‹ L'Epouse du soleilChapitre 28 sur 52 · Chapitre 5 OU L’ON RETROUVE L’ONCLE GASPARD

Chapitre 5 OU L’ON RETROUVE L’ONCLE GASPARD

Une actrice de Paris, « de la Comédie-Française », vint réciter des strophes espagnoles où Garcia était traité de « Sauveur de la Patrie ». Un rideau de fond s’écarta et laissa voir sur un socle un buste de général qui avait servi déjà plusieurs fois à d’autres généraux et qui, cette fois, représentait le général Garcia. Ce monument était entouré par toute la troupe qui entonna un chœur. Après quoi chaque artiste défila avec un petit compliment à la statue et des palmes et des couronnes dont ils la recouvrirent.

Au moment où le buste allait disparaître sous ce faix glorieux, une demoiselle habillée en Indienne quichua, avec la petite veste de laine échancrée sur la poitrine et une douzaine de jupes de différentes couleurs mises les unes sur les autres, et la mante de laine aux épaules, retenue sous le menton par une grosse épingle d’argent en forme de cuiller, se présenta.

Elle fut immédiatement acclamée par tout l’élément indien de la salle. Et, elle aussi, pour prouver que rien ne manquait au succès de Garcia, chanta quelque chose, mais en indien, quelque chose dans quoi le peuple indien mettait également tout son espoir dans le sauveur de la patrie. Le dernier couplet envolé, elle cria, comme il convenait : « Vive le général Garcia ! », mais des voix lui répondirent aussitôt par « Vive Huayna-Capac-Runtu ! »

Ce fut un beau tapage. Tous les Indiens de la salle étaient debout et aussi de nombreux métis qui se rappelaient leur origine et qui étaient las d’être méprisés par les blancs et hurlaient : « Vive Huayna-Capac-Runtu ! » tandis que la classe purement péruvienne, dans les loges, s’abstenait de toute manifestation.

Cependant, dans la loge présidentielle, le général Garcia attirait sur son cœur constellé le plastron éclatant de blancheur du commis de la banque franco-belge et donnait l’accolade, devant tous, à l’illustre descendant des rois Incas.

Ce fut du délire. La représentation était terminée. Raymond fut poussé dehors comme on l’avait poussé dedans. Il en avait assez vu pour comprendre l’inutilité de la démarche du marquis auprès du dictateur. Celui-ci ne pouvait rien contre les Indiens et le véritable maître était Oviedo. Raymond n’avait plus d’espoir qu’en Huascar. Il était onze heures. Il courut à l’auberge.

Il trouva le marquis et Natividad inquiets de son absence et de tout ce qu’il avait pu faire pendant ce temps. Pour ce qui était de François-Gaspard, personne ne l’avait revu depuis l’arrivée à Arequipa, et personne ne s’en préoccupait.

Raymond leur apprit qu’il avait rencontré Huascar et que celui-ci avait renouvelé les promesses faites au marquis, et de telle façon qu’il croyait maintenant à sa bonne foi. Enfin, le rendez-vous était toujours pour minuit. Il devait lui amener le petit Christobal.

Ils ne dirent plus rien jusqu’à minuit, regardant derrière les fenêtres, s’ils n’apercevaient point sur la place quelque chose qui pût confirmer leur espoir. Natividad était aussi anxieux que ses deux compagnons. Natividad avait bon cœur et il s’était jeté si avant dans l’aventure qu’il lui eût été maintenant difficile de reculer sans qu’il perdît quelque chose de sa propre estime. Enfin il était si fort compromis au point de vue administratif, que, toutes réflexions faites, il valait encore mieux pour lui suivre jusqu’au bout le marquis, lequel, quoi qu’il arrivât, ne le laisserait pas mourir sur la paille.

Ainsi l’heure de minuit arriva et les douze coups sonnèrent à l’église.

