‹ L'Espion X. 323 - Volume II - Le Canon du sommeilChapitre 41 sur 41 · Chapitre 21 LE SOLEIL BRILLE

Chapitre 21 LE SOLEIL BRILLE

Au cri des deux sœurs, succéda un ensemble de faits précipités qui ne me permirent pas de les interroger.

Goertz avait ouvert la porte du laboratoire. Il avait bondi dans cette pièce, où nous avions laissé le prince Strezzi en tête à tête avec son complice Morisky.

Je fis un pas en avant, me trouvai ainsi dans l’encadrement de la baie, demeurée ouverte au large.

Et je dus ressembler véritablement à une statue de la stupéfaction, genre anglais.

Assis près de la table, rigides, immobiles, se tenaient Strezzi et le professeur russe.

Un rire effroyable convulsionnait leurs physionomies.

Mais, par Jupiter, c’était là le rire provoqué par les affreux projectiles du canon du sommeil.

Avec cela une odeur violente de triformaldéhyde me remplissant les yeux, les narines, la gorge, d’insupportables picotements.

Je cherchai Goertz du regard, afin de quêter auprès de lui la solution du problème insoluble pour mon esprit.

Il était à l’autre extrémité du laboratoire, fouillant dans un meuble, en tirant des papiers, des plans, qu’il enfouissait vivement, après un rapide coup d’œil, dans la propre serviette de bureau de Morisky.

Il avait pris sans doute ce qu’il voulait, car il referma la serviette de maroquin et se retourna de mon côté. Il m’aperçut, éclata de rire et prononça :

– Enfin, nous tenons la victoire, sir Max Trelam, mais cela a été dur… Je vous demande le pardon pour les mauvaises heures que votre amitié pour nous vous a fait dépenser.

Je faillis tomber à la renverse.

X. 323 ! C’était lui ! Je reconnaissais la voix entendue naguère à Vienne, dans le noble logis de Graben-Sulzbach.

– Vous, mais comment ! Comment ?

– Permettez que je vous délivre ainsi que mes sœurs…

Agile comme un clown, il extrayait Tanagra et miss Ellen de la logette, les étreignant tendrement, faisait sauter nos menottes, et en même temps il parlait :

– J’ai quitté le ballon derrière vous… A ce propos, Max Trelam, remerciements ; vous avez joué votre rôle de maladroit en conscience.

– Cela n’est rien. J’avais une crainte terrible que vous n’eussiez pas réussi à vous échapper et l’explosion…

– Votre ouvrage, n’est-ce pas, frère, murmura Ellen avec orgueil.

– Oui, petite chère Ellen, un fil, branché sur le réseau distribuant la lumière à bord de la nacelle. Le contact, était commandé par le mouvement de l’hélice, il devait se produire après tant de tours, dix minutes de marche environ. Alors des étincelles passant dans la masse d’hydrogène, devaient fatalement amener l’incendie et l’explosion… Bref, je vous suivis, je connus l’entrée de cette caverne… Une enquête rapide m’apprit l’entente existant entre le nommé Goertz et une certaine Francesca, habitant tout près de Weissenbach, le joli bourg situé à l’extrémité du lac de Weissen, dont nous sommes tout proche. Goertz, voilà la figure qu’il me fallait pour pénétrer auprès de vous. La Francesca avait un portrait de lui… Je pus me procurer au bourg les accessoires nécessaires à ma transformation… Goertz, que je guettais, arriva à point nommé. Surpris, sous menace de la torture, que j’aurais infligée à ce misérable sans hésitation aucune, il me renseigna sur les travaux, sur la disposition des cavernes… Ah ! ces gens-là ont la trahison facile, allez… Je le récompensai de sa docilité par la mort foudroyante… Il s’est envolé, sans s’en douter, avec sa Francesca, une vulgaire coquine également, vers l’inconnu de justice… Un projectile du Canon du Sommeil a détruit ce destructeur.

– Vous en possédez donc, ne pus-je m’empêcher de dire ?

Il sourit narquoisement.

– Vous le voyez bien – sa main désignait les cadavres de Strezzi et de l’horrible Morisky. Si vous voulez regarder dans le hall, vous distinguerez leurs complices réduits au même état. On ne quitte pas un dirigeable aussi curieux que celui du prince sans emporter quelques… souvenirs.

J’exultais littéralement… Soudain une idée atroce traversa mon cerveau.

– Ah ! m’écriai-je, pourquoi nous avoir communiqué la lèpre… Votre victoire est une victoire à la Pyrrhus…

Une gaieté folle le secoua tout entier.

