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L’ETBAYE - PREMIÈRE PARTIE.

Durant un des fréquents voyages que j’ai faits en Nubie, ou pays des Barabras, entre la cataracte d’Assouan et celle de Wadée[1] Alfa, je venais de quitter le Soli, temple de Daké, et je remontais le Nil à pleine voile, dans ma dahabiet, belle et grande barque, marchant parfaitement, lorsque nous fûmes tout à coup pris en travers par un très-fort courant qui nous jeta violemment sur la rive gauche du fleuve.

Plusieurs fois nous revînmes, avec toutes nos voiles enflées par un bon vent, pour chercher à remonter plus haut, et forcer ce courant venant de la rive droite. Cela fut impossible ; alors je fis approcher un peu en aval du courant sur la rive droite pour descendre à terre afin d’aller examiner d’où provenait ce fort courant.

C’était un impétueux torrent, très-rapide, qui déversait dans le lit du fleuve ses eaux très-chargées de parties argileuses et de sable.

Cependant le temps était clair, serein, et du côté de l’est, d’où venait cette grande quantité d’eau, avec une grande vitesse, on n’apercevait pas le moindre petit nuage, rien qui indiquât qu’un orage considérable pût être la cause de la formation d’un tel torrent.

Les Barabras, habitants d’un petit village voisin, étaient venus, comme moi, pour regarder cette eau jaune qui coulait en bouillonnant bruyamment sur les roches et les cailloux du ravin pour se précipiter dans le Nil.

Le fleuve, qui était alors assez bas, avait ses eaux à peu près claires, et celles du torrent formaient, dans son cours, une zone jaune et boueuse, d’une rive à l’autre, en déclinant dans le sens du courant du fleuve.

Parmi les habitants du village se trouvaient plusieurs Arabes Ababdieh et Bicharieh. Je leur demandai d’abord comment se nommait le petit village qui était là, ainsi qu’une espèce de ville fortifiée qui était ruinée et placée sur le revers d’une montagne au nord de l’endroit où nous étions. La forteresse se nomme Coubanne et le petit village ou hameau ainsi que le lit du torrent s’appellent Wadée Ollaki. Ce nom de Ollaki me rappela de suite un passage de Diodore où il est parlé de cet endroit, et aussi de grandes mines d’or que les anciens rois égyptiens faisaient exploiter par des criminels.

Je demandai aussi aux Arabes Bicharieh d’où venait cette grande masse d’eau et où était le principe de cette Ouadée ou vallée de Ollaki ; ils me dirent que l’on pouvait marcher pendant neuf jours et plus, expression arabe, dans le lit du torrent pour arriver aux montagnes où il prend naissance, et que les orages qui éclataient quelquefois sur ces montagnes étaient la cause de cette quantité d’eau coulant ici.

J’attendis tout le jour et tout le lendemain pour que les eaux s’écoulassent, et pour que je pusse visiter l’entrée de la vallée.

En examinant tous les débris de roche apportés par les eaux, je trouvai beaucoup de morceaux de quartz, et, en examinant bien, je trouvai quelques petits cristaux d’or natif dans ces quartz.

Je ne doutai plus un moment que ce lit de torrent ne conduisît aux anciennes mines égyptiennes dont Diodore et d’autres auteurs ont parlé, et l’Arabe Macrizi principalement.

J’aurais bien voulu immédiatement entreprendre un voyage chez les Bicharieh ; mais cela ne put se combiner dans la circonstance où je me trouvais, parce que ce voyage au milieu de tribus qui n’étaient pas soumises au gouvernement égyptien, et qui au contraire lui étaient hostiles, demandait des précautions et des préparatifs peu ordinaires.

Plus tard, lorsque je fus au service du gouvernement égyptien, causant un jour avec Méhémet Ali, ce prince me demanda ce que j’avais vu de curieux pendant mes voyages dans le Soudan et dans les déserts, et il insista pour savoir si je n’avais point rencontré des mines d’or ou d’autres métaux : naturellement je lui racontai ce qui précède, et j’ajoutai que, dans la partie rapprochée de la route de Corouscos à Abou Ahmed, route du désert, j’avais vu beaucoup de travaux d’exploitation considérables ; mais que, pour les mines des Bicharieh, tout ce que je savais, c’est que beaucoup d’historiens anciens en avaient parlé ; que sous le règne d’Ahmed ben Teïloun, soudan d’Égypte, un chef arabe de Syrie, nommé Abou Abd el haman el Omary, avait travaillé avec sa tribu à l’exploitation de riches mines ; qu’à cette époque il y avait une activité merveilleuse dans tout le désert, entre le Nil, depuis la hauteur d’Assouan à Berber, et la mer Rouge, et, qu’au dire des écrivains arabes eux-mêmes, ces mines n’avaient point été abandonnées parce qu’elles ne rapportaient pas assez ; mais à cause des guerres qui avaient eu lieu entre les différentes tribus de ces contrées. Ensuite, l’ignorance et la paresse des Arabes Bicharieh et Ababdieh les avaient empêchés de profiter des richesses de leur pays.

Le vice-roi alors me demanda si je voulais aller faire une reconnaissance dans cette direction, et je m’empressai de saisir cette circonstance pour connaître des pays où personne encore n’avait pu voyager, excepté Bruce qui, en revenant de Chindi en Égypte, les avait traversés par la ligne directe d’un point à un autre, mais sous l’influence de la crainte qu’inspirait à sa caravane le nom redouté des Bicharieh.

Je me rendis donc à Assouan pour organiser le voyage avec les Arabes Ababdieh, qui sont, au moins quelques-uns, alliés à des tribus Bicharieh.

Un des Ababdieh les plus puissants était le chek Baraca ; son frère aîné, nommé Kralif, était cependant plus renommé. Lorsque Méhémet Ali eut l’intention de faire la conquête du Soudan, après avoir chassé les mamelouks du Caire, après les avoir poursuivis dans la haute Égypte et jusqu’à Dongolah où ils s’établirent, déjà à cette époque le chek Kralif était bien connu ; voici à quelle occasion :

Lorsque Méhémet Ali fit au Caire le massacre des mamelouks, ceux qui étaient dans la haute Égypte, pensant qu’ils ne pouvaient résister aux forces du vice-roi et croyant qu’ils n’avaient aucune grâce à espérer, furent effrayés à l’approche d’Ibraïm Pacha qui remontait le Nil, et tous avec leurs serviteurs et leurs soldats, s’enfuirent dans le désert des Ababdieh et des Bicharieh en partant d’Assouan, où ils s’étaient réunis. Ils étaient environ trois cents chefs.

Après la première journée de marche, les mamelouks vinrent camper dans le voisinage du puits d’Oum Eubal, et y restèrent quelque temps.

Heureusement pour eux, cette année-là, il était tombé beaucoup de pluie, ce qui fit qu’ils trouvèrent abondamment de quoi faire paître leurs chameaux.

Ibraïm Pacha, arrivé à Assouan, demanda tous les cheks des Ababdieh qui arrivèrent aussitôt à lui. Les plus considérables étaient : pour la tribu Ababdi des Foukara, le chek Neïmer[2], et son fils aujourd’hui chek Saad wed Neïmer, le chek Kralif de la même tribu, celui-ci avait usurpé le pouvoir de chek Saad wed Neïmer encore jeune, Abou Guebranne, chek de la tribu des Achabal, et plusieurs autres moins puissants.

Ibraïm Pacha commença par faire à tout ces cheks des reproches amers sur ce qu’ils avaient fourni des vivres et des moyens de transport aux mamelouks, ce qui était cause qu’il ne pouvait les rejoindre et les combattre.

Un seul des cheks ne nia pas le fait et vint hardiment devant Ibraïm Pacha : c’était le chek Kralif, homme intelligent et fier ; il lui dit qu’il était vrai qu’on avait fourni vivres et chameaux aux mamelouks, et que lui-même leur avait donné l’hospitalité, les avait nourris et conduits ; qu’ils étaient ses anciens amis et, par conséquent, qu’il avait dû les secourir dans leur adversité tant qu’ils étaient restés sur le territoire où il commandait ; mais qu’aujourd’hui, Ibraïm Pacha étant le vainqueur, et, selon ce que l’on disait, les mamelouks étant révoltés contre les volontés du sultan El Islam, il les forcerait bien à quitter le pays en ne leur portant plus de vivres.

