Chapitre 12 SOURIRES D’AMES
Le silence le plus absolu dura pendant environ une demi-heure.
Je regardais ma compagne à la dérobée. Elle paraissait avoir oublié ma présence.
Le visage immobile, les yeux fixes, on eût dit qu’elle suivait en dehors d’elle-même une absorbante et douloureuse pensée.
Quel orage grondait, sous ce masque que n’agitait aucun frémissement. Oh, je ne doutais pas ; elle songeait aux paroles que nous avions échangées tout à l’heure, à ces circonstances inconnues, qui la rivaient irrémédiablement à X. 323, à l’espionnage ; à ces circonstances que j’avais pour ainsi dire promis de considérer comme quantités négligeables.
Qu’était donc son secret, pour qu’après mon affirmation, elle ne crût pas encore à la possibilité de ce que j’avais souhaité lui donner à entendre.
Elle me connaissait pourtant. J’avais l’intime conviction qu’elle me connaissait infiniment mieux que je ne la connaissais elle-même. Elle devait par conséquent ajouter foi entière à mon engagement. Dans le monde où je fréquente, on ne me demande jamais un écrit. On dit : la parole de Max Trelam est mieux qu’une signature, car certains contestent leur signature ; lui ne conteste jamais la parole donnée. Je suis fier de cela, je l’avoue ; car cette confiance méritée me rehausse à mes propres yeux et surtout elle me démontre que j’ai tenu l’ultime promesse faite à ma mère mourante, à ma chère jolie petite maman qui repose dans le cimetière de Twickenham, sous la stèle surmontée d’une urne funéraire qui marque le rendez-vous final où, Liddy Trelam rejoignit mon père Ralph Trelam, où je les rejoindrai moi-même un jour, et où je pense, en dépit des mauvais sceptiques destructeurs d’espoirs qu’ils ne remplacent par rien d’équivalent, où je crois que toute la famille sera unie, ainsi qu’au tennis où j’étais tout petit, entre mes chers regrettés, dans notre gentil cottage de Carlton-Bills.
Comme mon affection ouvre des parenthèses ! j’avais commencé à parler de ma chère blonde, et douce et aimante maman, pour rappeler que nos dernières paroles, avant l’inévitable séparation, avaient été celles-ci :
– Max, mon chéri, je recommande. Soyez toujours droit,pour réjouir, chez Celui qui Est, votre père et votre mère qu’il rappelle à Lui.
– Je serai droit, mère aimée. Votre Max sera ainsi.
Et j’ai été cela. Et quand je séjourne à Londres, si pressé de besogne que je sois, je ne manque pas, dans chaque huitaine, de faire visite à mes morts inoubliés, dans leur résidence de Twickenham. Et j’ai la sensation très nette, très bonne, qu’ils ne sont pas loin de moi.
Je m’étonnais donc, je m’inquiétais même à la pensée que miss Tanagra pouvait conserver quelque méfiance de mes engagements si clairs cependant.
Mais enfin elle sembla prendre une résolution.
Son visage se ranima. Ses yeux cessèrent d’interroger le vide. Elle dirigea sur moi leur rayon clair, puis doucement :
– Vous ne vous demandez pas où je vous conduis.
– Non, à quoi bon ; j’ai en vous toute confiance, moi.
Elle eut un sourire empreint de cette mélancolie qui m’avait frappé dès notre première entrevue.
– Je veux la mériter en vous apprenant que nous nous rendons d’abord en Belgique, à Bruxelles, par St Omer, Hazebrouck, Armentières, Wattrelos, Renaix, Molembeek et Ixelles. Nous y serons ce soir. Autre chose, à présent. Mon automobile m’attendait à Boulogne, sur le quai du Casino. C’est en religieuse que j’y suis montée, en quittant l’hôtel Royal. Sur la route, les stores baissés, je suis devenue celle que vous voyez en ce moment. Pour vous, j’ai voulu reprendre ma véritable apparence, mon véritablevisage. Vous le voyez, moi aussi j’ai confiance.
Elle me renvoyait le reproche formulé malgré moi un moment plus tôt.
Puis, comme si mon esprit lui était un livre ouvert, elle répondit à tout ce qui avait rempli mon cerveau depuis notre départ de Pont-de-Briques.
– Vous disiez, n’est-ce pas, qu’à deux, on peut braver l’opinion du monde et même les circonstances.
Je restai un instant muet, stupéfait de voir l’entretien se renouer au point même où il s’était interrompu. Pourtant la conviction qu’il me fallait parler à tout prix, me rendit ma présence d’esprit.
