Partie 4 LE DICTATEUR
A Arequipa, c’était jour de fête. La population de la ville et de la campina (banlieue) se pressait sur la grande place publique et dans les calles environnantes pour assister au retour triomphal du vainqueur de Cuzco, le brave général Garcia que l’on avait déjà surnommé « le bon dictateur » et qui avait promis à ses partisans de balayer, dans les quinze jours, le président Veintemilla, les Chambres et tout le système parlementaire qui, affirmait-il, avait ruiné le Pérou.
Les Arequipenos étaient préparés à entendre ce langage. La politique avait toujours dominé dans ce pays ; c’est de là qu’étaient parties toutes les révolutions. Terriblement turbulents, les habitants d’Arequipa trouvaient qu’il y avait bien longtemps qu’ils n’avaient vu un « sauveur » à cheval ! Aussi, puisque ce jour-là il devait leur apparaître dans le plus bel équipage, avaient-ils mis leurs plus beaux habits. Les femmes se montraient particulièrement coquettes. Des roses dans les cheveux, elles avaient encore les bras pleins de fleurs, celles-ci à destination du héros. Les Indiens, après avoir vendu leurs poules au marché, s’étaient mêlés en grande quantité au mouvement qui poussait tout ce monde sur les pas du vainqueur.
La place principale semblait, pour la circonstance, avoir relevé les ruines de ses arcades un peu trop secouées par le dernier tremblement de terre, ou tout au moins elle les avait cachées sous les tapis éclatants, et les drapeaux et les oriflammes et les guirlandes. Les vieilles tours des églises lézardées, les fenêtres historiées, les portes massives, les balcons de bois, les galeries fleuries étaient noirs de monde. Au-dessus de la ville, le Misti, l’un des plus hauts volcans du monde, dressait un bonnet tout neuf, tout éclatant des neiges de la nuit. Et voilà que les cloches sonnèrent et que la poudre à canon déchira l’air. Puis il y eut un grand silence.
Puis il y eut un bruit de trompettes. Et mille acclamations montèrent vers le ciel. C’était le défilé des troupes qui commençait… Contrairement à ce qui se passe en Europe où les impedimenta de l’armée suivent celle-ci, ils ouvraient la marche à Arequipa. Aussi jamais déroute n’a donné idée de ce que pouvait être le défilé des bandes singulières qui précédaient l’armée : des Indiens traînant des animaux chargés de bagages, de fusils cassés, d’ustensiles de cuisine, de victuailles ; puis tout un régiment de femmes pliant sous le poids de bissacs gonflés d’armes, d’enfants au maillot, ou de provisions.
On acclamait tout, jusqu’aux lamas porteurs de glorieux trophées, jusqu’aux femmes, aux rabonas comme on les appelle là-bas. Elles venaient de Bolivie, car c’était la Bolivie qui avait sournoisement prêté ces précieuses auxiliaires à Garcia. Les rabonas sont une admirable institution qui tirerait d’embarras plus d’une intendance européenne[22]. L’équipement du soldat en campagne comprend, là-bas, non seulement le fourniment militaire, mais encore une femme qui l’accompagne partout, fait ses provisions, prépare son repas, porte ses bagages et veille entièrement à sa subsistance.
Les dernières rabonas passées, ce fut le tour des troupes à la tête desquelles s’était placé, naturellement, Garcia. Monté sur un magnifique cheval, vêtu d’un uniforme étincelant, il avait l’éclat d’une étoile de première grandeur au milieu de la constellation d’un brillant état-major. Très grand, il dépassait de la tête et de toute la hauteur de ses plumes les généraux et les colonels qui cavalcadaient autour de lui. Son grand panache multicolore flottait glorieusement au vent. Un bruit assourdissant de trompettes guerrières l’accompagnait. Il était beau, il était radieux, il était superbe. Il était content. Il frisait sa moustache noire et montrait ses dents blanches. Il avait des bottes qui brillaient comme des miroirs.