Ibraïm Pacha exigea que les Ababdieh conduisissent des troupes d’Arabes Mograbins, qui l’accompagnaient, à l’endroit où étaient les mamelouks. Effectivement, plusieurs Ababdieh montèrent à dromadaire et guidèrent les troupes jusqu’au puits d’Oum Eubal, dans le désert. Rendus là, les Ababdieh dirent aux Mograbins : Voila les mamelouks devant vous ; vous ne pourrez pas dire à Ibraïm Pacha que nous ne vous avons pas conduits où il a ordonné. Cependant, à l’approche des Mograbins, les mamelouks, qui étaient sur leurs gardes, avaient tout préparé pour leur départ ; ils avaient enfoui sous terre beaucoup de leurs effets, afin de pouvoir les retrouver ; ils avaient comblé le puits avec des pierres, de la terre, des branches d’arbres épineux et tout ce qu’ils avaient trouvé de plus encombrant Puis ils s’étaient rangés en bataille et avaient attendu l’ennemi ; mais celui-ci ayant hésité, ils étaient partis dans la direction de Dongolah pour s’y établir.

C’est à dater de cette époque que le chek Kralif commença, avec l’appui du gouvernement turc, à devenir plus important. Plus tard, Méhémet Ali, qui l’avait apprécié, se servit de lui pour bien connaître le Soudan avant d’en entreprendre la conquête, et, vers l’année 1820, quand il envoya, dans ce pays, une espèce d’ambassade qui avait pour chef officiel un certain Mahamed Aga, l’âme de l’expédition était le chek Kralif, l’Ababdieh, intelligent, spirituel, puissant et considéré.

Le chef de l’ambassade, après avoir visité toutes les différentes peuplades le long du fleuve et au Sennar, alla aussi à Cordofan et à Darfour, où il fut retenu sans jamais avoir pu obtenir la permission de retourner en Égypte. Chek Kralif revint et continua à être l’agent avoué ou secret du gouvernement égyptien.

Il fut assassiné à Berber, par un gouverneur turc jaloux de son influence dans le pays. Son frère Baraca lui succéda[3]. C’est ce dernier qui devait m’accompagner dans le désert des Bicharieh.

Il n’est jamais facile d’organiser avec les Arabes un voyage dans le désert ; mais pour faire ce voyage dans un pays où jamais voyageur n’a mis le pied, dans un désert où l’on doit rester peut-être plusieurs mois, où l’on ne trouve rien, et où, par conséquent, il faut tout emporter pour soi, et beaucoup pour donner aux Arabes que l’on rencontre, les difficultés s’accroissent considérablement. Lorsque je me mis en route, il n’avait pas plu depuis longtemps ; tous les puits, sources ou réservoirs étaient à peu près taris ; il fallait prendre des outres en plus grande quantité. Comme les Bicharieh chez lesquels nous allions n’étaient point soumis au gouvernement égyptien, mais lui étaient plutôt hostiles, il fallait prendre des précautions de défense contre les vagabonds ; quant aux cheks des tribus, nous savions que, patronés par le chek Baraca, tous nous recevraient fort bien.

Il fallait donc faire de grandes provisions, et malgré toutes mes observations, mon opposition même, je dus consentir, d’après les instances du gouverneur turc d’Assouan, personnage influent, d’après celles de quelques cheks arabes, à prendre une escorte. On voulut me donner des soldats turcs et mograbins, ce à quoi je me refusai de tout mon pouvoir, sachant bien que ce serait une fort mauvaise recommandation pour les Bicharieh, et que cela me causerait toute espèce de désagréments ; je ne voulus prendre que des Arabes Ababdieh et Bicharieh.

Nous avions donné rendez-vous à plusieurs cheks des Bicharieh à Abou Ahmed, point, sur le Nil, où l’on arrive, étant parti de Corouscos, après huit à neuf journées de désert, ou bien point duquel l’on part pour venir à Corouscos et à Assouan afin de ne pas faire, en suivant le cours du fleuve, ce grand détour que le Nil fait en coulant dans le pays des Chakieks, de Dongolah, de Mahos, de Soccott pour arriver enfin à Wadée Alfa, d’où il coule presque directement vers le nord.

Ce rendez-vous fit que nous dûmes, avant de nous interner tout à fait à l’est, chez les Bicharieh, remonter jusqu’à Corouscos, et de là traverser le désert, que d’ailleurs je devais aussi visiter.

Je laissai donc la caravane faire sa route par terre, et je remontai en barque jusqu’à Corouscos.

Ce point est devenu important à cause des caravanes qui vont et viennent sans cesse ; c’est la route la plus directe pour les communications entre le Soudan et l’Égypte ; cependant Corouscos n’est qu’un pauvre hameau où il y a seulement une construction en terre servant de magasin au gouvernement et des cahuttes servant de demeures aux Arabes.

Nous terminâmes tous nos préparatifs, nos provisions d’eau, et enfin nous quittâmes les bords du fleuve pour prendre le désert.

En partant de Corouscos, on passe, par une gorge étroite, au travers la chaîne de montagnes qui borde le fleuve. C’est le lit du torrent nommé Wadée Corouscos. On remonte ce ravin sur un terrain de cailloux et de sable. Les montagnes qui bordent la route sont peu élevées, isolées les unes des autres et de formes coniques. Leur formation est du grès moderne stratifié horizontalement ; elles sont dénudées.

Les Arabes qui voyagent dans le désert ont donné des noms à tous les lieux un peu remarquables. Ainsi, par exemple, à environ deux lieues et demie de Corouscos, la vallée que l’on suit est resserrée entre deux rochers, et ce point étant élevé, on peut voir, du côté du couchant, les montagnes qui se trouvent de l’autre côté du fleuve ; c’est une grande joie pour les voyageurs venant du désert qui voient que dans peu de temps ils arriveront au Nil et pourront boire à volonté l’eau douce et bienfaisante dont ils ont été privés depuis plusieurs jours. Ce lieu se nomme Choroffa, qui veut dire ici lieu élevé duquel l’on découvre au loin le pays.

La végétation est fort rare dans cette partie ; l’on y voit quelques mimosas gommiers très-rabougris et peu de plantes.

Pour voyager commodément dans le désert, il faut pouvoir marcher séparément des chameaux de charge, leur pas est fatigant et sa monotonie vous ennuie ; il faut avoir de bons dromadaires et surtout de bonnes selles bien organisées, bien posées ; c’est une étude à faire, et l’expérience seule, en imitant et améliorant ce que les Arabes font, vous conduit à être parfaitement sur le dos de ces animaux ; il faut aussi avoir des guides intelligents : alors vous laissez marcher votre caravane, vous partez après elle ou avant, vous vous arrêtez où vous voulez, vous vous détournez de la route directe et vous rejoignez toujours vos bagages au lieu du campement de nuit, ou au lieu du repos du jour. Avec des gens à dromadaires, vous accompagnant, vous avez toujours de la bonne eau que l’on va prendre à droite ou à gauche de la route, à des puits ou des sources, mais le plus souvent à des réservoirs formés naturellement dans les rochers des ravins, où les pluies en tombant forment des bassins très-souvent bien remplis.

Les Arabes qui conduisent des caravanes ordinaires, avec des chameaux loués au voyage pour se rendre directement d’un point à un autre, ne se dérangent jamais du droit chemin pour que les personnes qu’ils conduisent trouvent de la bonne eau ; ils ne leur font connaître que les puits qui sont sur la route, qu’ils soient d’eau douce ou bien d’eau bonne seulement pour les chameaux. En parlant la langue du pays, en causant avec les guides, les Arabes que l’on rencontre, vous évitez cela ; car il n’y a pas de route auprès de laquelle, en vous détournant un peu, vous ne trouviez des plantes pour faire manger les chameaux et de l’eau pour votre usage. Sur la route des caravanes généralement, tout est brouté, tout est tari.