– Je le disais parce que je me reconnaissais prêt à le prouver.
Elle me regarda avec une expression infiniment douce.
– Oh ! Je n’en doute pas. Je sais la droiture de Max Trelam. Notre conversation, croyez-le, je ne consentirais à l’avoir avec personne autre. Toutefois, on ne peut réellement démontrer que ce que l’on connaît en totalité. En dehors de la connaissance des choses, on peut agir plus ou moins charitablement ; on ne peut rien prouver, sinon son bon cœur.
– N’est-ce point suffisant, interrompis-je ?
Elle m’imposa silence du geste.
– Cela vous paraît suffisant ; mais d’autres ont des exigences plus grandes. Ils veulent que le cerveau marche de concert avec le cœur, que la raison approuve le sentiment. Ils croient qu’ainsi seulement les stériles regrets peuvent être évités.
– Quels regrets ?
– Ceux qui naissent de l’accomplissement des irréparables générosités.
Son visage était devenu grave. Il y avait en elle, ce je ne sais quoi de troublant, de dominateur qui, si mes souvenirs de l’Université de Cambridge sont exacts, devait être l’apanage des pythonisses rendant les oracles obscurs qui guidaient les populations antiques.
Elle reprit gravement :
– Oh ! je sais quel est le « libéralisme » de votre esprit. Souvenez-vous. Je vous ai vu… Pardon de rappeler ce souvenir, mais cela est juste et je ne dois pas considérer si ce rappel m’est pénible !… Je vous ai vu offrir loyalement, sans hésitation, votre appui à une pauvre enfant, fille innocente d’un espion vil, d’un de ces espions qui ont fait de ce mot une injure, parce qu’ils rendent n’importe quels services pour des sommes déterminées.
Et sa voix modulant des inflexions reconnaissantes.
– Vous, je le sais bien, vous pensez que certains, parmi les espions, ne servent que les causes justes… Vous croyez qu’un espion peut être courageux, loyal, noble de cœur, qu’il peut être ami dévoué… Hélas ! le monde ne comprend pas cela. Et tel qui ment effrontément en faveur de son commerce ou de ses plaisirs, affecte une horreur absolue du mensonge, la seule arme que puissent employer les espions les plus dignes, pour sauvegarder les intérêts des peuples.
– Oh ! le monde, bougonnai-je avec impatience.
Elle appuya sa main sur la mienne, doucement, mettant dans ce geste un je ne sais quoi de maternel qui dissipa ma mauvaise humeur, et sa voix devenue soudain tremblotante, comme si frémissait en elle un grelottement intérieur :
– Vous avez raison, sir Max Trelam, le monde ne compte pas pour une nature ferme, bien équilibrée, comme la vôtre. Seule votre conscience peut être le guide contre lequel vous ne vous révolterez jamais. Eh bien, je m’adresse à cette conscience ; je veux lui dire les « circonstances » auxquelles j’ai fait allusion tout à l’heure. Ensuite, elle répondra et je tiendrai sa réponse pour l’expression sincère de la vérité.
Sa tête se pencha. Elle sembla prononcer pour elle-même :
– Je n’aurais pas le courage de prendre la résolution moi-même.
Un silence suivit. Je n’eus même pas l’intention de le rompre. J’éprouvais cette impression étrange que je ne m’appartenais plus ; que j’étais dominé par la volonté des choses, si gigantesque auprès de la petite volonté humaine ; une sorte de terreur sacrée m’étreignait. J’attendais avec angoisse ce que ma compagne allait dire.
Ma chère Tanagra se recueillit une minute, puis elle commença ainsi :
– Je vais vous dire ce qui se passa, il y a douze ans, durant une nuit de janvier. En quel endroit cela eut-il lieu ? Quels étaient les noms des personnages ? Ne le demandez point. Ces choses font partie du secret de l’homme que, depuis cette époque, j’ai reconnu pour chef et pour maître… Appelez-le comme par le passé X. 323, pour moi, s’il me faut un nom pour la facilité plus grande du récit, prenons celui de…
– De Tanagra, interrompis-je vivement.
– Je serai donc « Tanagra »… Et quelle que soit la conclusion de cet entretien, je resterai Tanagra… Ce nom convient à la détresse comme au bonheur. Tanagra peut inspirer l’épithalame des fiancées ou se traîner parmi les mausolées de la Voie Sacrée. Myrtes ou cyprès conviennent à Tanagra.
Puis sa voix trahissant un soudain effort, elle acheva :
– Ecoutez donc les circonstances qui commandent la vie de Tanagra.
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