‹ L'Epouse du soleilChapitre 19 sur 52 · Chapitre 3 ON L’ASSASSINE ! ON L’ASSASSINE !

Chapitre 3 ON L’ASSASSINE ! ON L’ASSASSINE !

La porte de l’hacienda était ouverte. Raymond s’avança sous la voûte. Tout paraissait abandonné. Pas une âme dans la grande cour entourée de bâtiments dont quelques-uns apparaissaient en ruines. C’était là, tout au plus, une higuela, ou plutôt une chara, c’est-à-dire une toute petite hacienda dont les propriétaires devaient cultiver les plantes maraîchères qu’ils allaient vendre à la ville. Raymond avait, à sa droite, le bodega ou dépôt pour les marchandises et les outils agricoles et, à sa gauche, la casa ou maison qui devait servir d’habitation au propriétaire. Là encore, toutes les portes étaient ouvertes. Raymond fut rejoint par le commissaire et le marquis dans le moment qu’il retournait à l’auto dont il prit une lanterne qu’il alluma. Tous observaient le plus grand silence. Il n’y avait pas le moindre bruit dans la plaine. Et ils entrèrent dans la casa. Ils n’avaient pas plutôt pénétré dans la première pièce qu’ils furent saisis par l’odeur singulière, par le parfum lourd, âcre et entêtant qui y régnait. Ils firent prudemment quelques pas et, tout à coup, poussèrent des cris d’horreur. Les meubles, renversés, gisaient là dans le plus grand désordre ; Raymond avait glissé dans une flaque de sang ! Du sang, il y en avait partout ! Raymond et le marquis, tremblants d’une atroce angoisse, appelèrent désespérément : « Marie-Thérèse ! Marie-Thérèse ! » Et ils se turent soudain, car ils eurent en même temps la sensation qu’on leur avait répondu !

– Mon Dieu ! s’écria le jeune homme, on l’assassine ; on l’assassine !…

Et il bondit vers un escalier qui grimpait au premier étage d’où venait, distinctement pour tous, maintenant, une plainte prolongée… Et le jeune homme encore glissa, dut se retenir aux marches d’une main qui essuya quelque chose de chaud ! Il regarda cette main avec épouvante ! elle était rouge !… du sang !…

Ils avaient désiré une piste ! Ils en avaient une… et qui ne pouvait tromper ! la piste conduisait à la plainte, aux gémissements d’agonie qui perçaient les murs et les planchers, qui résonnaient maintenant lugubrement dans toute l’hacienda. Ainsi, ils se ruèrent à travers deux chambres, deux chambres où il y avait eu poursuite, où l’on s’était battu, défendu !… « Marie-Thérèse ! Marie-Thérèse !… » Un palier, une porte, un cabinet noir et la plainte dans le cabinet noir !… et un corps mourant contre lequel ils trébuchent !… près duquel ils se jettent à genoux, qu’ils enlacent, dont ils redressent le buste qui râle : Libertad !… ça n’est que Libertad qui meurt ! Et ils sont tous là, maintenant, à remercier le ciel, parce que ce n’est que Libertad qui meurt !

Le malheureux boy est criblé de coups de couteau. Il a été frappé à la poitrine, dans le dos, au visage, partout. Il râle, il demande de l’air. On le traîne à une fenêtre. On le confesse et l’on apprend qu’il expie son crime… Mais Raymond ne l’écoute que pour savoir où est Marie-Thérèse… et dès que le geste de Libertad a montré la lointaine sierra, le chemin qui monte de la route vers la montagne, il redescend comme un fou, car il a compris que les prêtres rouges sont déjà loin d’ici avec sa fiancée.

Sur la route, il trouve l’oncle Ozoux qui essaie vainement de faire entendre des paroles consolatrices au petit Christobal, lequel est monté dans l’auto, y a trouvé le manteau de sa sœur et fait retentir toute la costa de ses pleurs et de ses appels déchirants : « Marie-Thérèse… Marie-Thérèse !… » Le petit se jette dans les bras de Raymond, sanglote : « Ils l’ont emportée, les méchants ! », mais il est si rudement rejeté sur la route par le jeune homme éperdu qui demande à tous les échos : un cheval ! qu’il comprend tout à coup qu’il n’y a plus place ici pour ses pleurs d’enfant ! Ah ! un cheval ! une mule ! quelque chose pour la poursuite !… Et cette vaine, cette stupide auto, qui est là et qui, après avoir servi à l’enlèvement, ne peut plus servir à rien !… à rien !… dans ces chemins de montagnes où les prêtres rouges se sont enfuis avec leur proie. Mais le petit, tout à coup, a donné l’éveil… Il lui a semblé entendre, là-bas, derrière la bodega, au fond de la cour, comme un bruit de sabots contre des planches, et aussi un hennissement. Se tromperait-il ? N’y aurait-il pas des bêtes, là-bas, au fond d’une écurie ?… Il court… ce sont des lamas !… trois pauvres lamas efflanqués, las d’avoir porté, de trop longues années, de trop lourds fardeaux et qui seraient incapables, maintenant, de porter même cet enfant !… Cependant un lama ne hennit pas ! et le petit Christobal a bien entendu hennir tout à l’heure… Il fait le tour de la bâtisse et tout à coup se colle contre le mur… un cavalier est là, qui se dresse au milieu de la plaine, immobile comme s’il surveillait l’hacienda. Et, près de lui, dans la même immobilité attentive, une bête légère, fine, aux jarrets de chèvre, au long cou, aux oreilles dressées, en éveil, un lama de la Cordillère, qui doit suivre ce cavalier comme un chien suit son maître. Un cheval et un lama ! le petit Christobal n’en respire plus !…