Après avoir passé l’endroit nommé Choraffa, l’aspect de la route est le même ; c’est un sol sablonneux, sans végétation, par-ci par-là, à des distances fort grandes, un mimosa de l’espèce des gommiers, ou bien mimosa Sihalé à écorce et fleurs blanches, et très-rabougri, donne encore plus de tristesse à ce désert.

A environ cinq heures de marche de chameaux, l’on rencontre quelques mimosas, et sur une roche de grès les empreintes de deux animaux, bœufs ou vaches, dont le dessin n’est pas trop mauvais ; ils ont de grandes cornes comme l’on en voit seulement aux bœufs d’Abyssinie.

Un peu plus loin, toujours dans la même vallée où passe la route, est un rocher qui donne de l’ombre et sert d’abri aux voyageurs. On le nomme Ogab el Gamous, lieu de repos des vaches ou des buffles, parce qu’un Arabe étant parti de Corouscos avec des buffles, pour les conduire dans le Soudan, et s’étant reposé à l’ombre de ces rochers, ses buffles y moururent tous.

Une citerne a été creusée dans ce rocher, sous le gouvernement de Méhémet-Ali ; elle est toujours sans eaux, les pluies étant extrêmement rares dans cette localité.

Toujours en continuant la même route, dans un terrain sablonneux parsemé de monticules et de petites montagnes séparées les unes des autres et toutes de formation de grès, après sept heures de marche, de l’endroit où sont les vaches dessinées sur les rochers, l’on arrive à un lieu nommé Ogab el Mâra ou encore Ogab el Quelb, lieu de repos de la femme ou du chien. C’est encore un rocher de grès dans lequel est une caverne naturelle où l’on peut se mettre commodément à l’ombre et où l’on a creusé une citerne, qui aussi n’a presque jamais d’eau.

En partant de ce lieu le terrain est le même, seulement il est plus uni, et semble plus solide, parce qu’il laisse voir quelques pierres. Le sable reparaît non loin de là, près d’un endroit nommé El Houchar[4]. C’est un grand spécimen de cette famille qui a donné son nom à la localité ; il est immense, en effet, et sa belle végétation bien verte, fait présumer que si l’on creusait dans ce lieu l’on y trouverait de l’eau.

Tous les sables environnants sont couverts de végétation lorsqu’il pleut ; malheureusement cela est rare, et l’on ne voit, le plus souvent, que les petites buttes formées par les racines des plantes contre lesquelles le sable vient s’accumuler.

Plus loin, le pays est plus découvert, et enfin l’on arrive, après vingt et une heures et demie de marche, depuis Corouscos, à l’endroit nommé Bab el Corouscos, ce qui veut dire porte et défilé, ouverture de Corouscos.

Cet endroit est effectivement une ouverture, un défilé dans la chaîne qui s’étend du sud-sud-ouest au nord-nord-est, entre le fleuve et le grand désert, comme une ligne de démarcation. Il n’y a que trois routes, au travers cette chaîne de montagnes, qui permettent d’arriver au fleuve, en venant d’Abou Ahmed : celle de Corouscos, celle de Gallat Addé et celle de Siboh. En partant du Nil, il est facile de se reconnaître, mais lorsque l’on vient du désert, cela est beaucoup plus difficile ; toutes les montagnes se ressemblent. Quand le temps n’est pas bien clair, on se trompe facilement, car rien n’indique le chemin que l’on doit prendre ; les traces des caravanes se perdent sur le sable au moindre petit vent, et si celui du sud souffle, si le sable est soulevé, à moins d’avoir un guide bien expérimenté l’on risque beaucoup de se perdre parmi ces innombrables petites montagnes en forme de cônes.

En partant de Bab el Corouscos, on a devant soi une grande étendue de sable assez ferme, et à l’horizon, à une grande distance, les montagnes bleuâtres de Raft qui apparaissent au-dessus du sable jaune de la plaine.

Cette plaine n’est pas unie ; elle est coupée par des vallées qui ont un lit et une pente où coulent les eaux quand il pleut.

La première que l’on traverse se nomme Bhar Bella Mâh ; elle se perd dans une autre grande vallée qui coule du sud au nord, nommée Gabgabba ; celle-ci a son principe à l’est d’Abou Ahmed et vient se jeter dans l’Ouadée Ollaki un peu avant que celle-ci ne se perde dans le Nil.

Le Barh Bella Mâh offre, comme beaucoup d’autres vallées, un lit, ce qui est commun dans le désert, où, quand il pleut, les eaux forment un écoulement ; mais de son nom, quoique Bhar signifie fleuve et mer en même temps, et Bella Mâh, sans eau, il ne faut pas conclure ou déduire que c’est le lit d’un fleuve desséché. Dans tous les déserts il y a des lieux qui portent ce nom, et souvent les voyageurs ont voulu reconnaître les traces d’anciens fleuves inconnus qui coulaient dans ces contrées, fleuves desséchés aujourd’hui ou ayant changé leur cours, ce qui est tout à fait erroné, à moins qu’on ne veuille faire remonter ces cours d’eau aux époques géologiques les plus reculées. Dans le Barh Bella Mâh on a voulu creuser un puits, il n’a pas réussi.

A cinq heures de Barh Bella Mâh, dans le S. 1/4 S.-O., l’on voit un autre bas-fond au sommet duquel, vers le sud, se trouvent des tombeaux musulmans qui sont ceux de soldats égyptiens tués par les Bicharieh lors de l’expédition de la conquête du Soudan par Ismaïl Pacha, fils de Méhémet-Ali. Auprès de ces tombeaux est une roche isolée nommée Onni Gad (la Mère Station.) C’est une masse de grès percée naturellement, ce qui forme une grande caverne, ouverte de deux côtés, où les voyageurs, fatigués d’avoir parcouru les plaines de sables environnantes, trouvent ombre et fraîcheur.

En continuant à marcher au sud-sud-est l’on traverse une plaine remplie de cailloux et parsemée de petites hauteurs rocheuses, puis ensuite une plaine de sable ferme qui va en pente vers le sud. On traverse aussi une dépression du sol formant une vallée qui, comme Bhar Bella Mâh, se dirige à l’est et va se perdre dans celle de Gabgabba : on la nomme Barh el Attab Arreiane à cause d’une montagne assez élevée qui se trouve sur le bord de cette vallée, à l’est de la route, et qui porte ce nom ; une autre, à l’ouest de celle-ci, par opposition, est nommée Gebel attab el Attchane.

Dans toute cette plaine, autour des petits monticules de grès qui y sont parsemés, le sol est couvert de pierres noires comme des scories, sonnantes comme du métal, l’on en trouve de rondes qui sont creuses et remplies d’un sable blanc, très-fin, et quelquefois d’un sable rouge, donnant une belle couleur d’ocre. Tous ces cailloux contiennent du fer et de la silice ; quant à leur formation, elle semble être celle d’une matière en fusion jetée d’une certaine distance dans l’eau ou dans un centre humide, comme lorsqu’on jette du plomb en fusion pour faire de la grenaille ; puis en roulant sur des sables fins ou des terres très- fines, ils ont pu amasser différentes matières dans leur centre. On trouve aussi dans ces boules, au lieu de sable blanc ou rouge, quelquefois des cristallisations siliceuses d’une grande pureté.

Enfin, après avoir marché, en faisant différentes haltes, environ dix- neuf heures depuis Bab el Corouscos, nous nous trouvâmes au pied du groupe des montagnes de Raft, et traversant les ravins de Oumriche et de Tellat el Gindi[5] nous nous arrêtâmes dans celui de Souffour[6].

Le ravin de Tellat el Gindi est rempli de beaux mimosas gommiers dont l’aspect vert et frais réjouit la vue.

Ce ravin est renommé, dans tout le pays, à cause d’un certain Arabe nommé Issé qui a été, disent les Turcs, un grand voleur, un brigand, et que les Arabes, au contraire, citent comme un brave et un grand homme. Son histoire fait connaître le caractère des Barabras qui se disent d’origine arabe ababdi Bicharieh.

