messieurs veulent venir à la, la... à la, la...--Allons, mille bombes! finirez-vous?...--A la ta... ta...--Au diable le maudit bègue, avec sa ta ta, les si si et la la; je crois, morbleu! qu'il s'amuse à nous solfier les psaumes du roi David!...--Monsieur, plus vous vous impatienterez, moins il parlera bien, dit Franck.--C'est fort agréable; en ce cas, charge-toi de le faire expliquer, car il me prend envie de lui délier la langue à coups de plat de sabre.»

Franck fut plus adroit que Mullern, car l'aubergiste les conduisit à la table d'hôte, où l'on allait souper. «Allons, va pour la table d'hôte, dit Mullern, nous verrons après à penser à nos lits.»

La chambre où l'on soupait était occupée par beaucoup de monde; cependant, en y entrant, Mullern distingua un homme qui se leva de table avec précipitation, et sortit de la chambre en mettant son mouchoir sur sa figure; notre hussard n'y fit pas grande attention, et alla prendre à table la place que le voyageur venait de quitter.

Mullern et Franck soupaient tranquillement depuis quelques minutes, s'occupant peu des autres voyageurs qui causaient entre eux, lorsque deux hommes, vêtus comme des rouliers, entrèrent dans la chambre, et vinrent s'asseoir en face de Mullern et de son compagnon.

La conversation ne tarda pas à s'engager entre ceux-ci et les nouveaux venus; ils paraissaient être de bons vivants, buvant sec et causant beaucoup. Ils mirent Mullern sur le chapitre de ses batailles, et quand une fois celui-ci était en train d'en parler, ce n'était pas pour peu de temps; sa tête s'échauffait, et il se croyait encore au moment de l'action. Les deux voyageurs paraissaient prendre beaucoup de plaisir à l'entendre et l'excitaient à continuer; tout en parlant, on buvait, et la conversation se prolongea tellement, que peut-être Mullern aurait passé la nuit sous la table, s'il ne s'était aperçu que Franck ronflait déjà à côté de lui.

«Il faut se coucher,» dit Mullern en se levant de table; il allait un peu de travers, mais cependant il pouvait encore se soutenir. Les deux voyageurs appelèrent l'aubergiste, et se donnèrent beaucoup de mal pour trouver une chambre à Mullern et à son compagnon. Notre hussard les remerciait en leur frappant amicalement sur l'épaule, et en jurant qu'ils étaient de bons enfants.

Grâce aux soins des deux voyageurs, Mullern et Franck eurent une petite chambre, à la vérité dans les mansardes; mais ils auraient dormi sur les toits... On les conduisit, et ils ronflèrent bientôt à l'unisson.

Dix heures venaient de sonner lorsque Mullern s'éveilla le lendemain. «Morbleu!... dit-il, voilà une belle conduite!... mais aussi je me rappelle qu'hier au soir il y a eu deux diables d'hommes qui nous ont fait boire comme des templiers. Allons, mille bombes! il faut réparer le temps perdu.»

En disant cela, Mullern poussa Franck, qui dormait encore, et ils s'habillèrent précipitamment. «Je suis certain, disait Mullern, que mademoiselle Pauline nous attend depuis plus de deux heures! tâchons de ne pas la laisser s'impatienter davantage.»

Il descend l'escalier quatre à quatre, et se rend au corps de logis où avait couché Pauline. Il frappe plusieurs coups à la porte; point de réponse. «Elle s'est ennuyée d'attendre, et elle est sans doute allée se promener au jardin,» se dit Mullern; et il descend vite l'escalier et traverse la cour pour aller au jardin. Chemin faisant, il rencontre l'aubergiste qui l'arrête: «Où?... où?... va, va monsieur?--Parbleu! je vais chercher la jeune dame qui a couché dans ce corps de logis, et qui n'est pas dans sa chambre; elle est probablement au jardin.--Pas du... pas du... pas du tout, monsieur sait bien qu'elle... elle... est partie.--Comment partie!... non, triple tonnerre, je ne le sais pas; mais cela ne se peut pas: voyons, quand? comment? avec qui?--Toutou... toutou... tout à l'heure.--Se pourrait-il?--Avec un homme qui qui... qui qui...--Allez au diable avec vos qui qui!» dit Mullern transporté de colère, et il repousse rudement l'hôte, qui va tomber le derrière sur la niche d'un gros dogue de basse-cour, lequel, effrayé de cette attaque imprévue, mort la fesse à celui qui venait de troubler son repos.

Mullern, se doutant qu'il y a quelque chose d'extraordinaire dans tout cela, prend le parti de courir après Pauline. «Quelle route a-t-elle prise? demande-t-il à une jeune servante qui était assise devant la porte.--La route de Lunéville, monsieur;» et aussitôt notre hussard saute sur le premier cheval venu, et prend la route de Lunéville.

«Elle est partie tout à l'heure, m'a-t-on assuré, se disait Mullern en galopant, ainsi elle ne peut être encore bien loin; j'aurais dû attendre Franck, le prévenir!... mais aussi ce diable d'homme m'avait tant impatienté!...»

Comme Mullern achevait ces réflexions, il lui sembla entendre des cris à quelque distance; il court vers l'endroit d'où ils partaient, et aperçoit une chaise de poste arrêtée. «Voyons, se dit Mullern: serait-ce celle que je cherche?» Aussitôt il fait aller son cheval ventre à terre; il approche et distingue une femme qui veut s'élancer hors de la voiture, et qui en est empêchée par un homme qui s'oppose à sa fuite. Cette femme c'est Pauline, et Mullern reconnaît dans cet homme un de ceux qui, la veille, ont pris tant de plaisir à l'écouter. «Ah! double traître! tu vas me le payer, dit notre hussard en s'avançant vers lui; mais comment se fait-il que cette voiture soit arrêtée? Il faut qu'il y ait un motif.» Le bruit de deux épées qui se croisent fait tourner la tête à Mullern, et il voit deux hommes se battant avec acharnement. «Bon! dit-il, un des deux est le défenseur de Pauline!...» Mais notre hussard, embarrassé, ne sait de quel côté porter ses pas; enfin il pense qu'il faut d'abord sauver celui qui expose sa vie pour protéger Pauline. Il court donc du côté des combattants... Mais, ô nouvelle surprise! l'un est M. de Monterranville que Mullern avait tant d'envie d'assommer, et l'autre, bonheur inespéré! c'est son cher Henri, après lequel il soupirait depuis si longtemps!

Par quel hasard se trouvait-il là, et si à propos, pour empêcher sa Pauline d'être enlevée par un scélérat qui voulait sa perte? C'est ce que nous allons apprendre au lecteur dans le chapitre suivant; mais, pour cela, il faut remonter au moment où notre héros s'est éloigné si brusquement du château.