– Oui, mais il y a un cavalier de trop…

Dans le moment qu’il se fait cette réflexion, le cheval fait tout à coup un écart considérable, le cavalier pousse un juron et un coup de feu retentit. Une ombre, qui semble surgie de terre et qui s’était glissée sournoisement à quelques pas de là, vient de décharger l’éclair de son arme. Le cavalier étend les bras et tombe, roule dans le sable, cependant que l’ombre a déjà sauté à la bride, puis bondi en selle. Le petit Christobal est accouru :

– Tu diras à ton père que j’en ai toujours démoli un ! et que j’ai un cheval ! lui crie Raymond qui a fait ce beau coup. Et il lance sa monture sur le chemin de la sierra.

Mais l’enfant ne lui répond pas, il court de toutes ses petites jambes derrière le lama qui court, lui, derrière le cheval. Il lui agrippe la laine et il lui parle comme il faut parler aux lamas, et il saute dessus, et il l’enfourche de ses petites cuisses nerveuses… et voilà que les deux cavaliers passent comme des flèches devant l’oncle Ozoux, qui lève vers la nuit bleue ses deux longs bras dégingandés avec lesquels il semble mesurer tout le désespoir du monde…

Pendant ce temps, au premier étage, Libertad achevait sa sinistre et précieuse confession. Le commissaire a retenu le marquis en lui faisant entendre de quelle importance pouvaient être les derniers propos du misérable boy et de quelle inutilité serait la présence de Christobal sur une route où il ne pourrait rien faire tant qu’on ne leur aurait pas amené de chevaux. Natividad attendait des secours, après ses deux coups de téléphone, soit de Callao, soit de Chorillos. Et il pensait qu’on ne tarderait pas à venir. Il pensait surtout qu’il était fort heureux d’avoir un témoin comme le marquis pour recueillir avec lui une déposition qui allait lui donner raison quant à tous les crimes obscurs des Indiens. Et il tourmenta Libertad jusqu’à son dernier soupir.

De cette déposition hachée, coupée par la douleur, suspendue par les râles et arrêtée par la mort, il ressortit, plus clair que cette merveilleuse nuit tropicale, que l’affaire avait été préparée de longue main et qu’il y avait au moins deux mois que la fille du marquis de la Torre avait été choisie comme la future victime de l’Interaymi.

C’est à cette date qu’on avait commencé à tâter la fidélité du boy, qui n’avait pas longtemps résisté à une offre pécuniaire assez sérieuse. On ne lui avait demandé qu’une chose, c’était d’être prêt, certain soir, à conduire lui-même l’auto où on lui dirait et sans qu’il se préoccupât de ce qui se passerait derrière lui. Il avait consenti à tout, moyennant deux cents soles d’argent, dont cinquante lui avaient été comptés tout de suite.

– Et avec qui avais-tu passé ce traité ? demanda le commissaire.

– Avec le commis de la banque franco-belge qui venait quelquefois au magasin et qui s’appelle Oviedo.

Le marquis bondit : « Oviedo Huaynac Runtu ! » l’homme qui ne les avait pas quittés lors du voyage de Cajamarca ! l’Indien qui se faisait habiller chez Zarate ! celui qui les avait suivis pas à pas depuis leur départ de Lima ! Si ce misérable avait préparé à Callao l’enlèvement de Marie-Thérèse, il avait dû, en effet, voir avec regret le départ de la jeune fille pour Cajamarca… Ainsi s’expliquaient ses soins assidus et aussi la démarche faite auprès du maître de police de Cajamarca pour qu’il fit comprendre aux voyageurs le danger qu’ils couraient et la nécessité pour eux de redescendre au plus vite à Lima et à Callao ! Peut-être même était-ce lui qui avait fait envoyer à l’auberge cet avis anonyme qui, sous les apparences de l’intérêt et de la pitié, devait rejeter plus vite la pauvre Marie-Thérèse dans le piège qui lui avait été tendu.

– Et quand as-tu été averti du jour et de l’heure de l’affaire ? demanda encore le commissaire au malheureux dont il fallait soulever de plus en plus le buste, car, par instants, il étouffait.

