Chapitre 19 LE PASSE
Max Trelam, commença d’une voix sourde l’homme au masque d’or vert, je vous ai dit que j’éprouvais à votre égard une réelle sympathie.
« J’ai reconnu en vous un courageux gentleman, un dévouement sûr… Et puis vous n’êtes mon ennemi que… par alliance.
Et comme je marquais un geste de surprise :
– Oh ! ceci n’aboutira pas à une solution miséricordieuse, reprit vivement le capitaine. Vous-même d’ailleurs ne l’accepteriez pas.
– Qu’en savez-vous, m’écriai-je, plutôt pour le contrarier que par une conviction réelle ?
– Je suis sûr de ce que j’avance, mais je veux procéder avec ordre. Les sentiments, que je proclame, tendent seulement à vous démontrer le pourquoi de la preuve de confiance, que je vais vous donner avant de vous… sortir de la vie.
Sortir de la vie ! Décidément, cet homme possédait l’art des euphémismes.
– Vous me considérez comme un bandit redoutable ; vous me méprisez sans doute. Oh ! les apparences justifient cet état d’esprit. Eh bien, comprenez si vous le pouvez le désir qui s’est emparé de moi. Je veux que vous quittiez l’existence, avec la croyance que les événements m’ont contraint à devenir ce que je suis, alors que j’étais évidemment destiné à tout autre chose.
Il est impossible de donner une idée, même approximative, du ton dont furent scandées ces dernières paroles.
Je me sentis impressionné et mes yeux se fixèrent sur mon singulier interlocuteur.
Il eut un sourire fugitif.
– Oui, vous pensez que cela est invraisemblable. Ou plutôt non, votre monologue intérieur est plus aimable que cela. Vous admettez que je dis vrai et, correspondant du Times jusqu’à la mort, vous ressentez le désir aigu de savoir le mot de l’énigme.
Il lisait dans ma pensée aussi clairement que moi-même.
– Dans une heure vous ne serez plus… Je me confie à une tombe. Ce que j’ai renfermé en moi, le secret qui m’étouffe, je l’aurai pu conter à un autre. La joie de la confidence me devient ainsi permise. Moi qui ai été pour vous le malheur, la désespérance, je veux de vous cette joie.
Une ironie contracta ses traits, tandis qu’il achevait :
– Et vous ne me la refuserez pas, parce que vous désirez ardemment connaître le mot de l’énigme.
Je l’interrompis :
– Tout ce que vous affirmez est vrai. Par conséquent ne vous attardez pas en un préambule parfaitement inutile. Un échange de satisfactions doit résulter de votre récit : confidence pour vous, curiosité pour moi. Vous serez soulagé d’avoir parlé ; moi, je ne serai pas fâché de savoir au juste pourquoi je meurs. Ceci posé, racontez ; j’écoute.
Il me considéra avec insistance. En vérité, il y avait quelque chose d’amical dans son regard.
– Vous avez raison, fit-il encore. Les circonlocutions sont inutiles. Nous nous comprenons parfaitement.
Il parut fixer un point dans la nuit et lentement :
– Un fils a le droit, plus que le droit, le devoir de venger son père, quoi que ce père ait pu faire durant sa vie.
« Je ne sais quelle est votre opinion sur ce point ; je vous fais connaître la mienne, la seule qui importe d’ailleurs, puisque seule elle détermine ma conduite.
Je hoche la tête avec un plaisir évident. La déclaration est catégorique. Et puis elle m’enseigne un fait nouveau :
Le masque d’or vert est un fils vengeant son père.
– Ceci posé, reprit mon interlocuteur, je n’éprouve aucun embarras à vous rappeler dans quelles circonstances mon père trouva la mort.
– Me rappeler, répétai-je un peu éberlué par ce mot ?
– Vous rappeler en effet… Je ne veux pas vous le nommer encore ; c’est vous-même qui le nommerez dans un instant.
– Je l’ai donc connu ?
Il eut un de ces ricanements dont il m’avait régalé à diverses reprises, depuis mon involontaire entrée en relations avec lui.
– Vous l’avez bien connu, et je suis certain que vous n’avez pu l’oublier !
L’accentuation de ce dernier membre de phrase ne me laissait aucun doute sur l’intention ironique de l’énigmatique personnage.
Au reste, il ne m’accorda pas le temps de relever la raillerie, il continua :
– Mon père était un patriote exalté. Certains enferment le patriotisme dans le cercle étroit de conventions humanitaires, de dévouements soi-disant honorables. Mon père ressentait un patriotisme sans limites. Tout ce qui pouvait concourir à la grandeur de sa patrie, cela fût-il qualifié crime par la morale des hommes, lui apparaissait admirable. Je me hâte de vous dire que je pense absolument comme lui.
Répondre ? A quoi bon !
Il n’attendit d’ailleurs aucune objection de ma part.
– Mon père, reprit-il, était un aérostier du génie.
– Un aérostier, fis-je en tressaillant, ramené par ce seul mot à l’une des heures les plus tragiques de ma carrière !
Il se reprit à sourire.
– Oui… Je vois que vos souvenirs se réveillent.