Le nommé Issé était tout simplement ageïr, ce qui veut dire courrier à dromadaire, au service du gouvernement égyptien, portant la correspondance d’un lieu à un autre. Il dépendait d’un certain Méhémet Aga, chef de Wadée Alfa. Celui-ci voulut, un jour, s’approprier un excellent dromadaire auquel son subordonné était très-attaché ; de là une dispute qui se termina à l’avantage du plus fort. Le subordonné perdit son dromadaire et fut, en outre, roué de coups.

Issé n’était pas homme à supporter un pareil traitement, comme eût pu le faire un Égyptien. Il fait le malade, afin de n’inspirer aucune méfiance, puis, une belle nuit, ayant trouvé le moyen de s’emparer de son dromadaire, il s’enfuit de Wadée Alfa. Non content de cela, il va trouver ses parents, ses amis, il les excite contre les Turs, contre Méhémet Aga surtout, il tombe avec eux sur l’habitation du gouverneur, pille les magasins du gouvernement, prend tous les dromadaires qu’il trouve, et, avec ses gens et son butin, s’enfonce dans le désert, où il s’installe en Bédouin, mais principalement en ennemi de tout ce qui est Turc.

Quelque temps après, Issé, qui était en relation d’amitié avec beaucoup de monde, apprit qu’un certain Malem Anné, Copte de religion et administrateur dans le gouvernement de l’Égypte, revenait du Soudan avec beaucoup d’or et d’argent, produit des onéreuses contributions levées à Sennar, Chindi, Berber, etc. Il alla à Soccot, sur le Nil, épier son passage, surprit le convoi et massacra les soldats turcs qui l’accompagnaient, laissant les Égyptiens et le Copte continuer leur route fort allégés, il est vrai, mais convaincus qu’Issé n’en voulait qu’aux Turcs, à ce qui était à eux, et qu’il les poursuivrait de sa vengeance tant qu’il le pourrait.

Après ce fait il descendit plus bas que Wadée Alfa dans un village où commandait un caymacam turc, lui enleva en plein jour, devant sa maison, ses deux chevaux et un dromadaire qui étaient tous au piquet, et retourna dans ses montagnes.

Ce caymacam furieux de ce qui venait d’être commis à son endroit, rassembla, de son autorité privée, beaucoup d’Arabes à dromadaires et quelques soldats turcs, puis se mit à la poursuite d’Issé en suivant sa piste qui était facile à reconnaître. Ils ne le rejoignirent qu’à la montagne de Semmée au-dessus de Wadée Alfa. Ce fut à la tombée de la nuit, et en suivant toujours les traces de ses chevaux volés, traces qui étaient très-visibles, que le caymacam et sa troupe s’engagèrent dans un défilé, lit d’un torrent à sec, fort étroit et encaissé dans de hautes montagnes. Issé savait fort bien que les Arabes qui accompagnaient le caymacam ne le trahiraient pas et il était assez tranquille. Comme précaution il avait placé une sentinelle d’un genre nouveau et tout à fait inconnu ailleurs. Dans l’endroit le plus étroit du ravin il avait fait laisser, agenouillé et bien lié, un dromadaire malade. Cet animal a pour habitude, quand il est dans cet état, malade ou blessé, de crier si on l’approche, et c’étaient ces cris sur lesquels Issé comptait pour être averti si quelqu’un approchait. Mais le guide[7] du caymacam, qui conduisait l’avant-garde arabe de l’expédition, connaissait cette ruse, et s’il n’avait pas été un ami d’Issé, celui-ci, malgré sa prévoyance, eût été surpris. Il fit faire halte loin du chameau en disant qu’il irait seul à la découverte. En effet, après un assez long détour, et, après avoir marché quelque temps au fond de l’étroit ravin, il parvint à un élargissement entouré de hautes montagnes, c’est là qu’Issé était campé près d’un puits qui lui fournissait de l’eau. Sa troupe, composée de dix hommes, l’entourait ; les deux chevaux du caymacam étaient attachés près de sa tente. Abd el Kérim, c’était le nom du guide, s’approcha tout tranquillement ; Issé, de son côté, ne laissa paraître aucune surprise. Les Arabes, comme tous les hommes qui vivent au désert, de quelque race qu’ils soient, ont presque tous les mêmes habitudes, les mêmes mœurs, et, sous bien des rapports, les Arabes Bicharieh, Ababdieh et les Nubiens ont de la ressemblance avec les Peaux-Rouges d’Amérique.

Abd el Kérim représenta à Issé qu’il lui était impossible de continuer la vie qu’il menait, que tôt ou tard il serait pris, que, même dans ce moment, il était bien près de l’être ; car il lui paraissait impossible qu’il pût se tirer du mauvais pas où il se trouvait, puisqu’il n’avait aucun chemin pour s’échapper, que les Turcs étaient en grand nombre, sans compter les Arabes qui étaient à leur solde, et qu’enfin il agirait sagement en rendant les deux chevaux et le dromadaire, ce qui ferait qu’on le laisserait paisiblement aller où il voudrait. Mais Issé se révolta à l’idée de se soumettre à la volonté d’un Turc, il refusa de rendre les objets volés, repoussa même tout arrangement, et le guide Abd el Kérim fut forcé de retourner vers le caymacam.

Alors les Turcs s’avancèrent dans le ravin ; mais ce ne fut qu’une démonstration, ce qui avait été prévu arriva, aucun des Arabes ne les suivit, et peu confiants dans leurs propres forces, craignant d’ailleurs une trahison, ils revinrent sur leurs pas en faisant beaucoup de reproches aux indigènes stipendiés par le gouvernement égyptien. Ceux-ci pour se justifier prétendirent qu’ils avaient reconnu qu’Issé avait des forces bien supérieures aux leurs, qu’il fallait garder le défilé et envoyer chercher du renfort. Un tel avis, s’il était suivi, devait fournir à Issé le temps de s’échapper, c’était visible. On fit autre chose : des chameaux, appartenant à Issé, paissaient dans une gorge voisine, l’on s’en empara avant la nuit, et l’on prit de bonnes positions. Le lendemain, au point du jour, les Turcs assistèrent, de là, au défilé de la petite troupe qu’ils avaient cru cernée, et qui s’échappait par les escarpements d’un ravin ; ils lui firent l’honneur de quelques coups de fusil et reprirent la route de Wadée Alfa. Issé alla s’installer dans les montagnes que l’on voit à Gallat addé sur le Nil.

Il fut encore question de le poursuivre : c’est alors qu’il s’interna tout à fait et vint s’établir à la montagne de Raft, auprès du ravin de Tellat el Gindi. Effectivement je vis là les restes de son campement ; il avait fait avec des pierres sèches un retranchement avec des crénelures pour les fusils. Issé était parfaitement posé, il était sur la route des caravanes venant du Soudan en Égypte ou bien se rendant d’Égypte à Berber et Khartoum, et il pouvait fusiller les Turcs en restant à couvert ; il pouvait même, au besoin, s’enfuir dans les ravins de la montagne où l’on ne pouvait le poursuivre, et il avait à proximité les eaux des réservoirs d’Oum Riche dont il empêchait l’approche à ceux qui avaient un besoin indispensable d’y puiser, ce qui le rendait entièrement maître de leur sort.

Issé resta fort longtemps dans ce lieu, il s’emparait de tout ce qui appartenait au gouvernement, dans les caravanes qui traversaient le désert, tuant sans pitié les Turcs pour assouvir sa vengeance ; mais jamais ne touchant à ce qui appartenait aux négociants ou aux gens du pays, au contraire, il traitait ce monde avec bienveillance, lui fournissait de l’eau et même des vivres s’il en avait besoin.

Au bout de quelques mois Issé et sa troupe, ayant acquis beaucoup de richesses revinrent aux abords du fleuve et s’établirent aux environs de Gallat Addé.