Il souriait aux dames quand il passait sous les balcons. Celles-ci l’appelaient par son petit nom : Pedro ! lui jetaient les fleurs qu’elles détachaient de leur sein ou le saupoudraient entièrement de feuilles de roses. Ainsi fit-il, lentement, le tour de la place, deux fois. Puis il s’arrêta, au milieu, entre deux canons, son état-major derrière lui, deux Indiens devant lui tenant leur étendard, composé de petits carrés d’étoffe de différentes nuances : ces Indiens portaient un chapeau tout couvert de plumes aux couleurs voyantes, et avaient, sur les épaules, une sorte de surplis. A chaque instant, ils agitaient leur singulier drapeau, signe de ralliement et de soumission de toutes les tribus indiennes au nouveau gouvernement.
Pendant ce temps, autour de la place, se rangeaient cinq cents fantassins et deux cents cavaliers. Des jeunes filles, habillées de tuniques flottantes et portant les couleurs de Garcia s’avancèrent alors vers le général, les mains lourdes des couronnes qu’elles allaient offrir au triomphateur.
Elles lui débitèrent un petit compliment qu’il accueillit en continuant de friser sa moustache et en montrant ses dents blanches. Il avait aussi de petits hochements de tête protecteurs. Quand elles eurent fini, il se pencha galamment, leur prit leurs couronnes et se les passa toutes au bras comme ferait un garçon boulanger de sa marchandise en forme de cercle. Et, ce bras glorieux, il le leva pour demander le silence.
Tout se tut, sur la terre et dans les cieux.
Alors le dictateur s’écria : « Vive la Liberté ! » ce qui lui valut une ovation monstre. Il leva encore le bras aux couronnes. On écouta. Il commença l’exposé de son programme : « Liberté pour tout, excepté pour le mal ! Avec un pareil programme, est-ce que nous avons besoin de parlement ? » – Non ! Non ! Non ! rugit la foule en délire. Vive Garcia ! Et, naturellement, on voua Veintemilla aux gémonies : « Muera, Muera Veintemilla ! Muera ! Muera el lagron de salitre ! » (A mort, à mort Veintemilla ! A mort ! A mort ! le voleur de salpêtre !), car on accusait fortement Veintemilla d’avoir tripoté dans les dernières concessions de phosphates.
Garcia était un orateur. Il voulut le prouver une fois de plus et raconta en quelques mots historiques son admirable campagne et comment il venait de combattre les troupes des « voleurs de salpêtre » dans la plaine de Cuzco, avec l’aide de ses braves soldats.
Pour être entendu et vu de tous, il se dressa debout sur ses étriers, mais – événement incroyable, indigne de la divinité qui eût dû veiller à ce que rien ne vînt troubler un si beau jour de fête – une averse terrible se mit à tomber. Il y eut un commencement de sauve-qui-peut. Ceux qui se trouvaient sous les galeries ne bronchèrent pas, mais les autres se mirent à la recherche d’un abri. Les fantassins eux-mêmes se débandèrent. Quant aux cavaliers, qui étaient des sortes de hussards, ils mirent hâtivement pied à terre, enlevèrent leur selle et la chargèrent sur leur tête en guise de parapluie. Ces dames militaires, les rabonas, relevèrent leurs jupons en forme de cloche sur leur chignon. Garcia était furieux d’un pareil désarroi au plus beau de son triomphe.
L’averse ne l’avait pas fait reculer d’un pas et il menaça de la peine de mort immédiate ceux de ses généraux et de ses colonels qui feraient mine de l’abandonner. Ils se le tinrent pour dit et restèrent sous la douche. Garcia n’était pas même retombé sur sa selle. Toujours droit, toujours debout sur ses étriers, il fixait le ciel d’un regard terrible. Et il lui montra le poing, celui où s’accrochaient les couronnes. Alors le chef d’état-major s’approcha de lui, fit trois fois le salut militaire et lui dit :
– Excellence ! ce n’est point au ciel qu’il faut s’en prendre. Le ciel n’aurait jamais osé ! C’est vous seul, Excellence, qui avez commandé aux nuages avec vos canons. Ce sont les canons de Son Excellence qui ont démonté le ciel.
– Vous avez raison ! s’écria Garcia. Et puisque les canons ont fait le mal, je leur ordonne de le réparer !
Aussitôt, sur son commandement, la batterie fut mise en position, et commença un feu continu sous les nuages jusqu’à ce que les éléments se fussent apaisés, ce qui ne fut pas long. Alors il dit de sa voix retentissante : « J’ai eu le dernier mot avec le ciel » et il fit rompre les rangs.[23]
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