Chapitre 7 LE VOL DES DIX OPALES
Soudain, Nelaïm se précipita dans la salle. Le boy agitait les bras, haletait. Ses yeux noirs au blanc bleuâtre roulaient éperdument.
– La police, Sidi, la police, clama-t-il. Li vouloir entrer chez toi !
Du coup, je fus arraché à mes préoccupations et, retrouvant le calme :
– La police ? Qu’est-ce que la police vient faire ici ?
– Nelaïm sait pas ça, Sidi. Le cril (terme argotique par lequel les fellahs désignent le chef d’une expédition policière), le cril vouloir dire à toi-même.
Je me pris à rire ; oui, à rire, mes angoisses chassées par l’incident nouveau.
– Eh bien, Nelaïm, introduis ces messieurs.
Et m’inclinant devant Fritz et Matilda Alsidorn qui écoutaient avec une évidente gaieté :
– Ceci ne doit pas interrompre notre collation, car ces gens-là se trompent certainement.
Ma tranquillité avait réagi sur Nelaïm ; aussi le boy reparut un instant plus tard, lançant avec un respect trop marqué pour être sincère :
– Les « môssieu » de la police !
Au surplus, les policiers entrèrent sans discerner l’intention gouailleuse du boy.
Le cril, puisque cril il y a, était suivi par six gaillards, revolvers à la ceinture, bâtons de policemen à la main.
Ils se rangèrent devant la porte, avec la préoccupation visible de s’opposer à notre sortie.
Ceci encore me disposa à une douce gaieté.
Seulement une constatation s’imposa à mon esprit. Les Alsidorn et moi restions seuls en présence des agents. Ellen avait disparu.
A quel moment la chère créature avait-elle quitté la pièce ? Je n’aurais su le dire. Et comme je reportais mon regard sur les Tyroliens, je discernai qu’eux aussi cherchaient autour d’eux.
Je voulus les empêcher de formuler une réflexion inopportune. Je brusquai donc le mouvement.
– Que puis-je pour votre service, messieurs ? demandai-je.
Le cril esquissa un haut-le-corps. Sa figure basanée exprima la surprise.
– C’est à Sidi Max Trelam que j’ai l’honneur de parler ? fit-il gravement sans répondre à ma question.
– A lui-même, Max Trelam, qui prend le thé, ceci pour vous renseigner de suite, avec M. et Mme Alsidorn, ses hôtes.
– Alsidorn, répéta l’homme, Alsidorn… Merci du détail, il m’évitera une course sans but ; j’ai aussi affaire à eux.
– A nous ? gloussèrent les Tyroliens en se dressant avec un touchant ensemble.
Mais le cril les invita à se rasseoir d’un geste sec, et comme je redisais, un peu agacé par l’air important de ce personnage :
– Enfin, que désirez-vous ?
Il répliqua froidement :
– Vous inviter à ne tenter aucune résistance.
– A quoi ?
– A l’exécution du mandat dont je suis chargé.
– Un mandat ?
– Mandat qui consiste à vous arrêter, ainsi que M. et Mme Alsidorn.
Nous nous trouvâmes debout, furieux, prêts à jeter dehors le mauvais plaisant qui s’amusait certainement de nous. Mais le cril esquissa un geste et chacun de nous se trouva encadré par deux agents, dont l’air résolu nous avertit que toute rébellion nous serait préjudiciable.
– Teufel ! s’exclama Alsidorn, quand on arrête les gens, il est au moins poli de leur dire pourquoi.
– Fritz, vous parlez selon la vérité, surenchérit Matilda avec éclat.
J’allais jeter ma note dans le concert. La voix du cril arrêta la parole sur mes lèvres.
– Votre requête est juste, plaisanta l’homme. La loi égyptienne est respectueuse de la liberté individuelle. Je parlerai donc comme si vous ne saviez rien.
– Mais nous ne savons rien, criâmes-nous en chœur, exaspérés par l’ironie tranquille de notre interlocuteur.
Notre protestation ne l’émut en aucune façon.
– C’est entendu, vous ignorez de quoi vous êtes accusés…
– Accusés ? Accusés de quoi ?
– Restez paisibles. Il m’appartient de diriger la conversation. C’est bien le moins, n’est-ce pas ?
