Chapitre 16 LE DRESSEUR DE MICROBES
J’étais dans un état de fatigue, dont la couchette, principal meuble de ma nouvelle prison, me fit comprendre l’immensité.
Et comme le meilleur moyen d’être prêt à l’action consiste à conserver ses forces, je ne résistai point à l’appel.
Cinq minutes après que mes gardiens se furent retirés, j’avais pris la station horizontale et je dormais.
Je m’éveillai avec une sensation bizarre. L’air me semblait tenir en suspension des myriades de petites aiguilles, qui me picotaient les yeux, les narines, les lèvres…
Je me dressai, m’inondai d’eau fraîche. La sensation persista.
Et je reconnus une odeur typique, celle du triformaldéhyde, dont l’apôtre fut, si je ne me trompe, un chimiste marseillais du nom d’André Guasco.
La présence de cet antiseptique me fut expliquée de suite par le souvenir de l’endroit où je me trouvais. Dans une usine de microbes, où ces infiniment petits bâtisseurs et destructeurs de la vie doivent inévitablement pulluler, le triformaldéhyde remplissait les fonctions d’une cuirasse gazeuse, rendant les travailleurs réfractaires aux attaques des vilains petits vibrions évadés de leurs bouillons de culture.
On frappa à ma porte. Goertz se présenta et m’intima l’ordre de le suivre. Celui-là aussi possédait un air diabolique, et il me semblait que ses yeux brillaient derrière ses verres rouges ainsi que des charbons ardents.
Au surplus, le personnage eut d’abord l’apparence d’un messager céleste, car il me conduisit dans une salle souterraine spacieuse, à la voûte ornée de stalactites diversement colorées, et où deux ou trois ouvriers soudaient, à l’aide de chalumeaux, les singuliers projectiles remarqués naguère sur l’affût du Canon du Sommeil. Mais ce ne furent pas ces complices obscurs qui attirèrent mes yeux. Tanagra et miss Ellen se trouvaient là, attendant sans doute ma venue.
D’un même mouvement, elles me tendirent les mains, et je pressai ces mains fines qu’une angoisse secrète glaçait.
– Le troupeau est rassemblé, dit grossièrement Goertz, par file à droite, et marchons serrés !… Voici pour donner des jambes aux traînards.
Il brandissait un de ces fouets à la longue lanière terminée par des grains de plomb, qui ont rendu si tristement célèbres les Cosaques chargés de la police des grandes cités russes.
Une galerie s’ouvre devant nous. Nous la suivons, régalés par les injures de Goertz.
Ce misérable vaurien se figure probablement qu’il manquerait à son devoir de geôlier s’il n’invectivait pas ses prisonniers.
Ah ! l’une des murailles du couloir souterrain a disparu, remplacée par une cloison dont je ne distingue pas l’autre extrémité se perdant dans l’ombre. Cette fois par exemple, cette clôture est, non pas de bois, mais de plaques de fonte boulonnées.
L’odeur du triformaldéhyde se répand plus violente. Si on en juge par cette recrudescence de parfum, nous devons être dans le Saint des Saints de ce sanctuaire du meurtre.
Une porte tourne sans bruit sur ses gonds, laissant passer un jet de lumière verte, trahissant l’action d’une flamme oxhydrique sur une lamelle de cuivre. Goertz hurle :
– Entrez !
Nous ne nous irritons même plus de sa stupide brutalité.
Le spectacle que nous avons sous les yeux absorbe toutes nos facultés. Nous avons fait quelques pas. Nous sommes au centre d’un laboratoire ; mais d’un laboratoire modern-style, disposé pour l’étude et la pullulation des infiniment petits.
Tout un côté de la pièce est occupé par une vaste étuve où mijotent des liquides dont la seule vue donne le frisson. Quelles épidémies grouillent dans ces marmites véritablement infernales, quels bacilles virulents, bâtonnets, virgules, chapelets, microcoques ou streptocoques ? Ah ! le professeur Morisky, cet insensé sinistre, a eu raison de s’intituler l’Attila des microorganismes.
Que sont les conquérants, les grands meneurs d’hommes, ébranlant le sol du roulement des chars d’airain, des artilleries formidables, emplissant l’air du bruit des pas des multitudes entraînées à leur suite, auprès de ce personnage qui, de sa main décharnée, sèmera sur les peuples la mort avec de l’impalpable.
L’alchimie a suivi la loi de progrès. Les anciens adeptes ont renoncé à préparer l’Elixir de longue Vie ; leurs successeurs eux, débitent l’Elixir de brève Mort.
Ceci est tellement hideux que j’ai l’impression que ce n’est pas vrai.
Hélas ! il n’y a de faux que mon impression.
Morisky est là, mirant amoureusement une bouteille de verre plate, sur la paroi de laquelle se détachent des floraisons violacées… Chacune de ces petites agglomérations est une nation de microbes… C’est l’armée inépuisable qui ira tuer sur l’ordre du savant. Près de lui, jouant avec des pincettes de verre, aux pointes effilées ainsi que des cheveux, véhicules menus et fragiles qui permettent de manier les bacilles mortels, le prince Strezzi ricane d’un mauvais rire.
– Ah ! vous voilà !… Je suis ravi de vous voir. Vous recevant dans mon usine, vous les premiers… j’aurai la coquetterie de vous convier à la visite du propriétaire. Vous verrez tout, c’est très curieux… Que de gens voudraient être à votre place. Mais voilà, il y a une petite formalité à remplir… Il faut renoncer à vivre pour connaître…, comme le dit la Bible. L’arbre de la science coûte la vie à quiconque déguste ses fruits.
Les vieilles histoires de maléfices ne se représentent-elles pas à l’esprit. N’est-ce point là l’Esprit Malin, marchandant l’urne du pécheur avide des jouissances de la brève existence terrestre ?
C’est cela et c’est pire. Le démon n’était que symbole. Ici, nous avons en face de nous un être que son apparence classe parmi les humains !
Mes compagnes de captivité et moi-même restions médusés. Sans doute elles éprouvaient, comme moi, le découragement de l’être exposé à l’inévitable.
Le nageur emporté dans les tourbillons du Maëlstrom ; le malheureux qui, du haut d’une tour, d’une falaise, tombe dans le vide ; le condamné sous le couperet fatal de la guillotine, savent, que dans un temps très bref, qu’il n’est pas en leur pouvoir d’allonger, ils seront noyé, broyé contre terre, décapité. Une résignation fataliste plonge leur volonté dans le coma. Ils s’abandonnent. Nous ressentions quelque chose de semblable. Le destin pesait sur nous et nous écrasait par sa rigueur.
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