– Oh ! Max Trelam, vous trois m’êtes êtres sacrés, j’aurais péri avec vous, mais jamais…

Et changeant de ton :

– Prévenu par Goertz, qui ne marchanda pas les révélations pour éviter le supplice, je savais ce qui devait se produire. A Weissenbach, je me procurai une seringue de Pravaz, je remplis l’ampoule d’eau colorée avec de la sépia ; une substitution d’escamoteur, au moment de l’opération et l’on vous a injecté une substance colorante mais inoffensive.

Il est impossible de rendre les cris qui saluèrent cette péroraison. Nous étions fous. Miss Ellen, je ne sais comment, et la chère petite chose m’a affirmé depuis qu’elle ne s’était jamais expliqué cette chose, se trouva dans mes bras.

Nous ressuscitions d’entre les morts.

– A présent, trois jours de travail, Max Trelam. Vous êtes délivrés, il nous faut délivrer le monde en effaçant toute trace de la monstrueuse imagination de Strezzi. Nous allons volatiliser la provision de triformaldéhyde des bandits, afin d’exterminer tous leurs microbes… Ensuite, la mine réduira en miettes l’usine de mort.

Cet homme admirable, dans la fièvre même du triomphe, songeait au devoir.

Et il fut fait comme il avait dit. Trois jours plus tard, des explosions, dont les paisibles habitants de Weissenbach cherchent encore la cause, comblèrent les méandres de la caverne souterraine creusée au cours des siècles par les eaux laborieuses dans la masse calcaire.

Je ne m’étendrai pas sur le succès qu’obtint dans les colonnes du Times, le récit de mon expédition contre le Canon du Sommeil.

Quand la presse mondiale encense un homme, il est décent de se montrer modeste.

X. 323 reçut des décorations variées, parmi lesquelles l’ordre britannique de la Jarretière, à l’ordinaire réservé aux souverains.

Peut-être notre Roi, si subtil, avait pensé obliger mon ami à dévoiler, au moins à Lui, sa véritable identité.

Mais l’habileté se trouva impuissante ; car on apprit que chacun des membres de la famille de l’illustre espion possédait légalementun nom, ce qui lui permettait de conserver pour lui seul, son nom réel.

X. 323, par lettres patentes de S. M. le roi d’Espagne, avait été promu marquis de Almaceda.

Miss Tanagra, de par titres authentiques de la chancellerie autrichienne, avait le droit de revendiquer le titre de comtesse de Graben-Sulzbach.

Enfin miss Ellen elle-même, avait été autorisée, en récompense des services rendus par son frère, lors du vol des documents Downingby et de l’affaire de Casablanca, à ajouter à son prénom si doux, le nom patronymique de Pretty.

Et ce fut Ellen Pretty que Max Trelam, promu baronnet par la faveur royale, épousa dans la nef majestueuse de Saint-Paul Church, notre grande église londonienne.

Ma joie de cœur était complète. X. 323 voulut que le bonheur du reporter fut aussi complet que celui du tendre mari.

Ce jour-là, il me confia son véritable nom et me permit, dans un tête-à-tête de quelques minutes, de délecter mes yeux de son visage réel, lequel ne ressemblait aucunement à tous ceux que je lui avais vus jusqu’alors.

Seulement, vous comprenez que s’il m’a donné pareille preuve de confiance, c’est qu’il était absolument sûr que je ne le trahirais jamais. Et vous m’approuverez de me montrer digne de sa confiance.

Tanagra nous a dit adieu… Elle seule ne connaîtra aucune joie. Elle est partie, je le sais, avec un cœur inconsolable et inconsolé.

Et comme miss Ellen, ma chère petite adorée Mrs. Trelam, est triste de songer à la détresse de la sœur si dévouée, nous allons entreprendre un long voyage. En voyage, la séparation est normale ; il semble moins douloureux de ne pas sentir sa famille autour de soi.

Note. – J’ai écrit ces dernières lignes, il y a deux mois. Je ne soupçonnais pas que le Monsieur Destin allait m’aiguillier sur : Les Dix Yeux d’Or, que j’aurai peut-être à vous raconter si je reviens.

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[2] La Bistouille, prononcez bistoulle, est une boisson de l’Artois « Boulonnais et Flandre » composée de café et de beaucoup d’alcool de grains ou de genièvre.

[3] Je ressens un coup, une émotion extraordinaire.

[4] Le Colisée se nommait en latin Colosseum, à cause d’une statue gigantesque de Néron. Les Italiens lui ont conservé le nom de Colosse, nom justifié par ses dimensions. Cent mille spectateurs y trouvaient place.

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œuvre du domaine public

Source :

B.N.F. - Wikisource

Ont contribué à cette édition :

Gabriel Cabos

Fontes :
David Rakowski's
Manfred Klein
Dan Sayers
Justus Erich Walbaum - Khunrath

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