Le ton du policier me portait sur les nerfs. Je croisai les mains derrière mon dos pour résister à l’envie immodérée de le boxer.
Lui, cependant, reprenait :
– Vous reconnaissez, j’imagine, avoir passé la soirée d’hier au palais d’Ezbek, chez M. Solvonov.
– Quel rapport… commençai-je.
Il coupa ma phrase rudement.
– Répondez d’abord.
– Oui, j’y ai passé la soirée ainsi que M. et Mme Alsidorn.
La réplique sembla réjouir le cril, car il se frotta les mains avec énergie.
– En ce cas, poursuivit-il, tout devient simple. Vous étiez tous trois seuls avec les époux Solvonov ?
– Seuls, oui.
– Dans le grand salon dont le bow-window donne sur le parc Ezbekieh ?
– Oui encore.
– Vous l’avouez.
– Ah ! grondai-je exaspéré, prenez garde. Les agents n’ont pas mission de se gausser du public. Je me plaindrai à mon plénipotentiaire…
La menace n’impressionna aucunement le gaillard. Il la salua même d’un sourire bienveillant.
– Je ne doute pas qu’il accueille votre réclamation, surtout si vous consentez à lui apprendre ce que vous avez fait du brassard aux dix opales.
Un instant je crus avoir en face de moi un fou, un halluciné.
L’attitude de Fritz et de Matilda Alsidorn exprimait si clairement la même pensée que, la surexcitation nerveuse aidant, je fus pris d’une hilarité irrésistible à laquelle les Tyroliens firent chorus.
L’agent cette fois fut interloqué. Il demanda avec une hésitation visible :
– Cela vous porte à rire. Vous savez donc où se trouve le brassard ?
– Eh non ! par la raison simple que j’ignore même de quoi vous nous parlez.
La face du cril se rasséréna. Il haussa les épaules, grommela :
– Ah bon ! moyen de défense.
Et paternel, forçant l’intonation bienveillante :
– Je dois vous prévenir qu’à la Police, vous ne vous en tirerez pas de cette manière. Le brassard aux dix opales a disparu au cours de cette soirée où, de votre propre aveu, vous demeurâtes seuls avec vos hôtes du palais d’Ezbek, donc…
– Eux-mêmes l’auront déplacé… Est-ce que l’on peut nous soupçonner, nous, d’être des voleurs… ?
– Oh ! protesta le policier, on ne vous croit pas capable de dérober un joyau ordinaire, – il appuya sur le mot, – mais M. le Consul de Russie a affirmé sur l’honneur qu’il s’agissait là d’un bijou extraordinaire, que sa perte pouvait avoir des conséquences terribles, et que plus on appartenait à une classe élevée, plus il y avait de motifs de suspicion.
Les Alsidorn et moi nous regardâmes avec ahurissement.
Le Consul de Russie à présent. C’était à perdre la raison. Pourtant, dans l’espoir d’entendre une parole me mettant sur la voie, je questionnai encore :
– Au fait, où était ce brassard ?
Le cril ricana :
– Vous voulez m’entendre dire que le voleur est un adroit artiste.
– Votre opinion m’est indifférente ; veuillez seulement me répondre.
– Eh bien, M. Solvonov portait le brassard aux dix opales au bras gauche, sur la peau même, un peu au-dessus du coude.
A cette réplique stupéfiante je restai sans voix. Fritz Alsidorn se pencha à mon oreille :
– Cet homme est fou, susurra-t-il, une insolation sans doute. Finissons-en ; qu’il nous conduise à la Police. Là, au moins, nous trouverons des gens raisonnables.
Ces quelques mots me calmèrent instantanément. Je regardai le cril d’un air pitoyable et je lui dis :
– Tout cela n’a pas le sens commun ; mais faites votre devoir. Menez-nous à la Police Centrale.
Il s’inclina, satisfait de mon obéissance, ce qui ne l’empêcha pas du reste de m’interdire de dire adieu à ma femme que j’aurais désiré faire appeler.
Et chacun des prisonniers entre deux agents, nous quittâmes la villa de l’Abeille. Sur le quai, je levai les yeux vers les fenêtres du premier étage. J’espérais apercevoir la silhouette aimée d’Ellen. Je me trompais, la douce chérie ne se montra pas, et je suivis mes gardiens avec une impression de soudaine et infinie tristesse.
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