Le théâtre s’était vidé depuis longtemps. La place maintenant était à peu près déserte. Les lampions s’étaient éteints. Mais la nuit était claire et l’on pouvait très bien distinguer les ombres qui, le long des arcades, regagnaient leur domicile. Aucune d’elles ne se dirigeait vers l’auberge du Jockey-Club. Minuit et quart. Aucun des trois hommes qui étaient là n’osait prononcer une parole.

A minuit et demi, rien encore ! Le marquis poussa un effrayant soupir. A une heure moins un quart, Raymond s’approcha de la petite lampe fumeuse qui brûlait sur une table. Il examina minutieusement son revolver, en constata le bon fonctionnement, l’arma et dit, d’une voix sourde : « Huascar nous a trahis, il nous a joués comme des enfants. Il est venu ici, sans se cacher, en plein jour, ne craignant pas d’avoir à répondre d’une pareille démarche auprès des siens. Il était d’accord avec eux. Il a réussi à nous tenir ici enfermés pendant des heures dont nous connaîtrons le prix ! Je n’ai plus aucun espoir. Marie-Thérèse est perdue, mais je pénétrerai jusqu’à elle ou je mourrai avant elle. »

Et il sortit.

Le marquis ne dit rien, mais il s’arma lui aussi et suivit Raymond.

Natividad suivit le marquis.

Ils traversèrent la place. Quand ils furent dans la petite ruelle qui conduisait à la maison en adobes, Natividad demanda au marquis ce qu’il comptait faire contre une cinquantaine d’hommes armés.

– Le premier punch rouge que je rencontre, je lui offre mille soles pour causer, reprit-il. S’il ne les prend pas, ou s’il ne me comprend pas, je lui brûle la cervelle. Après on verra !

Quand ils arrivèrent à l’endroit où ils avaient été arrêtés dans la journée par un hussard quichua de la troupe de Garcia, ils s’étonnèrent de ne plus avoir à parlementer avec cette sentinelle. La voie était libre et ils en conçurent un nouvel espoir. Mais quand ils eurent fait encore une centaine de pas et qu’ils aperçurent la petite maison en adobes sans gardes et la porte ouverte, un horrible pressentiment leur serra le cœur. Ils se précipitèrent, ils s’engouffrèrent dans la masure. Les pièces en étaient désertes. Dans l’une d’elles, régnait cette odeur particulière, ce parfum violent de résine odorante qui avait déjà frappé le marquis et Natividad quand ils avaient pénétré dans la première salle de l’hacienda d’Ondegardo, sur la route de Chorillos ! « Oh ! le parfum magique ! » soupira Natividad. « Marie-Thérèse !… Marie-Thérèse !… ma fille !… Christobal ! mon enfant chéri ! gémissait le marquis ! Où êtes-vous ? C’est là que vous nous avez attendus ! C’est là que nous aurions dû vous sauver !… » Son désespoir et ses vaines paroles furent interrompus par le bruit d’une lutte sur le seuil. Ils coururent. Raymond venait de maîtriser un métis qui tremblait de terreur entre ses mains. C’était le maître de la masure qui revenait d’on ne sait où et qui était ivre. La menace de mort lui rendit toute lucidité et il dut dire tout ce qu’il savait.

Une voiture fermée était entrée dans la cour vers les onze heures du soir ; il ne savait pas qui on avait fait monter dans cette voiture, mais un certain nombre de femmes et tous les punchs rouges l’avaient accompagnée à pied jusqu’à la gare. Il pouvait l’affirmer, puisqu’il avait suivi le cortège par simple curiosité, car il avait été payé. A la gare, l’Indien que l’on appelait Huascar l’avait aperçu et lui avait donné de l’argent pour qu’il s’éloignât en lui faisant promettre qu’il ne retournerait pas chez lui avant le lendemain matin.

– Le misérable ! gronda Raymond, il se doutait bien que nous viendrions ici. A la gare, vite !…

Quand ils y arrivèrent, ils eurent toutes les peines du monde à trouver un employé endormi sur une banquette qui ne fit aucune difficulté pour leur apprendre qu’une troupe d’Indiens s’était embarquée vers onze heures et quart dans un train spécial, commandé dans l’après-midi par les soins d’Oviedo Runtu « pour ses serviteurs ». Cet employé, après avoir assuré le marquis qu’il ne pourrait avoir aucun train spécial dans la nuit, à quelque prix que ce fût, et lui avoir conseillé, dans le cas où il voudrait se rendre à Sicuani, d’attendre le convoi du matin, se rendormit paisiblement.

