Chapitre 4 L’ANGOISSE DE VOIR DOUBLE
Vous voudrez bien vous laisser bander les yeux. Dans cinq minutes, vous serez débarrassés et miss Ellen sera en face de vous.
Voilà ce que prononça le comte Strezzi en nous joignant dans la cabine.
Il est absolument sûr que nous ne protesterons pas, car sans attendre notre réponse, il ajoute :
– Allez !
Les matelots du dirigeable, qui le suivent, s’approchent de nous. Que tiennent-ils donc à la main. Ce ne sont point des « bandeaux », mais des masques qu’ils nous appliquent sur le visage.
Oh ! Comme cela, nous sommes bien aveuglés ! Quel luxe de précautions ! Décidément le comte Strezzi est le diable en personne, ou plutôt le diable légendaire ne serait auprès de lui qu’un naïf petit garçon.
Un bandeau peut glisser, permettre de voir sans que le geôlier s’en doute ; mais un masque plein… J’en arrive à douter de X. 323. Jamais il ne triomphera d’un pareil ennemi, dont l’astuce exceptionnelle se révèle dans les moindres détails.
– Attention, fait une grosse voix, nous allons débarquer.
Nous sommes donc arrivés ? C’est vrai, le moteur ne fonctionne plus. Quand s’est-il arrêté ? Tout à l’heure, sans doute. Nos préoccupations nous ont empêché de le remarquer. Et puis cela n’a aucune importance. Nous allons sortir de cet odieux dirigeable ; nous allons voir miss Ellen.
Je me sens troublé à cette pensée… pourquoi ? C’est l’avenir qui explique toutes choses. Telle est la réponse philosophique aux innombrables questions que le présent est inapte à élucider.
Mais j’ai une confiance robuste dans mon intellect. Aussi je n’hésite pas à me déclarer que mon émoi provient uniquement de ce que je me demande si miss Ellen, en personne, ressemble aussi étonnamment à sa sœur que la photographie vue à Trilny-Dalton-School, avant mon départ de Londres.
On me prend par le bras. Une grosse voix m’avertit paternellement :
– Attention, ne vous heurtez pas au chambranle… ; tâtonnez avec le pied, il y a deux degrés à descendre… là, vous voilà sur le pavé de la cour.
C’est vrai. Mes pieds foulent des pavés. Je suis sur la terre ferme.
– Marchez sans crainte, m’ordonne mon guide.
J’obéis. Je compte trente pas. Je crois que j’ai lu naguère un roman d’Anne Radcliffe, où un prisonnier, ou une prisonnière, je ne souviens pas bien, dans une situation aussi obscure que la mienne, se rend compte de la disposition de sa prison, tout simplement en se livrant à la petite opération que j’indique.
C’est résolument ridicule, je le pense comme vous. Ce qui ne m’a pas empêché de nombrer mes pas. Trente ! Alors le sol change. Ce sont des dalles très larges qui me supportent. Et puis la résonnance m’avertit que nous parcourons un vestibule.
Trois marches, puis quarante-trois pas, un couloir sans doute. Je redescends quatre degrés… Tiens nous revoici en plein air. Dans un jardin probablement, car mes pieds foulent un petit gravier qui craquelle sous mon poids.
Décidément, nous traversions un jardin. A deux reprises des branches me caressèrent un peu rudement. Cela était décisif.
Et puis derechef, des degrés au nombre de cinq, et ils sont en bois, avec une double rampe rustique. Cet escalier n’est point large, car mon guide monte derrière moi en me disant :
– Prenez la rampe à droite et à gauche.
Sur la dernière marche, il me reprend le bras.
– Attention, une porte à droite.
Cette fois nous pénétrons dans un salon, un parloir, ou quelque chose d’approchant. Je foule un tapis. On me pousse dans un fauteuil.
On chuchote, on s’agite autour de moi. Enfin je perçois l’organe sec du comte Strezzi.
– Enlevez les masques et laissez nous.
Pffuit ! Mon masque cesse d’appliquer son moulage sur ma figure.
Ebloui par le brusque passage de l’obscurité à la lumière, j’entrevois confusément un salon assez luxueux, deux larges fenêtres avec baldaquins et rideaux rouges et or, donnant sur un jardin touffu… et je referme les paupières.
Quand je les relève, je puis regarder mieux… Je reconnais X. 323, mon frère, ma chère bien aimée sœur Tanagra, assis comme moi.
Et en face de nous, debout près d’une tenture qui semble masquer une porte, Strezzi, avec à ses côtés, un gros homme, de tournure militaire, qui lui parle à voix basse, soulignant ses phrases murmurées de gestes obséquieux.
– Eh bien, Herr Logrest, prononce le comte, je crois que le doux instant de la réunion est venu.
– A vos ordres, à vos ordres, bredouille le personnage écartant la tenture. – Entrez, entrez, Fräulein ; ceux qui se trouvent là seront heureux de vous voir.
Un tourbillon d’étoffes traverse le salon dans un cri étranglé. C’est Tanagra qui a bondi vers la silhouette féminine, apparue à l’appel de celui que le comte a nommé Herr Logrest… Elle a enlacé la nouvelle venue. Des bruits de baisers, des soupirs, et puis elle entraîne la personne vers X. 323.
– Enfant chérie… ; notre frère.
Je suis médusé. Mon cerveau ne pense plus, les Ménechmes, Amphitryon, Martin Guerre, Cockwell, Toms et Gil, j’ai lu l’histoire de ces prodigieuses ressemblances, mais lire n’est point voir. Devant la réalité, je me sens déconcerté, flottant dans un brouillard de rêve.