Les Turcs ayant appris cela et désirant aussi se venger, assemblèrent à Assouan et à Corouscos beaucoup d’Arabes et tous les soldats dont ils pouvaient disposer. Ils firent prévenir le gouverneur de Wadée Alfa, de telle sorte qu’Issé devait se trouver pris entre deux troupes, l’une venant d’en bas et l’autre d’en haut. Mais les Arabes l’avertirent, et il rentra dans les montagnes du désert.

Pendant plusieurs jours, l’on suivit sa piste, comme celle du gibier que des chasseurs poursuivent. Le soir l’on campait, et l’on était fort étonné le lendemain matin, après s’être remis en marche, de rencontrer, à peu de distance, le campement où Issé avait passé la nuit.

Si les Turcs eussent été seuls, s’ils ne se fussent pas adjoint des Arabes, Issé et les siens, très-facilement, auraient pu les attaquer, trouer leurs outres à eau, enlever leurs chameaux, et les laisser mourir de soif et de faim ; mais ils ne voulaient pas compromettre leurs compatriotes et leurs amis envers le gouvernement qu’ils servaient.

Enfin, en suivant toujours les traces de la troupe qui leur échappait toujours, les chasseurs, puisque j’ai déjà émis ce terme de comparaison, arrivèrent près de Corouscos ; ils apprirent là que leur gibier, qui avait visité le Nil, était alors campé, à peu de distance, dans une petite vallée du désert d’Abou Ahmed. Sûrs, cette fois, de le surprendre, ils se remirent en marche après avoir renouvelé leurs provisions d’eau et de vivres.

Les Turcs sont courageux jusqu’à la témérité ; mais ils ne sont pas prévoyants. Ils entrèrent dans un défilé étroit dont les deux parois étaient fort escarpées ; or à peine y furent-ils engagés qu’une grêle de balles les assaillit. Ne pouvant se défendre contre des ennemis cachés dans les pierres, ne pouvant non plus monter pour les joindre, ils prirent la fuite immédiatement, non sans laisser bon nombre d’entre eux dans le ravin ainsi que plusieurs chevaux. Issé leur avait tendu ce piége.

Depuis cette affaire on le laissa tranquille, et il vécut paisiblement avec les autres Arabes qui restent tantôt sur les bords du Nil et tantôt dans le désert, lorsque quelques pluies tombent dans cette contrée et donnent au sol assez d’humidité pour produire des pâturages, ce qui est alors une raison de bonheur pour tous.

Issé était un petit homme, grêle, fort leste, à l’œil pétillant d’intelligence et très-hautain. Je l’ai connu et j’ai été en négociation avec lui ; voici comment :

Lorsqu’il était campé aux environs de Gallat Addé, j’étais en Nubie entre Assouan et Wadée Alfa, près d’Abou Semboul, et par conséquent peu loin de Gallat Addé.

Souvent les autorités turques m’avaient parlé d’Issé qu’ils appelaient le voleur. Ils désiraient tous qu’il fît sa soumission au gouvernement ; car l’on était toujours sur le qui-vive à cause de lui. Ses amis les Arabes désiraient aussi qu’il fît sa soumission, afin qu’on lui pardonnât le passé et qu’il fût, pour l’avenir, à l’abri d’une surprise. Plusieurs cheks importants de ma connaissance m’avaient chargé d’intercéder, et, de mon côté, j’étais persuadé que si je conduisais Issé au vice-roi, il serait pardonné. Il s’agissait de l’amener à faire une démarche ; je me décidai à aller le trouver.

Les chefs Barabras de Deïr, qui sont les chefs du pays, me promirent de me faire conduire ; ils me donnèrent pour guide, justement, cet Abd el kérim qui, dans une expédition avait conduit les Turcs à la poursuite d’Issé, et dont j’ai parlé plus haut. On voulait me donner aussi une escorte, je n’en voulus aucune, et je partis seul avec mon guide, tous deux montés sur d’excellents dromadaires dont j’étais le propriétaire. Nous arrivâmes le soir au campement d’Issé : c’était un lieu très- difficile à trouver dans les gorges des montagnes, à l’est de Gallat Addé, mais un lieu où Issé pouvait parfaitement se défendre contre des forces bien supérieures aux siennes et d’où, par des sentiers connus de lui seul, il pouvait s’échapper facilement.

Soit qu’il fût prévenu de notre arrivée, soit qu’il ne fût pas gardé, nous parvînmes jusqu’à l’intérieur du campement comme si nous en eussions fait partie ; nous descendîmes de nos dromadaires, les attachâmes, et nous nous dirigeâmes vers la seule tente qu’il y eût, toute la troupe étant établie sous des rochers pour avoir leur ombre durant le jour.

Certes, une personne qui n’aurait pas connu les usages des Arabes de ce pays eût été fort étonnée et peut-être fort embarrassée d’une réception de ce genre.

J’entrai le premier dans la tente en saluant du salut arabe ordinaire. Issé se lavait les mains pour se mettre à manger ; il leva la tête, me regarda, me rendit mon salut et me dit de m’asseoir comme il aurait fait avec le premier bédouin venu. Cependant à ma figure, à mon costume arabe, il est vrai, mais plus propre que ceux qu’il avait sous les yeux, il devait bien s’apercevoir que j’étais un étranger. Je craignis un moment qu’il ne me prît pour un Turc déguisé. En réfléchissant, je vis bien que c’était une comédie qu’il jouait, et je la jouai aussi de mon côté. Nous restâmes quelque temps à nous regarder, nous allumâmes nos pipes sans prononcer une parole. On apporta le dîner et, à sa composition, je fus confirmé dans mon idée première, c’est que j’avais été annoncé ; car il y avait un mouton entier rôti, ce qui est toujours le mets des étrangers que l’on veut bien recevoir. Nous mangeâmes beaucoup et nous parlâmes de choses insignifiantes ; l’usage arabe étant de n’adresser aucune question indiscrète à son hôte, pas même pour lui demander qui il est, d’où il vient, où il va, ni ce qu’il veut. Issé ne me demanda rien, et je me gardai bien de faire autrement que lui.

Après avoir dîné, nous fumâmes et nous prîmes le café ; la politesse permettait alors de se lever. Ce fut Issé qui sortit de la tente, pour moi, ne sachant où aller, j’y restai ; mais je m’attendais à ce qui allait se passer. Effectivement, bientôt Issé rentra avec empressement, vint à moi, m’embrassa et me fit ses excuses de sa pauvre hospitalité, disant : qu’il n’avait pas su, lorsque j’étais entré, qui j’étais, mais que mon guide venait de le lui apprendre, qu’il me connaissait depuis longtemps et m’avait vu même plusieurs fois, lorsqu’il était courrier à dromadaire, en m’apportant des lettres, qu’il avait souvent désiré me voir chez lui, qu’il avait espéré me rencontrer dans le désert et qu’enfin il était bien heureux de me recevoir sous sa tente.

La glace était rompue et nous passâmes une grande partie de la nuit à causer. Je voulus entamer la question qui m’amenait près de lui ; mais il me fit signe de me taire, et, tout bas, il me dit que nous causerions de cela plus tard, dans un lieu où personne ne pourrait nous entendre.

N’ayant plus rien à dire, et le besoin du repos se faisant sentir, nous nous installâmes, Issé et moi, en plein air, chacun sur une peau de mouton, sans autre abri que le ciel du désert dont la limpidité est inconnue en Europe, sans autre perspective que la silouette des montagnes en partie éclairées par la lune que nous ne voyions pas encore. Le calme était profond, nous nous endormîmes paisiblement.

Au petit jour, tout le camp était sur pied. Issé m’engagea, après avoir pris plusieurs cafés, à faire le tour de son campement qui n’était ni brillant, ni curieux à aucun titre ; peu à peu nous nous en éloignâmes, et, étant montés sur un rocher isolé, nous nous assîmes l’un près de l’autre.