– Quoi ? Seriez-vous ?…
Il m’interrompit, et la main levée comme pour me recommander le silence :
– Il avait imaginé un dirigeable, dont il avait fait don…
– A l’Autriche, murmurai-je incapable de contenir mon impatience.
– A l’Autriche, sa patrie. Grâce à cet engin qui, par les nuits obscures, filait dans le ciel noir au-dessus de l’humanité endormie, il allait là où sans défiance reposaient les ennemis, les adversaires de l’Autriche. Et caché par les ténèbres, il manœuvrait la manette d’un engin de son invention lançant l’obus de cristal.
Je m’étais levé. Je tremblais, incapable de proférer un son.
Il me contraignit à me rasseoir.
– Du calme, dit-il. Vous avez tacitement promis d’entendre ma confidence sans l’interrompre.
J’affirmai d’un geste raide. Il s’inclina et continua :
– Vous savez quels projectiles sortaient du canon du sommeil. Un obus extrêmement fragile, contenant du protoxyde d’azote et des colonies de microbes créateurs de maladies épidémiques, que, dans un laboratoire mystérieux, cultivait un savant, un admirable bactériologiste révolutionnaire, que mon père avait arraché aux bagnes de Sibérie, aux mines où viennent mourir tous les militants du nihilisme.
– Oui, parvins-je à balbutier. Je me souviens.
– Grâce à l’engin, tout individu hostile à l’Autriche disparaissait ; oh ! il y en eut quelques-uns ! et la cité qui lui avait accordé asile était désolée par une épidémie. Trieste, Moscou, Paris, Londres, Barcelone, Madrid furent ainsi visitées par la mort par le rire et par des contagions variées.
« Quelques mois encore et l’Autriche, alliée à l’Allemagne, était la maîtresse incontestée du monde. Cela vous semble-t-il exact ?
La question me pénétra comme une blessure. De toute évidence cela était vrai. J’avais assisté à ces choses. Parti pour enquêter au profit du Times, j’avais bientôt vu se substituer d’effroyables douleurs personnelles à l’intérêt impersonnel du correspondant du grand journal.
– Cela est vrai, je ne saurais le contester.
– Je vous remercie de ne point ergoter, fit tranquillement mon interlocuteur. Cela augmente mon estime pour vous. Vous êtes bien le loyal gentleman que j’ai deviné de suite.
Puis enchaînant sa narration :
– Qui a empêché le rêve patriotique de s’accomplir. X. 323 qui, sans intérêt réel…
– L’intérêt et l’amour de la justice, lançai-je.
– C’est-à-dire un intérêt en dehors de lui, répliqua rudement le capitaine. J’aurais pu être clément à un intérêt personnel ; j’admets la lutte pour la vie, si cruelle qu’elle me soit ; mais je ne puis avoir que mépris, que haine pour les orgueilleux, sortes de Don Quichottes modernes, qui prétendent redresser les torts de qui ne les attaque pas et protéger la foule niaise, qui ne leur en conservera aucune reconnaissance.
Je courbai la tête. Une fois de plus je renonçais à discuter avec ce bandit exceptionnel, inapte à concevoir le dévouement désintéressé des espions admirables devenus à présent ma seule famille.
Et lui, satisfait de m’avoir réduit au silence, du moins ses yeux brillants disaient qu’il pensait ainsi, parla de nouveau.
– Vous connaissez les phases de la lutte. Mon père vainqueur d’abord sur toute la ligne. Ayant enlevé miss Ellen, maître de sa vie, il obtint de X. 323 et de sa sœur Tanagra (je lui donne le sobriquet que vous lui avez attribué) qu’ils se plieraient à toutes ses volontés. Pour être certain qu’ils ne lui échapperaient pas, il voulut que Tanagra lui accordât sa main.
« A cette époque, cette jeune fille vous était fiancée. Mon père savait qu’il vous brisait le cœur, mais il ne lui était pas possible de tenir compte de ce détail. Le triomphe de l’Autriche ne pouvait être mis en balance avec le désespoir d’un individu.
« Et puis il connaissait Ellen, sa prisonnière, si semblable à sa sœur que, non prévenu, il aurait été impossible de les distinguer l’une de l’autre. Il avait jugé, ce qui est arrivé, que vous pourriez être consolé.
Je secouai nerveusement la tête.
– N’avez-vous pas été consolé, fit-il avec un étonnement sincère ?
– Ce n’est point là ce que je prétends exprimer. Je proteste contre votre affirmation que les deux sœurs n’étaient point reconnaissables.
– Vous les distinguiez donc, vous ?
L’interrogation m’apparut ironique. Dans les yeux de mon interlocuteur, la seule partie de son visage que le masque me permît d’apercevoir, je discernai cet éclat particulier qui annonce l’hilarité contenue, et cependant je repris :
– Oui, je ne me trompais jamais.
– Ah ! ah ! Et quelle différence vous guidait ?
– Le regard, prononçai-je nettement, agacé par l’insistance du capitaine.
– Oh ! oh ! Des yeux de même forme, de même couleur.