X. 323 est là, entre deux Tanagra, identiques de traits, de taille… et même ce qui m’étonne, de costume.
C’est la même jaquette, la même jupe trotteuse, les mêmes brodequins de cuir fauve… Le chagrin a marqué d’empreintes semblables les deux adorables visages. La rieuse vierge de Trilny-Dalton-School s’est fondue en mélancolie comme sa sœur.
Et à ce moment, Strezzi qui s’est approché de moi sans que je prête attention à son mouvement, se penche à mon oreille.
– Herr Max Trelam, je n’ai pas d’animosité personnelle contre vous. J’ai été désagréablement affecté de devoir barrer votre chemin d’amour…
Et riant sans bruit :
– Avec l’aide d’un couturier, deux robes commandées au lieu d’une, j’ai obtenu cet effet que l’on peut confondre l’une des sœurs avec l’autre… Ceci pour vous démontrer que je souhaite votre contentement, que les niais seuls s’abandonnent au désespoir et qu’une fiancée perdue se remplace. – Si j’étais banquier, je vous dirais : c’est un simple transfert d’amour.
Il ne me vint aucune réplique à l’esprit.
Le fait que cet homme antipathique formulât, en termes semblables, la pensée énoncée par ma sœur Tanagra, me pétrifia littéralement.
Du reste, Strezzi n’avait pas attendu ma réponse. De même qu’un corsaire qui, après avoir craché sa bordée d’obus à l’ennemi, s’empresse de se mettre hors de portée, il avait rejoint le gros homme, Herr Logrest, lequel, la face épanouie, assistait à la scène en personnage philosophe que le triomphe des coquins n’empêche pas de dormir.
Et puis, by Jove, on eût cru qu’il agissait de concert avec ma chère Tanagra.
Je n’avais pas encore repris mon équilibre moral, que celle-ci venait à moi, tenant sa sœur par la main, et elle disait, me présentant à sa vivante image :
– Ellen, sir Max Trelam… Un loyal gentleman à qui notre frère et moi serions heureux de confier ce que nous avons de plus cher au monde. Tu sauras plus tard quelles preuves d’affection, de confiance, de dévouement, il nous a données.
La main de miss Ellen se tendit. La prendre, c’était acquiescer aux paroles de Tanagra, dont le double sens ne pouvait m’échapper.
Cela est exact ; mais la refuser eût constitué une injure imméritée.
Et je pris la main de la jeune fille, avec l’impression que mes doigts pressaient la main de Tanagra. C’était la même peau satinée, la même forme élégante, longue sans être grande, mince sans être menue.
Et je baissai les paupières sous le regard que miss Ellen fit peser sur moi.
Quel étrange regard. Je pensai y lire la prière, la gratitude, une sorte de foi admirative. Pourquoi tout cela ? Bien certainement, les événements m’avaient accordé le « coup de marteau », grâce auquel les sages expliquent toutes les actions des fous.
Car quelle apparence que la jeune personne songeât à m’implorer ou à m’admirer. A la rigueur, je pouvais admettre sa reconnaissance indéfinie, puisque sa sœur venait de rendre témoignage à mon amitié dévouée. Et encore une toute petite reconnaissance, une petite reconnaissance à bouton de stuc, comme disent les Chinois pour exprimer qu’un homme n’est pas même mandarin de dernière classe.
Et cependant, elle disait, cette copie troublante de la Tanagra :
– Je vous remercie, sir Max Trelam. Déjà, ma sœur m’avait dit votre bonté.
Je fis un geste de dénégation modeste. Cela me paraissait incomparablement plus facile que de prononcer une parole. Ma langue, positivement, s’était collée à mon palais. Et puis mes yeux communiquèrent à mon cerveau une impression de vertige. Je ne pouvais me défendre de penser que je voyais double.
Cette Tanagra qui parlait auprès de cette Tanagra, l’écoutant avec un mélancolique sourire, me plongeait dans une atmosphère d’irréel.
Si la scène s’était prolongée, je crois que je serais tombé dans la folie.
Mais le comte Strezzi veillait. Il s’était avancé vers nous.
– Après ce voyage nocturne, fit-il du ton paisible d’un hôte, soucieux du bien-être de ses invités, j’estime que vous aurez plaisir à réparer les outrages de la route. Si vous le permettez, je vais vous faire conduire aux chambres préparées pour vous recevoir.
– Je ne quitterai pas ma sœur, questionna Tanagra ?
– Miss Ellen vous accompagnera, puisque vous le désirez, chère comtesse. Il n’est jamais entré dans mes vues de séparer deux sœurs aussi tendrement unies.
Sur les lèvres de X. 323, je crus voir passer un sourire.
Qu’est-ce qui amenait ce sourire ; impossible de le savoir. Je m’accoutumais d’ailleurs aux interrogations, non suivies de conclusions et je n’insistai pas.
Au surplus, une fille de service, et un grand garçon blond que je jugeai être un valet de chambre, paraissaient, appelés sans doute par une sonnerie que je n’avais pas entendue.
– Martza, ma fille, ordonna Logrest, vous allez guider ces dames vers les chambres bleue et rouge. En passant, vous indiquerez la salle du Madgyar à cet honorable monsieur.
L’honorable monsieur, c’était moi.
Il s’adressait déjà à l’homme arrivé en même temps que la servante Martza.
– Frickel, je vous charge du seigneur que voici. – Son index touchait presque la poitrine de X. 323. – Vous savez l’appartement désigné ?
X. 323 sur les pas de Frickel ; moi, suivant les deux Tanagra enlacées, lesquelles marchaient derrière la servante Martza, nous quittâmes le salon tandis que Herr Logrest se frottait les mains d’un air satisfait, sans que je pusse percevoir le motif de sa satisfaction.
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