– Tantôt, Oviedo est venu me trouver et m’a dit : « C’est pour aujourd’hui ! quelqu’un viendra te dire : « Dios anki tiou-rata » (le « bonjour » en langue aïmara), aussitôt, tu monteras sur ta machine, et tu ne tourneras pas la tête, quoi qu’il arrive. On te dira où il faut aller, par où il faut passer et tu ne t’arrêteras pas avant qu’on te le dise ! sous peine de mort ! »

Libertad retrace en quelques phrases, dont quelques-unes restent inachevées, le rapide drame.

Il était un peu plus de six heures et demie quand le boy se sentit touché au bras, dans la rue et aussitôt il entendit le Dios anik tiourata prononcé par un être dont l’aspect le fit tout d’abord reculer. Il n’avait jusqu’alors vu de pareille tête que dans les panthéons (les cimetières) incaïques et n’avait pas été éloigné de croire à quelque spectre. Toutefois, il se ressaisit, monta sur sa machine, et, persuadé qu’il y allait de sa vie, attendit des ordres. Il eut beau ne point tourner la tête, il lui fallut bien entendre le jeu qui se jouait à la fenêtre, et il avait compris que, derrière lui, on enlevait la fille du marquis de la Torre.

A ce moment, il regretta ce qu’il avait fait, mais il était trop tard pour reculer ! Sur l’ordre qui lui en fut donné, il descendit vers la muselle Darsena, par la rue San Lorenzo. Dans la rue San Lorenzo, on le fit arrêter une seconde devant une porte basse d’où sortit un Indien qu’il avait reconnu immédiatement : c’était Huascar. Huascar s’était avancé jusqu’à l’auto et avait jeté un coup d’œil à l’intérieur, puis il avait dit en quichua : « C’est bien ! à tout à l’heure ! » et il avait donné l’ordre à Libertad de repartir sur la route de Chorillos et de s’arrêter seulement à l’hacienda d’Ondegardo qu’il connaissait bien pour s’y être approvisionné plusieurs fois d’eau-de-vie de maïs. Il y était parvenu à toute allure. Dans la voiture, derrière lui, on n’entendait rien. La señorita était-elle morte ? On aurait pu le croire. Pas un mot, pas un soupir, rien ! Ayant stoppé devant la porte de l’hacienda, il constata que la porte était ouverte et que l’hacienda paraissait vide de ses habitants. Il se retourna alors instinctivement et il vit trois gnomes extraordinaires dont les têtes abominables sortaient, l’une haute comme un pain de sucre, l’autre carrée, l’autre oblongue, du trou du punch rouge. Et ils étaient en train de descendre avec de grandes précautions le corps de la señorita qu’il avait bien reconnu sous le voile safran dont elle était couverte. Elle paraissait dormir.

Ils la transportèrent dans la casa. Et lui, Libertad, attendit sur son siège, ne pensant plus qu’à se faire payer, à reconduire l’auto à Callao, à se sauver dans la sierra, et à sortir au plus tôt de cette affreuse histoire.

Sur ces entrefaites, le métis avait entendu derrière lui le galop d’une troupe de cavaliers, et presque aussitôt, il avait été entouré par une trentaine d’hommes qui, tous, avaient revêtu le punch rouge. Ils étaient conduits par Oviedo lui-même et par Huascar qui avait ordonné à Libertad de pénétrer avec lui dans la casa.

Libertad n’avait pas été peu étonné en entrant dans la première pièce d’y trouver une demi-douzaine de femmes entièrement voilées de noir et ne laissant voir sous le haïk de deuil que leurs yeux, et se tenant debout devant la porte d’une autre salle dans laquelle on avait certainement transporté la fille du marquis de la Torre.

– Les mammaconas ! s’était écrié, à cet endroit de la confession du boy, le commissaire qui suait à grosses gouttes du travail qu’il se donnait pour arracher les derniers lambeaux de sa déposition à Libertad. Les mammaconas ! Ah ! nous savons maintenant à qui nous avons affaire !… Et après !… et après !… achève avant de mourir, malheureux ! Et Dieu te pardonnera !…

– Oui, les mammaconas !… c’étaient les mammaconas !… mais Dieu aura pitié, gémit l’agonisant… je ne savais pas qu’on voulait enlever votre fille, Monsieur le Marquis !… mais elle n’est pas perdue !… Non ! Dieu ne le voudra pas, señor !… Vous la sauverez avant l’abominable sacrifice !… Oui… oui… j’ai tout appris ici… des punchs rouges qui ne savaient pas que je parlais l’aïmara… Ils ne se sont pas gênés devant moi !… Ils disaient qu’Atahualpa allait avoir une belle épouse ! et que le Soleil et les fils du Soleil pouvaient se réjouir !… Et ils se prosternèrent tous quand elle vint à passer !…

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