Je sais, me dit-il, pourquoi tu es venu me trouver, je te fais mille remercîments à cause de tes bonnes intentions ; mais j’ai une telle haine pour tout ce qui est Turc que je ne pourrais jamais la vaincre. Ce n’est pas seulement à cause de l’outrage sanglant que m’a fait le gouverneur de Wadée Alfa ; non ! avant cet événement, déjà l’on avait pillé les dattiers de ma famille, l’on avait emporté moutons et chameaux, sous prétexte de contributions. Quoique je sache fort bien que d’un moment à l’autre je peux être trahi par un des miens que l’on gagnera pour de l’argent, j’aime mieux rester libre jusqu’à ma dernière heure dans mes montagnes, où je ne serai jamais pris vivant.

Je fis à Issé une foule de raisonnements qui parurent l’ébranler ; je lui dis qu’après avoir fait sa soumission à Méhémet Ali, il serait libre de vivre soit au service, soit de sa vie indépendante sans être continuellement exposé à être poursuivi, pris et traité comme un malfaiteur.

Enfin, après avoir passé toute la journée à discuter, il fut convenu que le lendemain il partirait avec moi et que je le conduirais moi-même où se trouvait le vice-roi. Il passa la nuit en préparatifs.

De mon côté, je réfléchis beaucoup à la démarche que je venais de faire. Je savais fort bien que tant que je serais avec Issé il ne lui arriverait rien de fâcheux ; mais si je ne le conduisais pas moi-même, si je ne le ramenais pas dans son pays, confiant dans la parole qu’on lui aurait donnée, il pouvait, d’autant mieux, tomber dans quelque piége que des fonctionnaires subalternes lui dresseraient ; c’était une grosse responsabilité.

Mais il n’était plus temps de faire des réflexions, et je me promis bien de prendre toutes les précautions possibles, de faire intervenir même les consuls, afin qu’Issé fût tout à fait en sûreté. Je ne craignais rien pour lui des autorités supérieures ; mais je craignais tout d’un soldat Albanais ou d’un caymacam de village.

Tout s’était bien passé ; nos montures étaient prêtes et nous allions partir pour nous rendre au Nil et à ma barque. Issé était soucieux, il ne parlait ni à moi, ni à ses gens, ni même à ses parents. Dans le campement les femmes faisaient entendre de petits cris comme à l’approche d’un malheur. Tout le monde semblait consterné ; mais pas un mot, pas même un signe de mécontentement ne fut dirigé contre moi.

Tout à coup Issé me regarda, donna un coup de pied à son dromadaire sur lequel il allait monter, et l’obligea de s’éloigner ; puis, d’un air bien déterminé, il vint à moi, me prit les mains avec effusion, et s’exprima ainsi : J’ai entière confiance en toi, je sais que tant que nous serons ensemble je n’aurai rien à craindre. Pardonne-moi de t’avoir dit hier que je te suivrai ; encore cette nuit je pensais cela faisable ; la réflexion m’a persuadé que c’était impossible. Les Turcs n’ont pas de parole avec des gens comme moi, ils sont perfides d’ailleurs, et j’ai tellement horreur d’eux, que je ne puis songer à me trouver en leur présence sans être dans une excitation affreuse. Laisse- moi et abandonne-moi à mon sort ; Dieu veillera sur moi.

Il n’y avait pas à insister ; je promis à Issé mon amitié, quand même, et je repris seul la route de l’Égypte.

Revenons à notre campement du ravin de Souffour que nous devions occuper quelque temps pour visiter le groupe des montagnes de Raft.

Nous nous installâmes donc sous de beaux mimosas verts et en fleurs. Le nom de Souffour a été donné à ce lieu à cause de la présence de certains petits mamelons, de formation granitique, qui sont recouverts d’une terre argileuse rouge et jaune, tandis que tout ce qui tient à la masse de la montagne est de couleur noirâtre.

De ce côté, son élévation n’est pas grande, si l’on en excepte quelques points. Les ravins ont leurs parois à pic, et les roches qui les forment sont de différentes formations volcaniques et offrent, comme les basaltes, des stratifications verticales.

Dans tous ces ravins l’on trouve de l’eau après les pluies, ce qui est un grand bien pour les voyageurs qui le savent ; mais il est très- difficile d’en approcher, et l’on ne peut abreuver les chameaux qu’en descendant des outres pleines jusqu’à l’endroit où le mauvais chemin force ces animaux à s’arrêter ; cependant, depuis que Méhémet Ali a fait creuser l’ancien puits de Souffour qui, lorsqu’il pleut, devient un large réservoir, l’on a bien plus de facilités.

Ce groupe de montagnes est isolé, il ne se rattache à aucune chaîne déterminée, mais seulement il tient, par des ramifications très-peu marquées, à d’autres groupes semblables.

La montagne de Raft est bouleversée dans tous les sens, entrecoupée de beaucoup de ravins ; tous les versants viennent, par différentes petites vallées, se réunir à la vallée de Mourrat pour se fondre dans celle de Gabgabba.

Le chek Baraca, depuis notre départ, me parlait de travaux dans la montagne, de villages dans les ravins, et je désirais visiter tout cela.

A l’entrée du ravin principal qui porte le nom de la montagne, je vis plusieurs amas de pierres brutes, disposés en ronds, et ayant chacun 4 mètres de diamètre. L’intérieur de ces ronds est rempli de petites pierres, et le tout élevé seulement de 80 centimètres à 1 mètre au- dessus de terre.

On pourrait, au premier abord, prendre ces amas de pierres pour des élévations sur lesquelles les Arabes auraient posé leurs tentes ; mais cela n’est point. Les tentes des Arabes ne sont pas rondes, elles sont, chez les Bicharieh, en peaux et en nattes ; les autres les ont en étoffe grossière et solide, poil de chèvre ou de chameau ; mais, je le répète, jamais ces tentes ne sont rondes. D’ailleurs, pour établir sa demeure, nul Bédouin ne se donnerait la peine de faire un tel travail. Ces ronds ne peuvent être que des lieux de sépultures où, après un combat, les morts étaient enterrés tribu par tribu.

Ils datent de l’époque où, sous le règne du sultan Ahmed Teïloun en Égypte, des Arabes syriens et d’autres exploitaient les mines d’or de ce pays, ce qui occasionna des jalousies et des guerres meurtrières dont je parlerai plus tard.

Un peu plus dans l’intérieur de cette vallée, au delà des tombeaux, sur la droite, sont les restes des habitations : ce sont de petites murailles en pierres sèches tirées d’un des filons de la montagne, pierres noires, dures, cassantes et probablement porphyriques.

Tout autour de ces habitations sont des meules de moulins à bras, en différents porphyres qui ne se trouvent pas sur le lieu même. On trouve aussi beaucoup de blocs de même composition, sur lesquels l’on écrasait quelque chose, et semblables à ceux dont on se sert dans tout le Soudan pour moudre le grain. La pièce avec laquelle on broyait la matière, sur ce genre de pierre à moulin, et que l’on tenait à la main, était un gros morceau de quartz mêlé de parties micacées ; il y en a des tas, tous rayés et maculés, ce qui prouve évidemment que l’on frottait ces morceaux de quartz sur les pierres pour les réduire en poudre, procédé que je n’ai vu que là.

Dans la montagne, j’ai remarqué quelques travaux dans des terrains schisteux rougeâtres et des roches granitiques, travaux dont le but était d’enlever les parties quartzeuses ; mais il n’y a aucun filon continu.

A côté de cet établissement, dans la vallée, était une source qui servait pour le lavage du quartz pulvérisé. On dit que, depuis une quarantaine d’années seulement, elle est tarie, et les Arabes, qui ont une manière à eux de tout expliquer, attribuent cette malheureuse circonstance à ce qu’un des leurs commit la faute de tuer un très-gros serpent qui avait l’habitude de venir boire tous les jours à cette source ; le serpent étant mort, l’eau n’avait plus de raison pour se produire.

Le gouvernement égyptien a fait travailler dans cet endroit, mais sans résultat ; cependant je sais, bien certainement, qu’avec des travaux dirigés avec intelligence, l’on ferait revenir la source.