Ce fut une nuit sans nom pour les trois voyageurs. Ils essayèrent en vain de pénétrer encore jusqu’à Garcia et errèrent jusqu’au matin dans les rues. Christobal commençait à divaguer et à montrer les marques avant-coureuses de la folie. Raymond retourna à la maison en adobes et se jeta à genoux dans la pièce la plus reculée qui était encore tout imprégnée du parfum magique. Il la remplit de ses sanglots. Au départ du train, ce furent trois spectres qui montèrent dans un même compartiment. Natividad était presque aussi malade que les deux autres. Cette fabuleuse course à la mort avait fini par les jeter hors de l’humanité. Les voyageurs qui les aperçurent s’enfuirent littéralement comme s’ils avaient vu des fauves. Raymond et le marquis avaient des mouvements de mâchoires de bêtes enragées.

Le train n’allait que jusqu’à Sicuani, mais ils n’y arrivèrent pas le même jour ; ils durent descendre passer la nuit à Juliaca, à quatre mille mètres d’altitude, et là encore trouvèrent la trace du passage récent de la troupe indienne. Le froid était âpre et cinglant et le mal des montagnes les entreprit, les étourdit, les assomma sur des banquettes et ne les quitta que le lendemain à Sicuani, gros village quichua qui était entièrement désert. Heureusement pour eux, de Sicuani au Cuzco, il y avait un service automobile qui fonctionnait toujours malgré les troubles politiques et militaires. Le marquis, qui voulait ne se fier à personne, acheta, pour un prix fou, une auto, dans l’arrière-pensée qu’elle pourrait servir à autre chose qu’à faire honnêtement le voyage. En sortant de la cour de la gare, avec leur auto, ils trouvèrent l’oncle François-Gaspard qui venait à eux, tranquille, dispos et frais comme l’œil.

– Eh bien ! qu’est-ce que vous êtes devenus ? leur demanda le bon savant. Je vous ai perdus à Arequipa, mais je me suis dit : « On se retrouvera toujours autour des punchs rouges. » Alors, comme j’en ai rencontré un, je ne l’ai pas quitté. Je l’ai suivi jusqu’à une petite maison qui était au bord d’une rivière et qui était gardée par des soldats. Je me suis dit : « C’est là qu’est notre pauvre Marie-Thérèse et notre petit Christobal. » Et je vous ai attendus. Vous n’êtes pas venus, je me suis dit : « Ils sont partis en avant des punchs rouges, car on sait où ils vont, n’est-ce pas, pour ces cérémonies-là ? » Ainsi, la nuit, quand ils ont pris le train, je suis parti avec eux. A la gare on me disait : « Impossible, c’est un train spécial », mais j’ai donné deux soles à l’employé et je suis monté dans le fourgon. A l’arrivée, je ne vous ai pas vus, à Cuzco, pas davantage, je me suis dit : « Ils vont arriver par le train du lendemain matin », et me voilà !

François-Gaspard ne se doutait pas qu’il courait, dans la minute, le risque d’être assassiné par le marquis, par Raymond qui l’eussent très simplement tué, supprimé pour ne plus entendre son odieuse voix calme, ni voir davantage sa bonne mine.

– Où ont-ils conduit Marie-Thérèse ? demanda Raymond brutalement, alors qu’ils auraient dû le remercier, car enfin il avait été le plus habile.

– Eh ! vous le savez bien ! à la Maison du Serpent !

– La Maison du Serpent ! s’écria le jeune homme, et il saisit de sa main crispée la manche de Natividad. Vous m’avez parlé de cette maison-là ! Qu’est-ce que c’est que cette maison-là ?

– Cette maison-là, répondit Natividad, dans un souffle, c’est l’antichambre de la mort !

q

Page 1