– Mais non de même expression, jetai-je avec un accent de triomphe.
– Parfaitement. Tout devient clair. Miss Ellen était plus rieuse. Seulement, la gaieté est chose fugitive. Au premier chagrin, à la première inquiétude profonde, le signe de reconnaissance eût disparu.
Je restai sans voix.
Mes perplexités des jours précédents se représentaient à moi, emplissant mon cerveau d’une épouvante irraisonnée.
Cet homme diabolique suivait mes mouvements d’esprit avec une rectitude d’observation bouleversante. Il murmura :
– Pauvre Max Trelam ! Il n’affirmerait plus à présent avec la même assurance.
Puis pressant son débit, sans doute parce que vers l’Est les cimes du Gebel-Natroun se teintaient des premières blancheurs de l’aube, il acheva :
– Vous savez le reste. Enfermés dans une forteresse, X. 323, ses deux sœurs, vous-même, réussites, je n’ai jamais compris comment, à reconquérir votre liberté, à ensevelir mon père, ses fidèles, le savant russe sous les ruines du laboratoire.
« Vous savez quel effet produisit la révélation, dans les colonnes du Times, du prodigieux duel dont vous sortiez vainqueur mais séparé de Tanagra.
« Vous savez que les souverains d’Allemagne et d’Autriche renièrent le serviteur, qui avait tout sacrifié à la grandeur allemande. Vous savez que l’empereur russe, qui n’avait rien à voir en tout cela, pesa de toute la masse de son empire sur la décision de ses deux… collègues et cousins.
« Mais ce que vous ignorez, c’est le serment que je fis. Entendez-le donc et comprenez que je le tiendrai tout entier. Voici, en commençant par les plus coupables, par ceux que je frapperai les derniers, ceux qui seront punis par le fils vengeur.
« L’autocrate russe, qui a exigé la flétrissure du comte Strezzi, mon père, sera renversé par la révolution triomphante. Le brassard aux dix opales est un symbole révolutionnaire. Chaque opale porte le signe secret de l’un des grands groupements qui rayonnent de la Finlande à l’Oural, de l’océan Glacial à la mer Noire. Celui qui le détient a les pouvoirs discrétionnaires d’un chef indiscuté. La police russe s’en est emparé, mais le gouvernement a eu la sottise de le conserver, pensant l’utiliser un jour à son profit. Inutile de m’expliquer davantage, n’est-ce pas ?
« Les empereurs d’Autriche et d’Allemagne se sont montrés ingrats à l’égard de celui qu’ils encourageaient secrètement. Ils mourront et leur trépas ébranlera l’Europe.
« Je passe sous silence les morts que vous avez vus au palais d’Ezbek. Des comparses sans importance, qui avaient consenti à jouer un rôle dans la dissimulation du brassard révolutionnaire. Je n’ai point été dur avec eux. Ils ont cessé de vivre sans souffrance, sans en avoir conscience.
« Je dose ma vengeance, vous le voyez ; vous le verrez mieux encore par les quatre condamnés qui vous intéressent plus particulièrement.
« N° 4. X. 323, le plus coupable, car il a tout mené… Il restera seul avant de mourir, pleurant sur ses sœurs que ses actes ont condamnées. Il a mis toute sa vie en elles et elles ne seront plus, et il n’aura même pas la satisfaction niaise d’avoir réhabilité le nom de sa famille, ce nom que j’ignore et que je ne me soucie pas de savoir.
« N° 3. Tanagra, agent actif des opérations de ce frère. Elle pleurera sa sœur ; elle vous pleurera, vous, Max Trelam, vous le seul être au monde qui ayez fait luire un rayon rose dans sa vie douloureuse ; vous qui lui aviez fait croire à la possibilité du bonheur dans le mariage.
« N° 2. Vous, Max Trelam. Je fus avec vous le moins cruel possible, car vous fûtes entraîné dans l’orbe de X. 323 en dehors de votre volonté.
« Enfin n° 1. Ellen Pretty. Elle n’a pas souffert ; elle n’a pas eu l’angoisse de la mort, elle presque totalement innocente du passé.
Cette fois je me dressai avec un cri rauque.
Je balbutiai des phrases entrecoupées, sans suite.
– Ellen, morte… Le train d’Alexandrie !… Elle !… Non, cela n’est pas… Elle a échappé à vos coups… Elle vit.
Je me tus subitement. Franz Strezzi, je savais son nom à présent, s’était levé lentement.
– Pauvre Max Trelam, grommela-t-il. Je lui aurais volontiers épargné la souffrance… Bah ! elle sera brève !
Et portant un sifflet à ses lèvres, il en tira une modulation stridente.
Son serviteur Marko parut aussitôt à l’entrée de l’hypogée.
Strezzi me le désigna du geste.
– Suivez-moi.
Puis plus doucement :
– Un peu de courage encore. Je fais la preuve de tout ce que j’avance. Plus heureux que des milliers d’autres, votre torture ne durera que quelques minutes.
Incapable de résister, les idées tourbillonnant sous mon crâne en farandole affolée, je me laissai entraîner dans les ténèbres de l’hypogée.
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