Ce lieu était un établissement pour l’exploitation de l’or, il n’y a pas à en douter. Quoique je n’aie pu, ni dans les petites veines de quartz micacées de la montagne, ni même parmi les morceaux qui ont commencé à être broyés, trouver, à l’œil nu, la plus petite parcelle d’or natif, j’en ai l’intime conviction.

Bien que nous ne fussions pas dans la saison des vents chauds, nous ressentîmes, pendant les jours que je restai à Souffour et aux environs, un vent brûlant qui nous incommoda beaucoup ; fort heureusement nous avions à discrétion de l’eau bonne et fraîche prise aux réservoirs des ravins de la montagne de Raft.

Dans la vallée ou Wadée dellat el Doumat, qui a son principe aussi dans la montagne de Raft, plus au S.-O. que la vallée de Oum Riche et que celle de Raft même, croissent une grande quantité de doums. C’est le palmier éventail, bien différent du palmier qui vient en Égypte. Celui- ci ne se bifurque pas, son tronc est droit, blanchâtre, et s’élève d’un seul jet, en haut ses branches sont courtes, réunies au faîte du tronc elles forment une grosse touffe avec les régimes du fruit. Les doums sont aussi réguliers quoique bifurqués, ils ont des fruits bien formés, de la grosseur d’un petit œuf de poule, de couleur marron foncé, et, comme saveur, beaucoup plus doux que ceux d’Égypte. Ces arbres ont donné leur nom à la vallée dans laquelle ils croissent.

Cette vallée est bordée de petites montagnes détachées les unes des autres et présentant un mélange de gneiss, de granit et de porphyre ; les parties supérieures sont des schistes disposés par couches ou stratifications inclinées de l’est à l’ouest. Partout l’on remarque des veines blanches d’un quartz quelquefois micacé.

Le terrain qui la sépare de celle de Mourrat, qui est plus au sud et court dans la même direction à l’est, se trouve être, à peu de chose près, de même formation, il est accidenté aussi par de petites colines.

Dans le haut de l’ouadée ou vallée de Mourrat, est un lieu nommé dellat el hell, le hameau, où il y a des restes d’une exploitation de mines d’or qui semble avoir eu quelque importance. Non loin sont des ruines de mauvaises habitations, des espèces de huttes en pierres, et enfin plusieurs moulins à bras, faits en porphyre.

Sur le bord du bassin qui servait de réceptacle aux eaux de pluies, nous trouvâmes encore debout les montants d’une chadous, machine composée d’un simple levier qui sert à élever les eaux sur tous les bords du Nil, en Égypte. Ce chadous servait à élever les eaux pour le lavage du minerai, après que l’on avait broyé le quartz avec les moulins.

[Illustration :

A Bassin-puisard où l’on prend l’eau.

B Plan incliné pour le lavage du minerai et déversant dans le bassin C.

C Bassin recevant les eaux du lavage.

D Conduit pour faire retourner les eaux dans le bassin A.

E Lit du torrent, réceptacle des eaux de pluie.]

Par la disposition du lavoir, on voit que l’eau était rare et qu’on la faisait servir plusieurs fois.

Le hameau a dû être habité par des Arabes musulmans, ce que l’on peut reconnaître à la disposition de quelques tombeaux et aussi à un lieu disposé pour la prière.

Or la consommation d’eau que leurs besoins nécessitaient, en dehors de l’exploitation, fait supposer qu’ils avaient d’autres ressources que celle dont je viens de parler, et qu’ils utilisaient le voisinage du ravin, sur le bord duquel le lavoir était établi. Le ravin n’était, sans doute, pas toujours à sec.

Dans la montagne, les filons exploités sont des schistes talqueux dans lesquels des veines de quartz micacés servent de gangue à de rares parcelles d’or natif. L’exploitation s’en faisait toujours à ciel ouvert, et par des moyens tout à fait primitifs.

Ces filons sont dirigés du S.-E. au N.-E., leurs gisements n’étaient point riches ; car les installations sont peu considérables. Les travaux, d’ailleurs, paraissent avoir été conduits sans aucune règle, c’est à peine si l’on a gratté les couches aurifères. Cet établissement, enfin, semble beaucoup plus moderne que celui de Raft.

La vallée de Mourrat, dans le haut de laquelle se trouve le petit établissement dont nous venons de parler, va se perdre dans la grande vallée de Gabgabba.

Dans cette vallée de Mourrat, sont des puits qui se trouvent sur la route directe de Corouscos à Abou Ahmed ; ils sont creusés dans le lit du torrent. Les plus nouveaux sont les meilleurs pour la qualité de l’eau, quoique, dans tous, elle soit saumâtre et extrêmement désagréable à boire.

Mourrat est une ancienne station où l’on est certain de trouver toujours de l’eau, ce qui est une grande ressource pour les caravanes qui traversent ce désert.

Sur les rochers environnant les puits l’on voit des figures de vaches avec d’immenses cornes et aussi quelques chevaux ; j’y ai vu un nom en caractères hyérogliphiques ; mais le tout est seulement piqué sur les rochers et peu marqué.

Près de Mourrat, en allant sur la route d’Abou Ahmed, est un bloc de granit, auquel sa forme, qui est celle d’un crocodile, a fait donner le nom de Hagiar el Timsah[8].

En se dirigeant vers le sud, l’on passe, pendant près de 10 kilomètres, entre de petites montagnes formées de blocs de granit qui s’élèvent dans des sables. Sur la droite, vers l’ouest, sont de hautes montagnes, et devant soi, à une grande distance, l’on a le groupe des montagnes d’Absâh. Le reste du sol est plat, entrecoupé par des filons, à fleur de terre, formés de quartz blanc, souvent laiteux, et courant tous du S.-O. au N.-O.

Jusqu’à ce dernier groupe, qui est à onze heures de marche des puits de Mourrat, l’on marche dans une plaine de sable.

La route directe traverse la montagne par une gorge assez étroite. En prenant une autre route, sur la droite, après avoir marché pendant quelques heures, l’on entre dans un ravin où l’on trouve, lorsqu’il a fait des pluies, plusieurs réservoirs pleins d’une excellente eau.

La vallée d’Absâh coule au sud du groupe de montagnes de ce nom ; elle a peu d’étendue et va se perdre, comme toutes les autres vallées, dans celle de Gabgabba.

En débouchant du défilé ou gorge dont nous venons de parler, et en entrant dans la vallée d’Absâh, l’on trouve, sur le côté gauche, beaucoup d’habitations en ruines et une petite colline, toute bouleversée par la main des hommes, où l’on voit clairement que la pierre, qui a été enlevée, était un quartz très-peu micacé et presque pur.

A l’est de ce point, entre la montagne et le lit de la vallée d’Absâh, sur la route directe de Corouscos à Abou Ahmed, nous découvrîmes encore d’autres restes d’habitations, espèce de huttes en pierres qui ont servi anciennement aux mineurs établis dans ce lieu. On y voit, entassée dans ces huttes, la gangue du minerai, et le minerai lui-même cassé en petits morceaux et prêt à être broyé par les moulins qui sont en grand nombre. Les mêmes moulins se retrouvent dans un établissement semblable, un peu plus loin, sur le bord du torrent, au pied d’une autre une petite colline. Là sont aussi les restes d’un lavoir comme celui de Raft, à Dellat el Hell.

C’est sur le bord de la même vallée d’Absâh, au S. 1/4 S.-E. des huttes que s’élève cette dernière colline qui a été beaucoup travaillée aussi ; l’on n’y a suivi aucun filon, ni rien fait régulièrement ; comme ailleurs, tout y a été attaqué superficiellement. Le minerai, qui est toujours du quartz plus ou moins micacé contenu par petits filons dans des formations schisteuses, ou des gneiss décomposés, était pris là et transporté aux habitations pour y être traité.

Premièrement, il était cassé en petits morceaux de la grosseur d’un demi-centimètre cube, au moyen de grosses pierres de porphyre arrondies que l’on jetait sur le minerai posé dans des trous faits naturellement sur la surface d’une roche ; puis ensuite ce minerai concassé était broyé en poudre très-fine, et cette poudre lavée sur les lavoirs dont j’ai parlé. Les parcelles d’or plus pesantes restaient sur le plan incliné, d’où probablement on les enlevait avec des éponges, si l’on en possédait, ou avec des chiffons.

Tous ces moyens, on le voit, étaient bien primitifs et devaient produire fort peu ; cependant ce dernier établissement semble avoir prospéré.

A Absâh, après les pluies, l’on trouve beaucoup d’eau partout dans les rochers, et effectivement nous en vîmes dans plusieurs endroits. Cette circonstance donnait, aux mineurs de cette localité, des avantages que ceux de Raft n’avaient pas ; de plus, il existe dans le ravin, au fond d’une grande fissure, un puits qui a toujours donné de l’eau, jusqu’à ces dernières années, assez abondamment pour former un petit ruisseau. Les Arabes prétendent que, dans certains moments, ce puits vomissait des plantes et des morceaux de bois des bords du Nil ; car il se trouvait, disent-ils, souterrainement en communication naturelle avec le fleuve. Ce qu’il y a de certain, c’est que de grosses pierres détachées de la montagne ont roulé dans le puits et l’ont comblé[9].

Absâh est l’endroit le plus important de la route de Corouscos à Abou Ahmed ; aussi, pour nous rendre plus vite de cet endroit au Nil, où devait s’organiser notre grand voyage, ne donnerai-je qu’un journal sommaire du reste de la route que nous avons suivie.

Nous avions marché six jours depuis le 8 septembre, à trois heures du soir, et nous étions arrivés, le 14 au matin, à l’ouadée Absâh.

Nous en repartîmes le 14 au soir et nous nous arrêtâmes bientôt, pour coucher, dans un endroit où heureusement les pluies avaient fait verdir quelques plantes que nos dromadaires mangèrent. Il fit un fort vent très froid, et de gros nuages passaient au-dessus de nous.

Le 15, on se mit en marche, et nous traversâmes, par une gorge, le groupe des montagnes de Adar aweb. Ce groupe s’élève par mamelons séparés, formés graduellement de gneiss et de schistes, et présentant l’aspect particulier d’une irruption volcanique.

Là aussi l’on a fait des travaux de reconnaissance pour trouver des filons métalliques.

Puis s’offrit à nos yeux une immense plaine aride, à l’horizon de laquelle apparaissaient de petites montagnes embrumées. Nous nous arrêtâmes dans une vallée peu profonde, voisine de la montagne et dite, comme elle, ouadée Adar aweb.

Dans l’E.-S.-E. était une montagne nommée Abou Nogarra, qui veut dire le Père de la Grosse caisse ; elle est nommée ainsi parce que, de temps en temps, l’on y entend des bruits comme ceux que produisent des coups frappés sur un gros tambour. La formation de cette montagne ferait effectivement penser qu’il y a là un ancien volcan éteint.

On se remit en route à deux heures après midi, en se dirigeant au S. 1/4 S.-E. Nous passâmes entre deux petites montagnes nommées l’Gourabieh, et nous continuâmes à marcher sur un terrain couvert de cailloux roulés, mais tous plats.

Au déclin du jour, après une heure de halte, pour faire reposer les chameaux, nous fîmes route jusqu’à l’ouadée l’Férouh, où nous couchâmes ; il était minuit.

Le 16. Au soleil levant, nous recommençâmes notre marche toujours dans la même direction ; le pays était plat, couvert de cailloux. Après sept heures, par une chaleur excessive, nous arrivâmes à la montagne de Mogronne, où nous nous arrêtâmes à l’ombre rare de quelques arbres rabougris ; mais je fis dresser ma tente qui nous donna un abri plus agréable.

Nous en repartîmes à trois heures, et six heures nous suffirent pour arriver tout près de Abou Ahmed, non loin du Nil. Nous nous arrêtâmes là, afin de ne pas arriver chez le chek Baraca pendant la nuit.

Le 17. Le matin, après une heure de marche, nous étions devant le Nil, dans l’enceinte du bâtiment servant de magasin au gouvernement, et où le chek Baraca m’avait fait préparer une maison arabe.

La première chose dont je m’occupai fut de faire expédier immédiatement des courriers aux cheks des Bicharieh qui devaient nous conduire dans leur désert et, le soir même, tous avaient pu partir dans différentes directions.

Le séjour d’Abou Ahmed est peu agréable ; sa situation au sud des cataractes, et la présence des bois qui les avoisinent rendent cependant le pays relativement pittoresque.

Les bois sont remplis de singes qui, à l’approche des hommes, s’enfuient dans les doums ou palmiers éventails. Pour les attrapper, les Arabes mettent le feu aux arbres, ce qui oblige ces animaux à sauter à terre.

Abou Ahmed est un lieu important, parce que les caravanes qui viennent de traverser le désert de Corouscos s’y arrêtent pour se reposer, et parce que celles qui se rendent en Égypte s’y préparent pour le voyage.

Fort souvent ici, dans les premières années de l’expédition du Soudan, au moment de la conquête, il s’est livré des combats très-sanglants entre les Arabes Bicharieh et les troupes qui venaient d’Égypte. Un corps de troupes irrégulières, composé de cinq cents à huit cents cavaliers et commandé par un certain Cojia Ahmet, ancien serviteur de Méhémet Ali, finit très-mal. Un jour qu’ils étaient campés près du fleuve, en vue d’Abou Ahmed, fatigués par une traversée qu’ils venaient de faire dans le désert, ces cavaliers furent assaillis à l’improviste par les Bicharieh, qui les mirent en déroute. Ceux qui échappèrent aux sabres et aux lances des Arabes furent précipités dans les cataractes, où ils se noyèrent.

Nous attendîmes à Abou Ahmed jusqu’au 22 l’arrivée des cheks Bicharieh, qui enfin vinrent nous trouver ; ils paraissaient tous très-farouches ; cependant nous fûmes bientôt bons amis. Tous ces cheks étaient chefs de tribus non soumises au gouvernement ; mais l’influence du chek Baraca, allié par des mariages avec plusieurs d’entre eux, et, ensuite, les relations que j’avais eues moi-même, dans des voyages précédents, avec le chek principal des Bicharieh, à Balouc, près Goos Regeb, furent cause qu’ils se montrèrent très-contents de nous conduire dans leurs montagnes.

Nous préparions tout pour notre prochain départ, et nous étions enchantés de voir la bonne tournure que prenaient les choses, lorsque malheureusement de nouvelles circonstances vinrent mettre des entraves, au moins pour le moment, à l’exécution de mes projets.

Le gouverneur du Soudan Courchoud Pacha, homme ignorant comme beaucoup de ses collègues, ne voyant pas dans le voyage que je voulais faire une chose fort importante, soit qu’il eût véritablement besoin du chek Baraca pour son propre compte, soit pour une autre raison, écrivit à ce chek, et lui donna l’ordre de venir le trouver à Kartoum, lui enjoignant de quitter là mon service, en laissant, toutefois, un des siens auprès de moi. Le chek Baraca me dit que, sans lui, il ne me laisserait point aller chez les Bicharieh. Les cheks me dirent aussi que, sans le chek Baraca, ils ne pouvaient me mener où je voulais aller.

Fallait-il prendre sur moi de retenir Baraca, qui prétendait être appelé à Kartoum pour une chose insignifiante ? Je n’osai m’y décider, ne voulant pas me mettre en hostilité avec un gouverneur, qui aurait trouvé mille prétextes pour prouver que j’avais eu tort de lui résister. Je me décidai donc à retourner au Caire, afin d’informer le vice-roi de ce qui se passait et me mettre en mesure de revenir ensuite avec des ordres bien positifs pour Courchoud-Pacha.

Après avoir contenté tout le monde, après avoir renvoyé les cheks Bicharieh en leur promettant qu’ils me reverraient bientôt, et que j’effectuerais mon voyage dans leur pays, je repris la route de Corouscos, car j’y avais laissé ma barque, et je descendis le Nil jusqu’au Caire, où j’arrivai en peu de jours.

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